CHAPITRE III
LES NEGRIERS ET LES RAZZIAS HUMAINES. — L ESCLAVAGE JADIS ET AUJOURD'HUI.
Importants documents sur la condition servile dans l'antiquité. — Parallèle entre l'esclave hébreu et l'esclave païen. — Les marchés « de corps » en Grèce. — Le chasseur d'hommes ou spocTreTaYtoyô:;. — Comment a procédé le Christianisme à l'égard des affranchissements : objections et réponses. — Opinion d'Aristote, de Caton, de saint Paul, de saint Augustin, de Montesquieu... sur l'esclavage. — Comment Bossuet appréciait la traite des Noirs : explication. — Blasons octroyés par Louis XIV, et privilèges, par Louis XV « aux trafiquants de pacotille humaine ». — Textes de concessions. — Les nègres et les colons français au xvne siècle. — Recherches sur le nombre et le prix des esclaves à toutes les époques. — Mercuriales d'esclaves d'après le Journal de Tananarive. — Émigrants prétendus volontaires, et travail forcé. — La traite occulte et la race jaune. — La traite des Noirs jadis et aujourd'hui. — Appel aux non-civilisés pour devenir « du grand monde ». — Trafic continu dit d' « ébène vivant ». — Razzias et cargaisons de troupeaux humains en Afrique...
Les négriers et l'esclavage. — Parmi les convoitises criminelles dont l'homme est l'objet de la part de son semblable, la plus grave dans ses conséquences est celle qui a donné naissance à la Traite des noirs, c'est-à-dire au commerce d'esclaves auquel, de nos jours encore, les négriers se livrent dans les ports où ils viennent vendre des troupeaux humains.
Pour établir un parallèle instructif entre le sort de ces malheureux, et la condition servile que les lois et les mœurs admettaient aux siècles passés, il est nécessaire d'abord, de préciser en quelques pages ce que fut l'esclave antique. Nous puiserons nos indications dans des documents peu connus , en évitant de rééditer ce que chacun trouverait dans les ouvrages de droit.
Envisagé dans ses causes générales, l'asservissement de l'homme par l'homme provient tantôt de la naissance, tantôt de la misère, le pauvre se donnant volontairement à un maître; tantôt du fait de la loi , lç débiteur ou le délinquant tombant en servitude
pénale ; tantôt enfin du droit que la guerre conférait au vainqueur ou encore de la piraterie qui, au dire de Démosthène et de Plutarque, fut la source primitive de l'esclavage comme elle en est toujours la pourvoyeuse inépuisable.
Montrons d'abord combien le sort des esclaves était différent, selon qu'ils appartenaient à des Hébreux ou à des païens.
Du temps des patriarches, il existait bien des individus de rang servile que Ton se procurait dans la mesure des besoins de la famille; mais leur vie n'avait rien de si pénible; et on leur reconnaissait tant de droits, que l'on peut même contester l'appellation d'esclaves qu'on leur applique communément, faute de connaître leur condition vraie.
Dans l'ancienne Rome , l'esclave « ne figurera pas comme une tète dans la société l », il ne sera pas une individualité, mais seulement une chose, un objet neutre2; à la moindre faute il encourra la bastonnade, la chaîne, le supplice de la croix, le chef de famille jouissant, du moins dans le premier état du droit, d'un pouvoir illimité.
Chez les Hébreux au contraire le serviteur comptait parmi les hommes. Le maître qui l'aurait fait périr eût encouru lui-même un châtiment capital; s'il le blessait, ne lui cassât-il qu'une seule dent, il était tenu de l'émanciper comme réparation. Il lui permettait de s'asseoir à ses côtés aux banquets religieux; en tout temps il devait lui faciliter de fonder une famille; la septième année, il le rendait à la liberté; enfin à toute époque, l'esclave pouvait se racheter si bon lui semblait3.
Et la loi religieuse va jusqu'à recommander au maître « de ne pas renvoyer les mains vides celui qu'il congédierait ».
L'esclavage en Israël ressemblait donc beaucoup à un contrat de louage de services; si bien que souvent l'homme refusait l'affranchissement. En pareil cas, la procédure était celle-ci : le serviteur était présenté aux juges à la porte de la maison du maître, et là on lui perçait l'oreille.