CHAPITRE IV
Appellations vulgaires de l'argent : quibus, trèfle, saint-frusquin, braise... — Origines du pourboire. — Ce qu'on entendait par vin de valet, vin du marché, vin de messager, vin de l'étrier, vin de clerc, vin de bourgeois, vin d'host... — Le vin d'appointement en Russie; le rôle du staroste. — Les épices des plaideurs d'autrefois; dragées et friandises aux juges. — Ordonnance de saint Louis sur les cinq sols d'épices aux magistrats. — Consignation des dragées et confitures au greffe; arrêt de réglementation de 1437. — Loi interdisant le don des épices en 1790. — Les pots-de-vin, profit masculin. — Les « épingles », profit féminin. — Les épingles et le vin de Bourgogne. — Origines du denier à Dieu : le denier et le Parlement. — Mesure « rase », et tour du bâton : élymologie d'après Borel. — Profils féodaux : chienage, pulvérage, bouteillage, banalité, péage... — Parallèle entre les impôts féodaux et les charges actuelles. — Le glanage et le droit des pauvres. — Souvenir de la loi mosaïque : la gerbe oubliée, l'olivier secoué. — Le droit au glanage et le pape Benoît XIV. — Décrets pontificaux sur les champs d'Église. — « Graisser la palte », définition par Quitard. — Le droit de graisse (suile) au profit des églises : édit de Clolaire Ier. — « Tirer une carotte » ; « Faire danser l'anse du panier » : recherches étymologiques...
Nous allons analyser la série des petits profits prélevés sur le bien d'autrui, profits justifiés par les circonstances, ou simplement par un usage immémorial.
C'est sous les noms les plus imprévus, sous les appellations les plus variées que se révèlent ces sortes de gains. Et faut-il s'en étonner, quand on voit avec quelle ingéniosité pudique le terme brutal « d'argent » est évité par tous. La chose est avidement convoitée, oui! mais le mot semble offenser l'oreille et blesser les lèvres.
L'argent? Mais qui donc en veut? Qui donc en cherche? Qui donc en touche?... Personne! voyez plutôt : L'employé a des appointements ; l'ouvrier touche sa paye; le domestique ses gages; le soldat son prêt; l'officier sa solde; le professeur ses cachets; le médecin ses honoraires ; le fonctionnaire son traite-
ment; l'acteur ses fevx; le commis de nouveauté, sa gaelte1, et le rentier ses revenus.
Il n'est pas jusqu'au peuple qui n'emploie de bizarres équivalences, d'étranges synonymes du mot prestigieux qu'on feint d'ignorer. C'est ainsi que l'argent sera désigné par ces termes faubouriens mais expressifs : « quibus, oignon, trèfle, braise... », qui méritent quelques recherches étymologiques. On ne s'offusquera pas de certaines vulgarités de langage, inévitables en traitant un sujet de ce genre. Mme Deshoulières n'hésite point à faire entrer quibus dans ce vers :
« Tu sais l'art d'employer noblement ton quibus. »
Cet ablatif « quibus » n'est évidemment que la traduction latine de la vieille expression « avoir de quoi », pour dire avoir de l'argent 2.
« Qui a de quoy, est toujours honoré »,
lit-on dans de très anciennes poésies françaises 3.
Le mot oignon est encore synonyme d'argent. Voici ce qu'en pense un philologue 4 : « Nous entendons nos faubouriens dire : « il a de l'oignon », en parlant d'un homme qui dispose de beaucoup d'argent. J'aimerais à croire que c'est là une de ces métaphores hardies et raffinées telles qu'a dû en inventer le peuple le plus spirituel du monde. En etï'et l'oignon étant un assemblage de plusieurs enveloppes, et n'offrant par lui-même qu'un tout en apparence indivisible, le peuple avec sa promptitude naturelle à saisir les rapports, a fort bien pu assimiler à ce légume les pièces de monnaie qui se composent également de fractions. » Telle est l'étymologie donnée par M. Ch. Nisard, bien que la ressemblance entre les objets comparés soit des plus contestables.
1. Corruption du mot allemand Geld, argent. Le commis qui écoule les ce rossignols » ou objets démodés, a droit à une part dans les bénéfices, appelés guelte.