‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue)Chapitre 252 sur 296 · V. Mérimée · texte numérisé non relu

V. Mérimée

chini ayant tué le chien d'un ïaffini, la guerre fut déclarée entre les deux maisons, et, en moins de deux ans, on comptait déjà sept morts et quatre blessés!

On comprend que si la vendetta n'est pas dirigée en principe contre les étrangers, elle est cependant le prétexte de plus d'un délit de droit commun. Elle est poursuivie et réprimée sévèrement, surtout depuis 1887.

En dépit de la civilisation, et de la vigilance des pouvoirs publics, les cas de rapt humain demeurent encore fréquents. Citons deux épisodes pris au hasard. Le premier se passe en janvier 1901, aux portes mêmes de la ville de Smyrne :

M. Alphonse Mille se trouvait à six heures du soir dans sa maison de campagne avec M. Minotti^ également Français, ancien entrepreneur du chemin de fer de Cassaba.

Pendant qu'ils causaient, ils virent soudain pénétrer dans leur chambre un individu portant la calotte rouge, le fez, et armé d'un fusil. Cet importun visiteur dit à M. Mille que le « capitan » voulait lui parler. M. Mille allait chasser l'inconnu, quand celui-ci, pour intimider les deux amis, déchargea son fusil sur le parquet.

Au bruit de la détonation, le gardien d'un établissement de bains situé à proximité, accourut, mais, faisant feu une seconde fois, l'inconnu retendit raide mort d'une balle dans la poitrine. En même temps, six autres bandits pénétraient dans la chambre et forçaient M. Mille et son ami à les suivre.

Un détachement de cinquante gendarmes à cheval a été envoyé à la poursuite des brigands. Toutefois il fallait procéder avec de grandes précautions, car en pareilles circonstances, si les brigands se voient cernés par la force publique, ils prennent souvent le parti de tuer leurs prisonniers qui les gênent dans leur fuite.

Mme Mille, qui se trouvait à Smyrne au moment de l'enlèvement de son mari, partit en toute hâte, après avoir prévenu le consulat de France. En route, elle rencontra M. Minotti que les brigands avaient relâché, le chargeant de porter une lettre à la famille de M. Mille : ils demandaient cinq mille livres tur-

ques (115.000 francs) pour mettre en liberté le prisonnier. Sur ces entrefaites, le consul de France télégraphiait à l'ambassade à Constantinople, qui fit immédiatement les démarches nécessaires auprès de la Porte. Le vali de Smyrne reçut de son gouvernement l'ordre de faire tout son possible pour la délivrance du prisonnier. On entra en pourparlers avec les brigands, et après un ou deux jours que M. Mille passa sur la montagne avec les bandits, ceux-ci le relâchèrent contre une rançon de mille livres turques payée par le gouvernement ottoman.

Une aventure semblable est arrivée en mars 1901 à un député de la Drôme qui a été assailli aux environs de Volterra, dans la province de Pise.

Le comte et la comtesse d'Aulan, accompagnés de leur frère et de leur belle-sœur, revenaient de visiter leurs usines de borax de Larderello, lorsque à un kilomètre de cet important centre ouvrier, un homme posté sur un talus de la route, le fusil en joue, arrête la voiture, menaçant de tuer le cocher s'il fait le moindre mouvement.

De l'intérieur de la voiture on saute à terre; le comte d'Aulan et son frère placent précipitamment les deux dames derrière le landau, et marchent sur l'agresseur. Celui-ci annonce qu'il va tirer si on ne lui donne pas 5.000 francs. De sa situation élevée, et armé jusqu'aux dents, le brigand était inabordable.

— Donnez-moi l'argent, criait-il, ou je vous tue comme nous avons tué le directeur de Larderello.

Il faut dire, en eifet, que cet industriel avait été assassiné deux ans auparavant par le frère du même bandit, dans des conditions identiques.

Le comte d'Aulan essaye de faire descendre le brigand de sa position en lui proposant de venir chercher la somme réclamée ; l'autre répond qu'on la lui jette ou qu'il va tirer. Pendant une demi-heure environ, les attaqués cherchent à gagner du temps pour attendre du secours. C'est la lutte pour la vie.

Enfin, une voiture de Larderello arrive; on reconnaît le brigand Moriani, affilié à une bande qui terrorise la région. Un notable du pays s'interpose, et assure qu'il y aura des morts si on ne donne pas de l'argent.

Pendant que lui-même porte au brigand une certaine somme, MM. d'Àulan poussent les dames dans la voiture qui part au galop.

Aussitôt celles-ci mises en sûreté, les deux frères reviennent en force pour essayer de s'emparer du bandit Moriani, qui se sauve dans les bois.

La tête du brigand a été mise à prix, comme le fut celle de son frère, et de Home, le ministère a télégraphié de mettre un poste de carabiniers dans le voisinage.

Les Berbères marocains sont célèbres comme détrousseurs de caravanes, dit M. Dillaye, et leur centre d'action est la ville d'Ouadan, dans la sauvage région de l'Adrar. Ils ont des règlements ou « canouns », que chacun doit connaître par cœur. Il est curieux de voir ces individus qui vivent du pillage et de la rançon des caravanes qu'ils arrêtent, poser en tête de leurs « canouns » ce principe : « La liberté étant le plus grand des biens, nul Berbère ne sera emprisonné. » Et en effet, entre eux, ils n'emploient d'ordinaire comme pénalité que l'amende, excepté dans les cas d'assassinat. Le Berbère a une probité relative : s'il fait le commerce, il exécutera loyalement les conventions, et sera fidèle à la parole donnée ; si on lui confie un dépôt, il le respectera et le restituera au jour dit; mais il pillera sans scrupule les convois de marchandises qui pourront tomber sous sa main. Betranché sur un aguemoan (mamelon) ou dissimulé dans un tâlat (ravin), il attend le passage des caravaniers, qu'il est sûr d'amener à composition en les menaçant de son gros moukalas (fusil). »

En pénétrant plus avant dans le continent, on a lieu de redouter les tribus de Touaregs, dont l'industrie consiste surtout à organiser les razzias qu'ils vont opérer quelquefois à deux cents lieues de distance. Souvent aussi ils se contentent d'imposer un droit de passage; ou bien ils offrent, moyennant une grosse prime, de fournir une escorte aux voyageurs, et dans ce cas, ils les défendent énergiquement contre toute agression des autres tribus touareg. Pour se protéger contre les sables du désert, les hommes sont toujours voilés; les femmes, au contraire ne le sont pas car elles voyagent peu.

a Dans l'Empire chinois, plus que partout ailleurs, écrit M. Francis Mury, des bandes coalisées pillent, brûlent et massacrent tout sur leur passage. Quant aux gendarmes dont le nom Ma Kouai signifie cavaliers qui coupent l'air, ils sont presque toujours les complices des pillards, qui trouvent de précieux indicateurs dans ces représenta ni s de la force publique.

Les plus connues de ces associations sont les Sauterelles au vol rapide, les Barbes rouges , les Flamboyants et les Fibres du sabre tranchant.

Tous ne sont pas aussi dangereux. Il en est qui se contentent d'explorer les poches et les bagages des marchands et des voyageurs sans attenter à leur vie, telle la Siao-lu-Hoei, ou Association des voleurs en détail. Celle-ci possède partout des correspondants, chargés de ses relations avec le public. Si le volé n'est pas trop maladroit, il rentrera en possession de l'objet soustrait moyennant une redevance qui ne dépassera guère le tiers de sa valeur.

Une bande de malfaiteurs qui jouit d'une immense popularité dans le Céleste Empire est le Hin-lu-tse Hoei, ou Société des ânes marchands de sel ; ce sont de faux-sauniers chinois. Ils arrivent à l'improviste dans les bourgs où il y a un dépôt de sel et cernent l'établissement. Les employés, après un semblant de résistance, s'enfuient de tous côtés, laissant les associés piller le magasin. Les ânes, que les faux sauîniers ont amenés en grand nombre (et qui ont donné leur nom à l'association en raison de l'importance de leur rôle) sont précipitamment chargés de sacs de sel et, lorsque la garde accourt pour protéger le dépôt, la bande est déjà loin. Les habitants qui ont assisté au pillage se gardent bien d'indiquer la direction dans laquelle celle-ci a fui, car ils ont en exécration les fermiers du sel, et favorisent les faux sauniers qui leur vendent le sel vingt fois moins cher. »

Bien que le pays soit d'une extrême fertilité, la misère y est cependant lamentable. Il en résulte que les miséreux y abondent: et ceux-ci pour organiser l'exploitation du public et s'assister entre eux ont formé des Associations de mendiants (les Leouming- Hoei) dans lesquelles on est admis sous certaines conditions, notamment celle de l'absolue obéissance au chef, le Prince des

mendiants, souverain maître de son personnel, qu'il classe en compagnies ayant chacune leur attribution propre.

Le règlement auquel le mendiant est astreint entre dans les détails le pins précis : les heures de collecte ou de repos, les procédés fructueux, les paroles utiles pour apitoyer les passants, même les menaces opportunes pour intimider les personnes sans défense, tout est prévu.

L'intégralité des profits est versée aux mains du Prince, qui se charge de la répartition entre ses administrés; et quiconque oserait dissimuler la plus faible partie des sommes recueillies, encourrait des châtiments, variant de cinquante coups de semelles sur les joues, à la peine de l'étranglement.

Le chef est omnipotent, puisque jamais la police n'intervient dans les démêlés de ce genre, qu'elle préfère ignorer.

Non seulement tous ces groupes chinois dévalisent les gens d'une manière ou de l'autre; mais très souvent ils se livrent sur les étrangers à des mutilations, qu'ils épargnent aux autres victimes faisant partie de la grande famille des Célestes.

Ces actes leur sont inspirés autant par la superstition que par la cruauté. Ils sont persuadés, en effet, que quiconque arrive dans l'autre monde incomplet, mutilé, sera repoussé du « domaine des Aïeux », et que son âme sera condamnée à errer perpétuellement dans les airs.

Voilà pourquoi beaucoup de Chinois aiment mieux mourir, que de se soumettre à une opération chirurgicale importante.

Quant aux Boxeurs chinois dont il a été tant parlé dans les dernières années, leurs méfaits sont encore trop présents à la mémoire de chacun pour que nous ayons lieu de les décrire; et d'ailleurs si à raison de leurs dépréciations et de leurs meurtres, ils ont leur place indiquée dans un chapitre sur le brigandage, il n'en est pas moins vrai que ce sont avant tout des sectaires qui sont mus par un sentiment de haine acharnée contre les « diables d'Europe », ainsi qu'ils désignent les Chrétiens.

Au Tonkin, le brigandage, bien conforme aux mœurs indigènes, fonctionne régulièrement : il se divise en deux catégories distinctes, l'une territoriale et permanente, l'autre cantonale.

La première, presque exclusivement composée de Chinois expatriés, ou de sauvages Muongs recrutés dans la montagne, présente des bataillons bien armés, aguerris, et pouvant au besoin tenir campagne. Ils entourent leurs campements d'ouvrages fortifiés, puis, de là, vont rôder dans le pays environnant, attaquant à l'improviste les voyageurs, surprenant les convois dans les défilés, se repliant devant l'arrivée des troupes régulières, toujours à temps, car ils sont prévenus par leurs espions ou leurs éclaireurs, très nombreux et admirablement dressés1.

Les autres bandes de voleurs tonkinois, les « cantonales », sont loin de posséder une organisation aussi complète. Opérant par petits groupes dans les villages qu'ils terrorisent, les brigands cantonaux se réunissent sur la convocation du chef, pour un coup à faire. Le ralliement s'effectue, soit au son d'une trompe, formée d'un coquillage percé; soit au moyen d'un coup de fusil, d'une fusée, ou d'un grand feu allumé au déclin du jour sur une colline déterminée. Une fois la bande réunie, elle agit avec une rapidité et une sûreté qui dénotent une discipline extraordinaire.

Dans le royaume du Cambodge, la procédure qu'indique le livre du « Prononcé des Jugements » prévoit les peines de la torture, tout spécialement à l'égard des bandits et des voleurs en groupe.

Ces tortures comprenaient : 1° le rotin2, 2° la cangue, 3° les entraves aux pieds, 4° la chaîne, et 5° le kaep-kabal.

Le rotin se donne de deux manières : le patient est couché sur le sol, les jambes allongées, le cou pris entre deux bambous inclinés, réunis sous le menton et sous la nuque par deux traverses; ces bambous sont soutenus derrière lui par une autre pièce de bois amarrée de manière à maintenir le dos du condamné dans une immobilité absolue pour recevoir les coups du rotin qui a environ 12 millimètres de diamètre. Quand les faits sont moins graves, le patient est seulement fustigé.

Si l'exécuteur n'a pas reçu un cadeau du coupable ou de la famille, ou bien s'il est d'un caractère impitoyable, le patient

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