‹ Histoire des découvertes géographiques des nations Européennes dans les differentes parties du mondeChapitre 33 sur 123 · AP. J.-C. 3 CROISADES · texte numérisé non relu

AP. J.-C. 3 CROISADES

s'avancent à la fois, d'une marche plus ou moins hâtive, vers le but que la grande loi du progrès leur assigne. L'adoucissement des mœurs après le siècle des Croisades a réagi sur la culture de l'esprit, et la culture de l'esprit sur l'avancement des sciences. Pour n'être pas toujours apparente dans l'histoire d'une branche isolée de la civilisation, cette vaste solidarité n'en est pas moins réelle. L'influence de la civilisation musulmane sur le renouvellement des connaissances géographiques dans l'Occident aurait pu être plus directe et plus prompte , si l'esprit des soldats de la Croix avait été mieux préparé à recevoir fructueusement les germes que renfermait l'Orient. La géographie, en e£fet, fut au nombre des premières connaissances que cultivèrent les sectateurs de Mohammed après l'affermissement du khalifat-, l'immense étendue de leur empire , jointe à la prescription religieuse pour tout bon musulman de visiter au moins une fois en sa vie le tombeau du Prophète, devait mettre en honneur parmi eux l'étude et la culture d'une science qui était un objet non pas seulement de curiosité spéculatrice , mais de nécessité pratique. Aussi les Arabes comptent-ils un grand nombre de géographes et de voyageurs, depuis le deuxième jusqu'au quatorzième siècle. Pour nous en tenir aux plus renommés , Masoudi et Ibn- Haukal avaient précédé les Croisades, dontl'Edrisi et Ibn-al- Ouardi furent contemporains. Abouiféda, non moins célèbre, est d'une époque plus rapprochée. Leurs ouvrages , dont celui de Ptolémée fut évidemment la base preniière , dépassent sur plusieurs points la limite des connaissances que le géographe grec avait sur l'Asie; en une foule d'autres points, ils étendent ou rectifient les indications de la géographie gréco-romaine. Mais cette source abondante de notions géographiques devait longtemps encore rester fermée pour l'Europe. C'est seulement à dater du dix-septième et du dix-huitième siècle , alors que la culture plus générale de la langue du- Koran ouvrit enfin à nos savants les trésors de la littérature arabe, que quelques-uns des monuments géographiques de cette riche littérature purent servir parmi nous à l'avancement de la connaissance de l'Asie; ce n'est qu'à partir de cette époque que la géographie arabe , tirée par nous du cercle limité où elle restait inaccessible aux autres peuples, est véritablement entrée dans le domaine scientifique

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(jlc THumaaité. A une époque plus rapprochée , il en sera de même aussi pour la littérature d'une nation située aux dernières extrérnilés du monde. Plus riche encore que celle des Arabes en renseignements géographiques sur une vaste portion de l'Asie intérieure , la littérature du peuple chinois doit à nos mission*naires d'avoir franchi la barrière presque inexpugnable où elle semblait à jamais renfermée. Et qui sait si d'autres nations de cet immense continent asiatique ne réservent pas à nos actives investigations des trésors encore ignorés , destinés à grossir tôt ou tard la somme de la science universelle ?

Pendant que les Croisés défendaient contre le célèbre Sala^ din et contre son successeur ce qui leur restait encore des prin-* cipautés chrétiennes fondées en Syrie , une nouvelle puissance se formait obscurément sur la pente septentrionale du Grand Plateau central , dans une des hautes vallées de l'Altaï ; — puis^ sance destinée à s'étendre en quelques années sur la presque totalité de l'Asie , dont elle va changer encore une fois l'aspect politique. La grandeur mongole , qui faillit embrasser, le monda entier, fut créée en moins de temps qu'il n'en faut d'ordinaire pour fonder et peupler une seule cité. Jamais plus faibles conv* mencements ne furent suivis aussi rapidement d'une puissance aussi formidable. l.e chef d'une tribu jusque-là faible et igno^ rée se fait remarquer, par son audace et son courage ; en peu de temps il réunit autour de lui tout ce que la Tartarie renferme d'esprits remuants et belliqueux. Il abaisse ses rivaux et détruit ses ennemis. Les sources de l'Onoun,- du Kerloun et de la Toula, non loin du lac Baikal vers le Midi, voient naîtra et grandir le géant qui bientôt étendra ses cent bras sur une grande partie de l'Asie et sur tout l'orient de l'Europe. En l'année 1206, le prince des Mongols prend , en présence des chefs de cent tribus, le titre de Tchinghis-Khâkhan ou Çrand Khan des Khans, et il établit le centre de sa domination à Kara-Koroum , ville située au sud du cours de l'Orghoun, au pied même du Khangaï qui forme de ce côté l'escarpement septentrional du Grand Plateau , presque sous la même latitude que Paris , dont 100 degrés la séparent en comptant les longitudes de l'ouest à l'est (0.

1 Ab^ Héaiuaat, Mémoires sur les Relations politiques des princes chrétiens Qveo les empereurs Mongols, 1822, iM, p. 5.

De cette époque, date la série non iqt^rr^unpue de$ conquôte» çtes Mongols. Chaque année voit ajouter un royaume à leur em* jure ^0. L'armée de Tchingbis-Khan , pareille à un fleuve im* mme, se partage en plusieurs bras qui inondent à la fois rOo<cident et le Midi. Les Turks orientaux sont subjugués en 1308, le Taugout , qui touche au Tibet, en 1209, le nord de la Chine, 6D 1315, le IU)ârizni et tout le Turkestan en 1820, Tlrân en l%%\, La mort de Tcbingbis ne suspepd pas ce débordement de» tribus mongoles, qui rappelle les antiques invasions d« pepples ^cytbes dont la tradition s*est perpétuée à travers les ftjèclefit Ici, comme en bien d'autres cas, les souvenirs des temps anciens s'expliquent par l'histoire mieux connue des tei^ modernes. Ogodaï , le successeur du Crand Khan , charge Sitmi de conquérir , à la tête de sept cent mille hommes , les I^Qes sians boi*jpes qui s'étendent au nord de la Caspienne et delà iner Noire. Rien ne peut arrêter cette effroyable avalanche bucaaine. Moskou est occupée, et les grands ducs de Russie se reeonnfiissent tributaires, en même temps qu'un autre corps de troupes se dirige contre les deux royaumes chrétiens d'Arménie et de Géorgie (19i35)t et qu'une troisième armée se jette sur l'Asie Itineure, en grande partie soumise alors aux Turks*Seldjoukides d'Ieoqium. Les princes chrétiens attaqués ou menacés implo-* paient le secours de leurs frères contre ces barbares qui allaient cbanger FEurope en un vaste désert. Une nouvelle Croisade fut Itrêehée eoqtre ces nouveaux ennemis, plus redoutables encore «t plus féroce» que les Musulmans. Cependant la retraite subite de Batou, qui reprit le chemin du Volga après s'être avancé jQiqu'en Hongrie (1341) , calma quelque peu ces vives apprétit&sions ) et bientôt les dispositions de l'Europe à l'égard des Mongols prirent une autre direction. Gaïouk , successeur d'Ogodai , avait résolu de se rendre maître de la Syrie, inégalement partagée entre quelques principautés chrétiennes et les Aiouhites d'Egypte. Cette expédition , qui semblait devoir consommer la raine des Croisés, devint au contraire une occasion inattendue de négociations. Avant d'arriver jusqu'aux Francs , les Tartares avaient à combattre les restes des §eldJoukides d'Iconium, les

< Ihid, , p. 6 et suIt,

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rois de la race de Saladin et les autres princes musulmans , avec lesquels les Francs étaient aussi en guerre. CeuiL-ci et les Mongols se trouvaient donc en quelque sorte alliés naturels. A cet intérêt commun, dont on se bâta de se prévaloir, les papes tentèrent d'en ajouter un autre, celui de la religion. Rome résolut de députer vers les chefs de Tarmée du Khan des missionnaires qui seraient chargés de leur faire connaître la foi. Quelque grande que f&t l'entreprise, elle ne semblait cependant pas dénuée de chances de succès. Le bruit s'était répandu que les Tartares avaient parmi eux un grand nombre de chrétiens ] la fable d'un roi chrétien que l'on nommait le Prêtre^Jean , et qui régnait, disait-on , dans l'Asie orientale, fable fondée sur des récits mal interprétés de Syriens, qui , depuis longtemps, avaient poussé leurs courses jusqu'en Chine , était très en faveur dans toute l'Europe. D'ailleurs, les Mongols ne reconnaissaient pas Mohammed , et ils poursuivaient avec acharnement les Musulmans : c'en était assez, dans ce siècle d'ignorance, pour qu'on les regardât comme ayant fait un grand pas vers le christianisme. Les Tartares avaient été pris pour des magiciens ou des démons échappés de l'enfer (0 quand ils avaient attaqué les chrétiens de Pologne et de Hongrie 5 peu s'en fallut qu'on ne les crût tout à fait convertis , quand on vit qu'ils faisaient la guerre aux Turks et aux Sarrasins.

Innocent IV, qui venait d'être promu au trône pontifical , résolut donc d'envoyer aux Mongols une double ambassade, l'une vers Batou, qui campait alors sur les bords du Volga, l'autre vers Batchou , qui commandait en Perse et en Arménie. Investis du double caractère d'ambassadeurs et de missionnaires , les envoyés devaient appartenir à l'Église : deux ordres monastiques, les dominicains et les franciscains , se partagèrent l'honneur de les fournir. Les frères Laurent de Portugal , Benoît et Jean du Plan-Carpin, tous trois de l'ordre de Saint-François, furent chargés de se rendre près de Batou 5 et le pape leur recommanda

^ Tartari^ imà Tartarei^ était devenu un adage européen. Et peut-être cette espèce de Jeu de mots fut-il pour beaucoup dans Taltération qu'a subie parmi nous le nom réel des Mongols— ou plus exactement d'une de leurs tribus — lequel doit s'écrire et se prononcer Tâtar, (Abel Rémusat, Mémoires cités, p. 15.)

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fortement de prendre sur les mœurs et les habitudes de vie des Tartares , toutes les informations possibles. La seconde mission fut confiée à quatre religieux de Tordre de Saint-Dominique, Âscelin, Simon de Saint-Quentin, Alexandre et Albert, auxquels se joignirent en route Guichard de Crémone et André de Lonjumel. Les lettres de créance sont datées du ô mars 1245 (0.

Les deux légations se mirent simultanément en route pour leur i3&5-iS47« périlleuse mission, ceUede Laurent de Portugal — dont Plan- Garpin écrivit la relation — par la Germanie , la Hongrie et les plaines sarmatiques; celle d'Ascelin par mer, pour gagner la Perse à travers la Syrie et la Mésopotamie. Celle-ci ne dépassa pas la frontière du Khârizm , où elle rencontra Batchou au milieu de son armée; Tautre, après avoir remis ses lettres à Batou non loin des bords du bas Volga, dut s'avancer, au-dessus de la mer Caspienne, par les steppes qui bordent au nord le lac d'Aral et le Turkestan, jusqu'à la résidence du Khâkhan, non loin de Karakoroum. C'était la première fois que le pied d'un Européen foulait ces régions lointaines de l'Asie centrale. La relation de Plan-Carpin forme donc une époque remarquable dans l'histoire géographique de l'Asie , non pas tant à raison de son importance propre, que par le vaste horizon qu'elle ouvrait de nouveau aux regards des peuples de l'Occident. Les Européens avaient oublié depuis si longtemps tout ce qu'avait recueilli l'antiquité sur les contrées orientales, et les expéditions à la Terre- Sainte ne leur avaient apporte à cet égard que des connaissances si vagues, si bornées et si confuses, que les récits déposés par les courageux moines entre les mains du pape , quelque pauvres qu'ils fussent si on les compare aux savantes relations des observateurs modernes , révélaient en quelque sorte tout un nouveau monde. Il est vrai qu'en ce temps d'ignorance universelle, ces notions ne se répandaient que dans un cercle bien limité. Néanmoins les copies s'en propageaient de cloître en cloître ; les moines , dans leurs prédications ou dans leurs entretiens , devaient parler volontiers de faits si honorables pour leur ordre -, et le peuple , alors comme aujourd'hui , prêtait une oreille avide

* Âbel-Remusat , lue. cit., p. 26; — d'Avezac , iVoftcM «tir hs aneiem voyagea de T^rtarie^ dans les Mém. de la Soc. de Géogr. de Paris, t. IV, p. 464.

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