Lois de Manou, v
scelle, ou minute restait entre les mains d'un tiers de confiance, et faisait foi au besoin. Quant aux crimes, ils n'étaient établis que par la certification conforme de deux témoins au moins.
Comment témoignait-on chez les Grecs? Le célèbre tribunal de l'Aréopage l tirait son nom du monticule escarpé , sur lequel il fonctionnait à Athènes. Dans la salle d'audience se voyaient deux marches d'argent. Sur l'une, appelée siège de l'injure, se tenait l'accusateur; l'autre, dite siège de l'innocence, servait à l'accusé réputé non coupable, du moins au regard du juge, tant que la preuve directe de sa faute n'était pas administrée. Près du tribunal, les Déesses Sévères avaient leur temple; et l'usage voulait que tout accusé absous par l'Aréopage vint y faire un sacrifice de réparation... Il semblait que l'inculpé, même acquitté, devait expier en quelque sorte sa témérité ou son imprudence : le fait seul d'avoir encouru une poursuite était déjà un scandale répréhensible. Sans doute, il n'y avait pas dans ce cas délit pénal, mais du moins faute morale motivant une expiation publique, sous forme de sacrifice.
La conscience est en effet plus rigoureuse, plus stricte que la loi : de là cette qualification de « déesses sévères » donnée aux divinités de ce sanctuaire spécial.
Pour que rien ne pût diminuer l'autorité des déclarations produites devant l'Aréopage, il était interdit aux avocats « de plaider d'une façon pathétique, ni avec des artifices oratoires, susceptibles de toucher le cœur ou de charmer l'esprit ». On ne devait parler qu'à la raison seule, et ne faire appel qu'à la conscience intime des juges.
S'agissait-il de recueillir, dans une affaire capitale, les suffrages du tribunal? chaque magistrat déposait un petit caillou dans l'urne de la Pitié ou dans celle de la Mort : la première était d'airain et la seconde de bois.
Pourquoi cette différence dans la qualité et la valeur de l'urne...? Sans doute pour donner à entendre que la pitié vaut encore mieux que la sévérité; et cette interprétation ne semble
l.Ce tribunal était une juridiction criminelle composée de nobles ou Eupatrllcs .
pas douteuse, si l'on sait que lorsqu'il y avait partage dans les suffrages, on jetait un caillou de plus dans l'urne de la Pitié.
Obéissant à une pensée analogue, le législateur français veut que la solution indulgente prévale, lorsqu'il y a autant de voix pour la condamnation que pour l'acquittement. Minerve, dit la Fable, a sauvé Oreste grâce à un petit caillou libérateur : chez nous, c'est la Loi qui, de sa propre autorité, fait sagement pencher la balance de la Justice dans le sens de l'Humanité et de l'Indulgence, dès qu'il y a doute possible sur la culpabilité.
Un autre tribunal d'Athènes, appelé chambre Delphiniennc, jugeait ceux des coupables qui, tout en se reconnaissant auteurs du fait incriminé, arguaient toutefois d'un droit, comme excuse absolutoire, par exemple le cas de légitime défense, c'est-àdire la nécessité de repousser par la violence une agression inopinée.
A Sparte, quand survenait une contestation, on s'en rapportait à des arbitres ou juges amiables qui, le plus souvent, terminaient les différends sans aucune forme de procédure. Si l'intérêt en jeu était grave, on pouvait en appeler à l'Assemblée du peuple1.
Au contraire, dans la florissante et luxueuse Athènes, les transactions civiles et commerciales étaient l'occasion de procédures complexes et multiples, constatées par des preuves testimoniales et par des écrits. Ceux qui en pratique servaient le plus, étaient les registres des banquiers, où se lisaient les noms des débiteurs, ceux des créanciers, et en regard la somme objet du pacte intervenu.
Dans notre Code, il est dit que la preuve par témoins ne peut être faite quand il s'agit d'un intérêt supérieur à 150 francs. Or Démosthène nous apprend que la promesse d'une dot de kO mines, une dette de 1.000 drachmes, ou encore une hypothèque consentie pour sûreté de cette dernière somme furent prouvées seulement par témoins, contre un certain Spudias-2.
L'un des procédés imaginés par les Grecs pour publier une hypothèque, consistait en ceci : quand le débiteur obéré affectait
1. Plutarque sur Agis, n° 6. Agis IV régna de 244 à 239 avant J.-C.
2. La mine valait environ G9 francs et la drachme 69 centimes.
sa maison ou son champ à la sûreté de sa dette, le créancier avait l'habitude de mettre sur l'immeuble une perche ornée d'un « brandon », sorte de torche faite de paille tortillée. A la différence des brandons enflammés qu'on employait pour terrifier les ennemis, ceux dont nous parlons ici étaient seulement un signe légal, indiquant que le bien était devenu le gage d'un créancier impayé.
Notre Code a conservé, sous le nom de saisie-brandon, une procédure qui permet à un créancier de mettre sous main de justice une récolte : blé, pommes ou raisin, à condition d'opérer la saisie six semaines avant la maturité des fruits1.
Au-dessus de tous les modes de preuves, restait pour le juge grec, dans le cas d'incertitude, le recours à l'oracle de Delphes, auquel on en appelait comme suprême témoignage.
En étudiant les plaidoyers des anciens, on peut faire revivre le passé, et reconstituer la manière exacte dont le demandeur procédait devant la justice athénienne.
Celui qui poursuivait, devait délivrer une « assignation » à l'adversaire, et y joindre de brèves « conclusions » 2.
Le juge faisait comparaître le demandeur, et accordait ou refusait le droit de plaider. Admettait-il l'action? les plaideurs, nous apprend Démosthène, consignaient alors une somme ou sorte de caution ; puis le juge procédait à l'enquête3, mettait par écrit les dires, et les déposait dans une urne scellée, en attendant le jour de l'audience où il siégeait comme Président.
La cause se plaidait alors, et la durée impartie pour s'expliquer était déterminée au moyen d'une horloge à eau: on voulait mettre un frein à la prolixité des orateurs, qui en consultant du regard le niveau du liquide dans la clepsydre4, pouvaient ainsi se rendre compte du temps qui leur restait, pour terminer leur discours à l'heure dite.