Pisâtckas
l'épouse, qui, à son tour, lui en fixe un autre morceau au poignet droit. Le père, prenant du bétel et mettant la main de sa fille dans celle du futur, verse dessus un peu d'eau en invoquant Yichnou.
Pour une seule et unique fois les époux mangent ensemble sur une même feuille de bananier, acte symbolique que nous retrouvons à chaque instant dans l'histoire des idées morales de l'antiquité. Dans la suite, la femme n'aura pas le droit de s'asseoir à ses côtés, « mais elle sera autorisée à manger ses restes », si bon lui semble.
Dire que l'on recommande à l'Indoue autant qu'à la Chinoise de voir dans son époux une divinité n'est point une exagération. « Les Sages, écrit l'auteur du Harivansa, nous apprennent qu'un mari est un dieu pour sa femme; et la femme parfaite est celle qui voit un dieu dans son époux. »
Les prescriptions du Padma-pouranâ, sont en entière conformité avec les règles et observations précédentes.
L'auteur proclame qu'il n'y a pas d'autre divinité sur la terre, pour une femme, que son mari.
« Ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de chercher à lui plaire par l'obéissance la plus absolue; qu'il soit contrefait , vieux, infirme, repoussant, grossier, violent, débauché, ivrogne, joueur, quelque défaut qu'il ait, en un mot, sa femme, toujours persuadée qu'il est son dieu, doit lui prodiguer des soins, être attentive à s'acquitter de tous les travaux domestiques, réprimer sa colère, ne point convoiter le bien d'autrui, ne se quereller avec personne, se montrer toujours égale dans sa conduite et dans son humeur. »
« Si son mari reçoit la visite d'un étranger, elle se retirera la tête baissée, et continuera son travail sans faire la moindre attention à celui-ci. Elle doit penser à son époux seul, l'appeler « mon maître, mon seigneur, mon dieu! » et ne jamais regarder un autre homme en face... Même les dieux, ajoute le texte, ne méritent pas d'être mis en parallèle avec son mari1. »
« Si celui-ci s'absente, elle ne devra jusqu'à son retour, ni se
i. V. Martin, loc. cit.
mettre de l'huile sur la tête, ni se nettoyer les dents, ni se rogner les ongles; elle ne couchera pas sur un lit, et ne mangera qu'une fois par jour. »
Faut-il s'étonner après cela que la femme de l'Inde ait cru ne faire que son devoir, en se brûlant sur le bûcher de l'époux ainsi glorifié et même déifié l !
Toutefois, dans la pratique de la vie, l'Indienne, en dehors du Zenana, jouit d'une émancipation relative, et est assujettie à moins de contraintes minutieuses que la femme chinoise, par exemple.
Elle se mêle activement à la vie industrielle, s'occupant de teinture et de tissage, de culture d'opium, d'extraction de charbon ou de travaux d'irrigation. Le gain pour ce rude labeur ne dépasse pas deux annas, c'est-à-dire trente centimes par jour, et cela suffit à l'ouvrière hindoue pour vivre sans misère.
Nous avons recueilli de la bouche même d'un explorateur2 des détails originaux sur certains mariages dans THindoustan actuel.
Fréquemment, paraît-il, deux familles amies conviennent de marier entre eux les enfants qui pourraient naître dans leurs foyers respectifs.
Or, si l'on suppose un jeune garçon mourant avant la naissance d'une fille dans l'autre famille, cette dernière, par le fait même qu'elle a été promise par ses parents, naîtra veuve! Et, même au berceau, elle portera les signes extérieurs de cet invraisemblable veuvage : ainsi on lui coupera les cheveux, dès qu'ils auront suffisamment poussé.
Sans doute la veuve indienne a aujourd'hui le droit de survivre à son mari sans monter sur le bûcher, mais son existence s'écoule dans un deuil sans fin : elle ne doit porter qu'un seul vêtement grossier, ne manger qu'une fois par jour « afin de maigrir pour s'enlaidir ». Les brahmanes du Dekan et d'autres encore
1. Nous avons décrit les sutties au chapitre des sacrifices humains.
2. M. Bacqua, auteur du Voyage à Ceylan et aux Indes. — Parmi les usages matrimoniaux de Ceylan existent les suivants : les époux jettent sur leurs épaules un même manteau, mangent dans le même plat et se promènent, la main de l'épousée liée à celle de l'épouseur.
vont jusqu'à lui faire un devoir de se raser la tête tous les quinze jours.
La raison de cette tyrannie et de cette persécution est la suivante : on tient pour constant que c'est par sa faute et à cause de son peu de mérites que le ciel lui a ravi son époux prématurément.
Aussi épouser une veuve est-il un acte de courage bien rare dans ce pays, car le nouvel époux capable de cet héroïsme est assuré de se voir méprisé par tous les siens.
La « docte Ramabaï » , bien placée pour porter un jugement autorisé, estime qu'en 1881 sur environ 250 millions d'habitants, il y avait aux Indes vingt et un millions de veuves, dont 670.000 étaient âgées de 9 à 19 ans!
Il n'y a pas bien longtemps, les rajahs qui voulaient fonder une famille de noble souche, recherchaient parmi les princes voisins celui qui avait une fille agréable, et lui déclaraient la guerre : la main de la jeune princesse était le prix de la victoire. Il répugnait à ces hommes belliqueux de suivre les formes paisibles et pacifiques d'un contrat matrimonial. Ce procédé pour se procurer une compagne était de tous le plus noble, aux yeux des rajahs, qu'ils parvinssent à s'en emparer à la suite d'un glorieux fait d'armes ou grâce à l'emploi de la ruse; et ils s'autorisaient d'exemples tirés de leurs plus fameuses légendes1.
Dans les parties de Y Amérique actuelle où s'est fait sentir l'influence espagnole ou portugaise, le mariage a été régi presque partout par les règles canoniques; pourtant dans certains pays, tels que le Brésil et la République Argentine, la loi en a fait un contrat civil.
Aux États-Unis, on n'exige ni concours de témoins, ni autorisation d'ascendants, ni solennité quelconque : un mariage contracté dans un salon est, vis-à-vis du droit civil, tout aussi légal que celui célébré avec pompe en présence des autorités.
Cette tolérance facilite les mariages évidemment, mais en se retournant aussi contre la femme et contre la famille.