ERTOGBBUL ET SES TURKOMANS
transoxanes et se portait sur la Petfse à la tête de huit cent mille combattants (1218). Ce débordement des nomades du Grand Plateau eut son contre-coup en Âsie-Mineure, avant même que le flot n'en eût atteint les bords de TEuphrate. Le Khoraçân était en partie occupé par des tribus (ilât) de Turkomans nomades : UD de leurs principaux chefs, SuLeïmân-châh , fuyant devant le fléau sous lequel il allait être écrasé, passa l'Oxus, traversa le nord de la Perse , et vint s'établir en Arménie; c'était en 1224. Sept ans plus tard, en 1231 , Suleïmân s'étant noyé dans TEupbrate , une partie de ses Turkomans reprit le chemin du Kho*raçan , dont ils regrettaient les vastes plaines et le chaud climat ; le reste, abandonnant également les froides vallées de l'Arménie, tourna à l'Ouest et pénétra en Asie-51ineure. Ceux-ci s'arrêtèrent dans les plaines de la Cappadoce, entre l'Ëupbrate et le Halys. Mais Ertoghrul , chef de ces Turkomans , ayant ï*endu en diverses circonstances d'importants services au sulthan régnant d'Iconium, celui-ci lui assigna des terres dans un district plus fertile , à la gauche du Sangarios , sur les conSns de l'empire de INicée (^). Cet établissement est une circonstance importante dans l'histoire de l'Asie-Mineure : c'est de là que nous verrons bientôt surgir la nouvelle dynastie turque d'Othman , qui s'élèvera sur les ruines de celle de Seldjouk. L'invasion du pays de Roum par une division des armées mongoles, en 1242, prépara cette révolution, en affaiblissant les sulthans d'Iconium devenus tributaires et vassaux du grand Khan de Tartarie, et en introduisant dans la famille de Seldjouk des germes de dissension qui ne purent qu'en hâter la ruine W,
Nous avons dit ailleurs C^) quel enchaînement de circonstances amena un rapprochement imprévu entre l'Europe chrétienne et les fils du terrible Tchingbiz-khân. Ce rapprochement, on le sait, devint l'occasion de plusieurs ambassades en Tartarie, dont les naïfs récits tiennent une place notable dans l'histoire géographique du moyen âge. Le voyage d'un de ces ambassadeurs, le franciscain flamand Ruysbroek ou Rubruquis, se rattache
» Hammer, Hist de l'empire Ottoman, 1. 1, p. 60, tradiict. franc. « Hammer , ouvrage cité. De Guignes , Hist, générale des Huns , t. II , V part , p. C3 et suiv.
• Ci-dessus, p. kl et suiv.
404 âstBHiiimimE. [fS* siècle ap. j.-c.
indirectement à celle de TAsie-Minenre, dont Tenvoyë parcourut plusieurs provinces à son retour de la Haute-^Asie, en 1254. Cette partie de la relation du moine franciscain est pourtant bieo loin de pouvoir être comparée, comme document géographique, à celle de Willebrand d'Oldenbourg : Rubruquis se contente de dire qu'arrivé à la source de TAraxe, et après avoir fraochi une montagne, il atteignit TEuphrate, dont i1 descendit le cours pendant huit jours entiers en marchant toujours vers le couchant, jusqu'à un certain château nommé Camath (0, où le fleuve tourne au sud vers Halapia (Haleb). Il mentionne Aarserum, où il ne fut pas, comme une ville du sulthan de Turquie^ non loin de laquelle , vers le nord , TEuphrate à sa source au pied des monts de Gorgie (c'est-à-dire de Géorgie). Les neiges qui rendaient les chemins impraticables l'empêchèrent d'aller voir cette source. Ici on était sur les terres du sulthan de Turquie, dont on des premiers châteaux de ce côté était Marseugen ou Arsengen (Erzinghian). A Camath , Rubruquis franchit l'Euphrate, et continua d'avancer à l'Ouest par de très-hautes montagnes et de grandes neiges. Il passa à Sébaste, à Césarée de Cappadoce^ et arriva à Yconium, où il fut présenté au sulthan. Le sultan lui dit qu'il le ferait conduire sûrement jusqu'à ia mer à^Hermènie ou de Silicie (2)« il vint en effet d'Iconium à CurtoC^), qui est un port du roi d'Herménie , où Rubruquis s'embarqua pour Antioche (^).
Malgré cette absence de particularités géographiques, la partie de la relation de Rubruquis qui se rapporte à TAsie-Mineure ne laisse pas de renfermer quelques circonstances qui ont leur intérêt. On y voit qu'à cette époque le nom de Turquie était devenu tout à fait usuel 5 l'envoyé de saint Louis n'en emploie
^ Kamakb , sur la gauche du fleuve , à quelque distance au-dessous d'£Sr« zinghian.
• Un manuscrit porte «jusqu'à la mer ù'Ecilie; » ce pourrait bien être la vraie leçon , comme reproduisant le nom d*Itch-ili que les Turks donnent à la €iticie.
» Curco ou Korghos. Voy. ci-dessus, p. 492, note 1.
* Itinerarium Willelmi de Rubruk ad partes orientales, édition de la Société de Géographie de Paris. Dans le Recueil de ses Mémoires, t. IV, p. 389, sqq. — Chap. LI et suiv. de la trad. franc, de Bergeron, dans le Recueil de Van der Aa.
PASSAeB DE RCBEI7QIJIS EM ASIE-MINEURE. ^5
jamais d'autre pour désigner les terres du sulthan d'iconiuni à partir de l'Ëuphrate où elles commençaient. L'année même où RulH'uquis visita ces parties , il y eut un si violent tremblement de terre 9 qu'à Arsengen seulement , sur le haut Eupfarate (Erzinghian) , dix mille personnes de marque y périrent, « sans compter les pauvres, dont on ne tient pas compte. » Rubruquis ajoute : «Dans les trois premières journées de notre marche (à partir de l'Ëuphrate), nous vîmes une ouverture dans la terre, qui 0'était déchirée dans la secousse, et des pièces de terre entières qui avaient glissé des hauteurs et qui remplissaient les vallées ; de sorte que si la secousse eût duré un peu plus, ce que dit Isaïe eût été accompli à la lettre : Toute vallée sera comblée *y $0ute montagne et toute colline sera abaiseée (<). » Plus loin , il vit en passant la vallée où le sulthan de Turquie avait été battu par les Tartars (en 1242). Un grand lac s'y était formé lors du taremblement de terre; « et je me disais dans mon cœur, ajoute &j bon chrétien le pieux voyageur, que toute cette terre avait ouvert la bouche pour recevoir le sang des Sarrasins. »
Rubruquis rencontra à Iconium plusieurs marchands français et italiens qui s'y étaient établis. Deux d'entre eux, un Génois Bt un Vénitien , avaient fait avec le sulthan un traité par lequel celui-ci s'obligeait à ne vendre qu'à eux tout l'alun de la Turquie, ce qui en avait tellement fait hausser le prix, que ce qui valait d'habitude 15 besans se payait maintenant 50 C^). >« On 3ait d'ailleurs que cette af&uence des marchands francs dans les villes de l'Asie-Mineure fut toujours en s'accroissant; car on a une lettre que Taroerlan , après sa victoire sur Baïézid , écrivit au roi Charles VI, en 1403, cent cinquante ans après le passage de Rubruquis à Iconium , pour l'assurer que les sujets francs, établis dans ces contrées, continueraient d'y jouir de la odême protection qu'auparavant C^).
Rubruquis , en terminant le récit de son voyage , adressé au roi Louis IX en forme de rapport, donne à ce prince quelques aperçus sur l'état intérieur de l'Asie-Mineure et sur les facilités qu'une armée chrétienne aurait trouvées pour passer d'Europe
^ Jtinerarium, p. 300.
* Jd,, p. 392.
» Silv. de Sacy, iVoMV. Mém. de VAcad, des Inscr.^U VI, p. 470.
496 ASiB-HiKKtme. [13* sifecLs ▲». j.-c.
en la Terre-Sainte à travers la Turquie. La pensée d'une nouvelle croisade occupait encore les esprits. « Quant à la Turquie, dit-il, vous saurez que sur dix hommes il y a à peine un Sarrasin ; presque tous sont Herméniens et Grecs , et ce sont des enfants qui leur commandent... Le sullhan actuel n'est en effet qu'un enfant , qui n'a pas d'argent dans son trésor , peu de gens de guerre, et une foule d'ennemis (0... Une armée chrétienne qui se porterait vers la Terre-Sainte, aurait la plus grande facilité pour subjuguer ces contrées ou pour les traverser. . De Cologne à Constantinople il n'y a pas plus de quarante jours de marche en chariot: de Constantinople aux terres du roi d'Herménie, la distance est encore moindre. Des hommes courageux traversèrent autrefois heureusement ces contrées, et pourtant ils avaient à combattre de très-vaillants hommes, dont Dieu a délivré la terre. Nous n'avons pas besoin non plus de nous exposer aux hasards de la navigation , ni de nous mettre à la merci des gens de mer; l'argent qu'il faudrait donner pour le passage suffirait aux dépenses de la traversée par terre. Je dis avec confiance que si vos paysans, je ne dis pas les seigneurs et les chevaliers , voulaient aller comme vont les rois tartars, et se contenter de la même nourriture , ils pourraient conquérir le monde entier (2). »
La race de Seidjouk, divisée et affaiblie sous la tutelle des khans mongols, déclinait rapidement, en effet, du haut point de splendeur et de puissance où, dans l'espace de deux' siècles, quelques-uns de ses princes l'avaient portée; mais les Turks eux-mêmes étaient loin de participer à ce déclin. L'affaiblissement était dans une famille, non dans la nation. La moindre partie seulement s'était fixée dans les villes, dont la masse des habitants, comme le dit Rubruquis, était toujours grecque ou arménienne -, tout le reste, particulièrement désigné, alors comme aujourd'hui , sous le nom de Turkomans^ conservait sans beaucoup d'altération , sous des beghs plus ou moins indépendants selon le plus ou le moins d'autorité des sulthans d'Iconium, la vie dure et nomade des anciens Turks , passant alternativement,
' Comparez, sur l'état Intérieur de la Tamille de Seidjouk & cette époque ,
De(,migncs, IlisL des Huns^ t. II, 2* part., p. 68. * Itinerarium^ p. 394.