‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue)Chapitre 236 sur 296 · Manger veut dire dénoncer · texte numérisé non relu

Manger veut dire dénoncer

Les coqueurs prisonniers se subdivisent en deux catégories : le « mouton » est un détenu qui cherche à capter la confiance de ses compagnons de détention pour obtenir des aveux, ou soutirer des renseignements précieux à l'enquête criminelle engagée.

Il parait que les idées de solidarité entre malfaiteurs ont pris des proportions telles depuis quelques années, que rien n'est plus difficile que de trouver des détenus consentant à « moutonner » un camarade.

La seconde classe des dénonciateurs internes est celle dite des « musiciens ». On désigne ainsi les malfaiteurs qui, une fois arrêtés, signalent leurs méfaits et aussi leurs complices, non par repentir, mais dans l'espoir secret d'être vus avec faveur par le magistrat instructeur.

Le musicien qui, selon le langage de voleur, « se met à table », c'est-à-dire se décide à entrer dans la voie des révélations, risque souvent sa vie. Aussi est-on dans la nécessité de le séparer de ses co-inculpés, qui ne manqueraient point de se venger terriblement sur lui de sa trahison.

Dans un cas semblable, l'assassin Lacenaire faillit être massacré par ses complices.

Coqueurs, filous, escrocs, voleurs, faussaires sont compris dans la qualification générale de pègre, du (latin pigritia, paresse, mère de tous les vices et de tous les crimes.) La «.haute pègre >/ comprend les escrocs élégants, instruits et raffinés; la « basse pègre », les prolétaires de la profession. L'apprenti voleur s'appelle « pégriot ».

Quant à l'enfant qui joue le rôle d'éclaireur en se faufilant partout, il est connu sous le nom de « rat » ou de « raton ».

Déjà au moyen âge les voleurs portaient des noms correspondant à la spécialité de leur « travail ». Ils se nommaient cagoux, narquois, archisuppôts , francs-bourgeois, courtauds de boutanche...

Le vol par altération de monnaie est moins commun que ceux qui précèdent et nécessite des connaissances spéciales. Les faussaires ne fabriquent pas toujours des pièces nouvelles; beaucoup préfèrent les altérer en employant plusieurs procédés dont les

principaux sont : le lavage, Té vidage, le rognage et le sciage.

On sait qu'au moyen âge, outre le droit de seigneuriage prélevé sur la fabrication des monnaies, l'altération des pièces ou « brossage » fut pratiquée par divers princes cupides, notamment par le roi Philippe le Bel.

L'abus persista jusque sous le règne de Louis XV; mais sans atteindre cependant les proportions scandaleuses des fraudes commises jadis par le gouvernement turc, par exemple, qui réduisit l'argent de la piastre dans le rapport de cinq francs cinquante à vingt-cinq centimes. Aujourd'hui tous les gouvernements réguliers, y compris la Turquie, se montrent avec raison scrupuleux quant à la sincérité du titre des monnaies.

Revenons aux moyens d'altération les plus usités.

Pour « laver » les pièces, opération que pratiquaient déjà autrefois les Juifs et les Lombards, on plonge les monnaies dans un bain d'eau régale (eau contenant de l'acide chlorhydrique et de F acide azotique convenablement dosés). Après quelques secondes d'immersion, l'eau arrive à dissoudre une partie du métal qui se transforme en chlorure d'or que Ton réduit par la chaleur.

Il y a quelques années, on découvrit une vaste entreprise de « lavage » à laquelle certains caissiers et garçons de recette fournissaient la matière première. On enlevait jusqu'à 10 pour 100 du poids de la pièce, et on lavait ainsi jusqu'à 1*20.000 francs d'or par jour. Malgré les frais considérables qu'elle nécessitait, cette manutention frauduleuse, donnait encore plus de 500 francs de bénéfice quotidien.

L'« évidage » est plus difficile ; mais il permet d'enlever près d'un tiers du métal précieux. Avec une fine tarière, un trou est pratiqué dans l'épaisseur de la pièce : par ce trou on retire la plus grande quantité d'or possible sans toucher en rien aux effigies. A la place, on coule de la matière d'imprimerie, on dore la partie qui a été rebouchée, et la fraude est invisible.

Si le remplissage a été bien effectué, et si la fermeture a été faite avec de l'or, le sonne changera pas sensiblement.

Inutile d'insister sur le « rognage » qui remonte aussi à la plus haute antiquité. Il consistait à diminuer à la meule le diamètre des pièces : c'est même pour cela que les monnaies ont aujour-

d'hui une tranche gravée. Aussi les « rogneurs » se contententils d'aviver avec un burin les contours des effigies et de les faire saillir en diminuant à l'entour l'épaisseur de la pièce. Il n'y a guère que les* Arabes qui, de nos jours, pratiquent le rognage.

En France et surtout en Angleterre les fripons préfèrent le « sciage ». A l'aide d'une scie fine comme un ressort de montre, la pièce est partagée en trois dans le sens de l'épaisseur, et l'intérieur est remplacé par une feuille de cuivre ; puis au burin on refait la tranche. On arrive ainsi à détacher jusqu'à une valeur de 8 et 10 francs par 20 francs.

Ces pièces circulent parfois fort longtemps avant qu'on s'aperçoive qu'elles sont altérées; on ne le découvre le plus souvent que quand elles viennent aux caisses publiques où elles sont l'objet de vérifications minutieuses 1.

Parlerons-nous des larcins, filouteries, escroqueries et banqueroutes, c'est-à-dire de ces formes multiples du vol, sans cesse perfectionnées ou rajeunies, et au moyen desquelles le public est exploité par une armée d'audacieux fripons en quête chaque jour de nouvelles dupes?

Ce serait fastidieux.

Rappelons cependant le sens prétendu de « banqueroute ». L'origine de ce mot remonterait au xvic siècle. A cette époque, les changeurs italiens qui remplissaient l'office de banquiers, avaient l'habitude de s'installer sur les places publiques et d'y étaler leurs monnaies et leurs titres sur un banc assez élevé. Là, on venait faire les échanges et les trafics d'argent, ces changeurs s'occupant aussi d'opérations de prêts, de dépôts ou de placements.

Or, lorsque l'un d'eux manquait à ses engagements ou commettait quelque fraude, on avait l'habitude de le chasser de la place après avoir brisé son banc pour supprimer sa fonction, tout en annonçant au public sa déconfiture; et partout dès lors

l.Ila été jugé que le fait de demander la monnaie d'une pièce fausse ne constitue pas une escroquerie ; et au contraire le délit existerait s'il y avait une préparation préalable ; par exemple si un centime avait été nettoyé avec soin pour revêtir l'apparence d'une petite pièce de cinq francs, ou encore si une monnaie de cuivre avait été argentée afin qu'elle ressemblât à une pièce de bon aloi.

on l'appelait « l'homme au banc rompu, banco rotto », d'où est venue l'expression banqueroute pour désigner la conduite de ceux qui se livrent à ce genre de tromperie.

Outre les banquiers, nombre de négociants italiens eurent également leur banc sur les places publiques, les jours de marché; et au dire de Voltaire le marchand en faillite évitait l'expulsion s'il consentait à s'asseoir en chemise sur une pierre ou borne, en présence de tous ses confrères réunis; cependant cette humiliation symbolique ne semble pas avoir dispensé le débiteur de l'abandon de ses biens.

De son côté, Saint-Foix rappelle qu'à Padoue, par exemple, se trouve dans la Maison de Ville la pierre du blâme, devant laquelle ceux qui avaient fait de mauvaises affaires étaient tenus de venir en chemise, par allusion à leur indigence; et là, par trois fois, on les contraignait à s'asseoir rudement sur cette pierre d'infamie en répétant à haute voix : Je cède mes biens1.

L'auteur relate cet étrange usage dans des termes que nous avons cru devoir atténuer ici ; mais le fait semble constant, et la fameuse sellette padouane de granit noir, la « pétrone » où jadis les débiteurs confessaient leur insolvabilité existe à côté du cheval de bois de Donatello, dans Padoue, la ville aux sept portes.

II. — De toutes les industries malhonnêtes, il n'en est point peut-être de plus répandue que le très lucratif métier à! usurier, qui tantôt spécule sur les passions des jeunes dissipateurs, tantôt exploite la misère des indigents qui s'adressent à lui.

On voit dans le Lévitique qu'il était défendu aux Juifs de percevoir des intérêts pour prêts faits à leurs frères, c'est-à-dire à d'autres Juifs2. Le texte du Deutéronome contient les mêmes dispositions, en accentuant une exception quand il s'agit des étrangers : « Vous ne prêterez à intérêts (ad usuram) à votre frère, ni argent, ni grain, ni quelque chose que ce soit, mais seulement aux étrangers 3. »

Signalons de suite que le mot usura désigne à la fois toute

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