C. Arnero
On sait que le berceau de Rome, le Palatin, fut d'abord un repaire de voleurs, et que Romulus commença par leur assurer asile et protection.
A côté des sicaires qui louaient leurs services criminels pour poignarder de leur sica les ennemis des hommes politiques ou des citoyens vindicatifs, se trouvaient des grassatores1, brigands romains qui erraient sur les voies publiques et dévalisaient les voyageurs qui avaient l'imprudence de traverser les forêts sans escorte suffisante2. Telle était leur organisation, qu'on les vit même quelquefois pénétrer à l'improviste dans Rome les jours de fêtes publiques, et faire main basse sur l'argent et les bijoux des spectateurs.
Au moyen âge, le fléau présente une recrudescence énorme due à la misère, à la famine, au licenciement des troupes, aux guerres intestines, à l'absence de police ; et l'on voit se confondre paysans dépossédés, serfs en révolte, soudards désœuvrés, et même barons guerroyeurs qui se livrent à la rapine, tantôt par besoin, tantôt pour occuper leur activité, ou s'entretenir au métier des armes.
L'expression « faire partie d'une bande » implique de nos jours une défaveur des plus accusées. Toutefois au moyen âge le mot bande désigna d'abord une petite troupe de mercenaires réunis pour marcher sous le ban, la bannière du chef qui les enrôlait. Ces individus, vendant leurs services belliqueux à qui les prenait à sa solde, devinrent les soldats du roi ou des grands feudataires qui les enrégimentaient.
Le portrait de ces mercenaires a été lestement esquissé par Rrantôme quand il décrit les Brabançons : « habillés plus à la pendarde qu'à propreté ; gens portant chemises qui leur duraient, vêtues, plus de deux ou trois mois sans changer; gens de sac et de corde , méchants garnements marqués de la fleur de lys sur l'épaule et essorillés sous leurs longs cheveux hérissez3, terreur des paysans qu'ils dévalisaient et rançonnaient sans pitié ».
1. Lettres de Cicér. à Attic. Nocturnx grassationes signifie: Attaques nocturnes.
2. La forêt Ncevia, aux portes de Rome, recelait des brigands très redoutés.
3. On marquait d'une fleur de lis, au fer chaud, les criminels, ou encore on leur coupait les oreilles : c'était comme une sorte de casier judiciaire.
Mais à côté des « pillards excommuniez », comme les désigne la chronique de Saint-Denis, il y avait aussi des gens d'armes relativement disciplinés, valeureux et « gens de bien ». Il y eut même des bandes où l'on n'admettait que ceux justifiant de leurs titres de noblesse : telles furent celles qui eurent à leur tête le chef de la maison de Béarn, Bérard d'Albret.
Ainsi les « bandes » de Picardie, de Piémont, de Champagne devinrent de petites armées « loyalement guerroyant ».
Mais au moment où Philippe-Auguste allait partir pour la Terre Sainte, la dévastation commise par les bandes « déloyales » devint telle, que le Roi, pour terrifier les voleurs et frapper l'imagination de ses sujets, inventa un châtiment aussi douloureux qu'humiliant : il décida que tout soldat convaincu de rapine aurait la tête enduite de poix boitillante, qu'il serait ensuite couvert de plumes collées sur cette poix, puis abandonné en cet état, dùt-il en mourir misérablement.
Du xne au xvie siècle, en France, en Italie, en Espagne, des cohortes de ravageurs ou « Compagnies » furent connues sous les noms de tard-venus, brabançons, retondeurs, escorcheurs, bandoulierSy cotereaux, francs-taupins , mauvais- g arçons , millediables, guilleris, triaverdins, francs-museaux.
Les cagoux ou archi-suppôls étaient les maîtres chargés d'enseigner l'argot et d'instruire les novices dans l'art de couper les bourses, ou de fabriquer des emplâtres pour les plaies factices.
On qualifia spécialement du nom de grandes Compagnies les malandrins et les routiers.
Vers 1360, routiers et malandrins tombèrent d'accord pour élire un capitaine qui s'intitula « l'ami de Dieu et l'ennemi de tous ».
Quoique mauvais sujets, ils n'étaient pas sans inquiétude quant aux conséquences de l'excommunication qui pesait sur eux. Les indulgences de Terre Sainte avaient même été accordées à ceux qui prendraient les armes contre eux pour en purger le royaume; aussi les vit-on menacer le Sacré Collège, et faire au Pape, alors à Avignon, l'étonnante offre de se retirer moyennant la double condition suivante : 1° l'absolution générale de leurs péchés, et 2° 60.000 florins d'or.
Nos Archives nationales1 sont pleines de documents concernant les excès des compagnies de routiers, qu'on voit mêlées à toutes les guerres du xive et du xve siècle.
Sous Charles V, elles commirent de tels ravages, que le Souverain Pontife à diverses reprises les frappa d'excommunication et que les fidèles furent exhortés à les combattre. Dans les églises on faisait des prières publiques pour demander au ciel la disparition de cette calamité. Menacées dans leur sûreté, les villes s'armèrent, et Charles V craignit même pour sa capitale.
On sait que ce prince essaya de délivrer la France de ces bandes redoutables, en les dirigeant sur l'Espagne avec Duguesclin. Il conçut même le projet de les envoyer en Orient à une nouvelle croisade. Ces compagnies, qui ne furent peut-être à l'origine que des troupes de condottieri, s'étaient jetées dans le brigandage à la faveur des troubles qui suivirent la bataille de Poitiers.
Après la mort de Charles VI qui porta à son comble l'anarchie du royaume, leurs violences ne connurent plus de bornes. De là cette qualification à'écorcheurs dont l'indignation populaire flétrit ces hommes terribles.
En 1444, un certain nombre de ces pillards traversa la Franche-Comté pour se rendre en Suisse ; le tout formait une armée de trente à quarante mille individus. Il est vrai qu'une tourbe de femmes et de vagabonds était ordinairement mêlée à ces détrousseurs. Trois cents femmes à cheval faisaient partie des légions qui campèrent sous Strasbourg en 1439. On en comptait six mille dans les hordes qui en 1 444 envahirent la Franche-Comté.
On conçoit l'effroi des contrées sur lesquelles s'abattaient de pareils aventuriers. Leur habitude, quand ils quittaient une maison, était de jeter bas les murs, de défoncer la toiture ou de mettre le feu en se retirant.
Ils ne se faisaient point faute d'ailleurs de rançonner les habitants comme des vaincus. Ni les prêtres, ni les vieillards, ni les enfants, ni les femmes n'échappaient à leurs brutalités; ils ne ménageaient point les coups de dague ou d'épée, tranchant les doigts à l'un, fendant la joue à l'autre.
1 . M. A. Tuetey. Les écorcheurs sous Charles VIT, d'après des documents inédits.
Faisaient-ils des prisonniers dont ils espéraient tirer profit? ils les transportaient avec eux, et la nuit, pour se dispenser de les surveiller, les enfermaient dans des coffres au risque de les étouffer.
Dans des documents recueillis par M. Tuetey, les enquêtes , faites en quelques localités après le départ des routiers, contiennent çà et là ces rubriques significatives : « Homme pendu, homme crucifié, homme roty, gens rotys et pendus... » Tantôt, en effet, il est question dans ces enquêtes, d'un malheureux qu'on crucifie et à qui on brûle le visage ; tantôt il s'agit d'un homme dont s'emparèrent ces brigands, « et qu'ils ardirent (brûlèrent) tellement que les pièces de son corps, de son dos, de ses naiges (cuisses) churent (tombèrent) par granz morceaux à terre ».
Au xvie siècle, le nombre des bandits qui, selon le langage royal, « pillaient par mauvais esprit et par damnée et misérable volonté » s'était tant multiplié que François ]er, dans un éclit de 1523, prononça la peine de mort contre quiconque grouperait « ces vagabonds, ces oiseux, ces perdus, ces meschants, ces flagitieux, abandonnés (adonnés) à tous vices, larrons, meurtriers, faits pour nuire à chacun, et coutumiers de bastre et mettre le bon homme hors de sa maison ».
En 1534 1, il rendit un Édit spécial aux termes duquel ces criminels étaient condamnés à l'effroyable supplice de la roue, dans les conditions suivantes :
Le voleur était attaché à une grande roue sur laquelle il était maintenu renversé : avec une barre de fer le bourreau lui brisait successivement les bras, les reins, les jambes et les cuisses! puis il laissait le coupable sur l'appareil du supplice jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir...
Défense expresse était faite « de secourir les délinquants en quelque manière que ce fust ».
L'Édit s'exprime ainsi : « Les bras leur seront brisés et rompus en deux endroits, tant haut que bas, avec les reins, jambes et cuisses, et mis sur une roue haulte, plantée et élevée, le visage contre le ciel, où ils demeureront vivants pour y faire pénitence, tant et si longuement qu'il plaira à Nostre Seigneur les y laisser,