‹ Histoire des découvertes géographiques des nations Européennes dans les differentes parties du mondeChapitre 34 sur 123 · II · texte numérisé non relu

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a CCS r<^cit$ lointains , à ces légendes mei^veilletises relatives à des nations inconnues, dont le nom, naguère encore, le frappait de terreur. Non- seulement les clercs, c'est-à-dire les savants de répoque, mais les masses eUes-mêizies se familiarisaient peu à peu avec les choses nouvelles que Ton raconUit des pays et des peuples de l'Orient^ puis un moment viendra où ces notions chaque jour plus générales , quoique bien imparfaites encore et mêlées de bien des fables, germeront dans un esprit plus hardi , plus entreprenant que la masse de ses contenjporains , et le pousseront à quelque grande entreprise destinée à hpnorer son siècle. C'est ainsi que dans Tbisloire de toutes les connaissances humaines ou voit poindre et se préparer les grandes découvertes.

Les deux ambassades du page Innocent lY n'eurent aucun résultat au point de vue politique ; et il en fut de même à cet 1248-125S. égard de deux ambassades nouvelles envoyées au grand khan quelques années plus lard par le saint roi Louis IX pendant sa croisade en Palestine. La première, en 1248, fut confiée à un moine nommé frère André ; la seconde, en 1253, à un religieux franciscain dont le nom flamand de Ruysbroek a été latinisé à la mode du temps en celui de Rubruquis. L'une et l'autre alLèrent jusqu'à la horde du roi tartar près de Karakoroum ; la relation de Rubruquis nous a été conservée. La route qu'il avait prise à partir du Volga est à peu prè3 la même que celle qu'avait suivie Jean du Plan-Garpin huit ans auparavant, et les détails géographiques ne sont guère plus étendus ; néanmoins , nous le répétons , ces rapports fréquents avec les peuples de l'intérieur de l'Asie répandaient toujours quelque lumière sur les contrées lointaiqes de l'Orient. Elles apprenaient, ou plutôt plies rappelaient à l'Europe qu'au delà de ses limites il existait un autre mppde plus vaste, habité par des nations riches, civilisées et populeuses; elles excitaient la curiosité sans la satisfaire , et elle^ préparaient les découvertes plus étendues qui devaient signaler la fin du treizième siècle.

Deux mobiles , puissants l'un et l'autre , et qui tous deux ont joué un grand rôle dans l'histoire géographique de la Terre , ont seuls présidé à ces premières entreprises d'oij date pour nous la renaissance de la géographie asiatique : c'est la guerre çjt le

AP. I.-C. ] RELATIONS COMMKRCULE<i AVEC l'aME. 51

prosélytisme religieux; un autre non moins puissant et d'une action encore plus continue et plus universelle, le commerce, va maintenant s'y joindre el reprendre la tâche qu'il avait autrefois commencée. Cette tâche, au surplus, il ne Tavait jamais désertée complètement. Mais depuis plusieurs siècles les bouleversements politiques de TÂsie occidentale , s'ils ne l'avaient pas absolument interrompue , lui avaient enlevé l'extension et la suite qui seules peuvent la rendre fructueuse. L'irruption des Arabes sous les premiers khalifes avait porté un coup mortel aux relations pacifiques dont Alexandrie était le centre. Ainsi violemment repoussé de la route que le génie d'Alexandre lui avait tracée et qu'avait assurée la sollicitude éclairée des rois Lagides, le commerce de l'Inde s'était reporté vers le nord, où il avait retrouvé, par le Pont-Euxin, le Phase, l'Arménie, le , nord de la Perse , l'Oxus et l'Indus , une ancienne voie de caravanes que la route maritime, plus prompte et moins coûteuse, avait fait à peu près abandonner. Constantinople recueillit alors le riche héritage de la cité d'Alexandre , et devint à son tour le marché du monde.

Constantinople, cependant, ne pouvait être sous ce rapport ce qu'avait été Alexandrie. Ni l'Orient ni l'Occident n'étaient plus dans les conditions favorables qui avaient élevé si haut la prospérité du commerce de l'Inde avant l'ère musulmane. D'un côté , la barbarie , l'ignorance et la misère où était plongée la plus grande partie de l'Europe depuis le démembrement de l'Empire Romain 5 de l'autre, les violentes secousses et les guerres presque continuelles qui avaient agité l'Asie, ne laissaient au commerce ni l'étendue des débouchés ni la sécurité qui font sa vie. Les relations par terre entre l'Inde et Constantinople avaient donc subsisté depuis le septième siècle, mais de jour en jour plus languissantes, et soumises à do fréquentes interruptions.

Ce commerce était tombé tout entier dans les mains des Vénitiens. Née depuis le moyen âge au milieu des lagunes de l'Adriatique, Venise avait dû à sa position même, ainsi qu'au génio actif de ses habitants, de s'élever rapidement de l'humble situation d'une pauvre bourgade de pêcheurs au rang éminent d'une ville de commerce. Sa marine fut longtemps la seule qu'eût TEurope. Bornées d'abord au littoral de l'Italie et aux îles de

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l'Archipel , ses relations s'étendirent de proche en proche et la conduisirent jusqu a la métropole de TEnripire Grec. Elle s'y fit le facteur du négoce dont Constantinople était le dépôt. Ce que l'Italie et quelques autres parties de l'Occident consommaient encore de marchandises de l'Orient, c'était Venise qui les leurapportait. Plus tard, Gênes lui disputa ce fructueux monopole ; et l'intérêt suscita entre les deux républiques une rivalité qui se changea plus d'une fois en une lutte acharnée.

Lorsqu'on 1204, à l'époque de la cinquième Croisade, les empereurs Grecs furent expulsés de Constantinople et y furent remplacés par une dynastie latine qui né devait s'y maintenir que durant un demi-siècle, les Vénitiens, alliés des Latins qu'ils avaient aidés de leur marine , reçurent en retour des privilèges et des possessions territoriales qui semblaient les devoir mettre désormais à l'abri de toute atteinte rivale. Mais la fortune eut son retour. Venise avait été l'alliée des Latins 5 Gênes devait l'être des empereurs Grecs. Elle prêta son aide à ceux-ci, comme les Vénitiens aux premiers ; et quand Michel Paléologue eut recouvré le trône de ses pères, les Vénitiens à leur tour furent expulsés de la mer Noire et de toutes les possessions de l'Empire Grec , où les marchands Génois les remplacèrent. Cette révolution commerciale eut lieu en 1259, dans le temps même où Rubruquis , l'envoyé de Saint-Louis , venait de parcourir la Tartarie. Les Vénitiens dépouillés se retournèrent vers le Soudan d'Egypte, et en obtinrent le renouvellement d'anciens traités destinés à rouvrir au commerce de l'Asie méridionale le débouché que lui avait ferme la destruction d'Alexandrie.

Arrivé quelques années plus lot, l'événement qui expulsa les Vénitiens de la mer Noire aurait probablement empêché la réalisation de voyages exécutés à cette époque par trois négociants de Venise , dont l'un— c'est le plus jeune— sera toujours compté au nombre des hommes illustres qui ont le plus contribué aux grands progrès de la connaissance du globe.

Nous voulons parler de Marco Polo, que son père et son oncle avaient précédé dans la carrière aventureuse des longues courses au cœur de l'Asie,

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Nicolao et Malteo étaient de famille noble : dans la république à la fois aristocratique et marchande de Venise, la noblesse n'excluait pas du négoce. Tous deux s'étaient rendus à Constan- 12S0-1M0. tinople, où leur nation était encore toute puissante, vers Tannée 1250 ; après y avoir placé leurs marchandises, ils y échangèrent de nouveau leurs capitaux contre un riche assortiment de joyaux, dans Fintention de se rendre près de Barkah, chef ou khan des Tartares occidentaux , qui avait sa résidence habituelle à Bolghâri sur le Volga. L'on savait que les riches produits de Torfévrerie grecque étaient en grande faveur près des Mongols, et l'établissement important que les Vénitiens avaient à la Tana , non loin de l'embouchure du Don dans les anciennes Palus Méotides , la mer d'Azof actuelle , facilitaient cette excursion.

Les deux frères , dont la spéculation avait été des plus heureuses, se disposaient à quitter Bolghâri, quand la guerre éclata entre Barkah et son parent Houlagou, chef d'une portion de la horde. Cette guerre intestine rendait peu sûre la route de la Tana; Nicolao et Matteo prirent la direction de l'est qui devait les ramener par un long détour. Ils passèrent au nord de la mer Caspienne et du lac d'Aral, traversèrent le Sihoùn (l'ancien Jaxartes ) , et arrivèrent à la grande cité de Bokhâra. Leur commerce les retint trois ans dans cette contrée. Us étudièrent la langue et les mœurs des Tartares , et se décidèrent à se rendre près de Koublaï , Khâkhan des Mongols , dont la souveraineté s'étendait sur une grande partie de l'Asie. Ils y furent accueillis de la manière la plus favorable -, et lorsqu'ils se décidèrent au retour , Koublai leur adjoignit un de ses officiers qu'il chargea d'une mission près du pape. Mais cet envoyé mourut en route , et les deux Vénitiens regagnèrent seuls leur patrie , où ils arrivèrent en 1269, après vingt ans d'absence.

Leur départ de Venise n'avait précédé que de quelques mois la naissance de Marco Polo, fils de Nicolao. Marco avait perdu sa mère dès le berceau ; il voulut suivre son père et son oncle ,

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qui se disposaient à ud nouveau voyage en Tartarie. Leurs récits enflammaient sa jeune imagination; avide de mouvement, de choses nouvelles et d'aventures , il ne redoutait pas les périls et 127M295. aspirait après la renommée. Partis en 1271 , nos trois voyageurs parcoururent lentement TAsie occidentale et la Tartarie avant d'arriver à la résidence du Grand Khan ; mais les leoteu» mêmes et les retards de la route servaient les goûts et les dispositions du jeune Marco, en le mettant à même d'étadier plus à loisir les pays qu'ils traversaient, et les habitants , et les productions. Ils passèrent à Badakchân, non loin des sources de l'ancien Oxus , le Djihoûn de la géographie actuelle ; de là ils se rendirent directement à Khotan, ville située à l'extrémité occi-* dentale du Grand Plateau ; puis ils traversèrent l'immense plaine sablonneuse de Gobi , arrivèrent au Tangout, et de là gagnèrent l'extrémité nord-ouest de la Chine , où ils se reposèrent de leur pénible voyage.

Ici on s'aperçoit que nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Nous avons quitté le terrain de l'ancienne géographie gréco-rbmaine, dont les limites sont d'ailleurs dépassées; nous sommes entrés sur le domaine de la géographie moderne.

Des que le Grand Khan fut informé de l'arrivée des deux Poli et de leur jeune parent, il envoya au devant d'eux plusieurs de ses officiers chëirgés de les accompagner jusqu'au lieu de sa résidence. Il les reçut avec honneur ; le jeune Marco surtout fut de sa part l'objet d'une attention toute particulière. Non-seulement il l'entoura des marques de sa protection , mais il voulut se l'attacher en Itii confiant un des hauts emplois de sa cour. Les Mongols, dii moins ceux qui approchaient le Khâkhan, n'étaient déjà plus ce peuple grossier des premiers temps de Tchinghiz ; leur long contact avec lès contrées civilisées de l'Iran et de la Chine avaient adouci leui'ë moeut*s et poli leurs manières.

Dans la situation nouvelle où le plaçait la fortune , Marco Polo eut plus d'une occasion de déployer ses talents et sa capacité. Il adopta rhabiUen^ent et les manières du pays, et se rendit familières les principales langues en usage dans leâ immenses contrées où les Tartares étendaient leur domination. Maîtres depuis longtemps déjà de la Chine septentrionale nommée lô Kathai, les Mongols venaient de s'emparer de la pctrtie méri-

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dionsJe de bette vaste régiôti , distinguée par le nom spëciaî de MéD^iCO; Marco Polo ibt chargé pendaDt trois ans du gouvernement de l'une des neuf provinces entre lesquelles le Grand Khan Tavait partagée. Une fonction si ëminente le mettait à portée de bien connaître tous les ressorts de l'administration et tontes les ressources des pays soumis au sceptre mongol. Il en décrit une partie dans sa relation. Il parle des travaux entrepris pour ouvrir des comiiiunications entre toutes les parties de l'Empire, ici, l'on avait creusé des canaux qui unissaient entre eux les grands fleuves et prolongeaient la navigation intérieure; là, des routes partaient de la capitale et divergeaient comme autant de Payons vers les pays éloignés. Des habitations s'élèvent de distance en distance *, des relais y sont préparés pour les courriers et pour les eovoyés chargés de missions par le Grand Khan, ou qui se rendent auprès de lui. Des barques sont placées pour le passage des fleuves. Koublaï-Khan ordonne que les routes soient plantées d'arbres ; dans les déserts qu'elles traversent, il les fait jalonner par des bornes de pierre qui en marquent la direction. Il veille aux besoins des contrées qui ont été dévastées par la guerre ou affligées de quelque fléau; il fait distribuer des aliments aux pauvres de sa capitale. Plus de vingt mille enfants étaient exposés chaque année : il les fait recueillir, et on les élève par ses soins. Les riches qui n'ont pas de famille en adopteront une partie ; le reste sera attaché à son service ou à ses armées.

Les impôts sur le commerce forment la partie principale des revenus du Grand Khan. D'autres tributs lui sont rerais, selon l'usage universel de l'Asie, parles grands qui viennent lui rendre hommage lors des principales fêtes de l'année. Des chevaux, de riches étofles, des pieri'es précieuses composent ces offrandes, qui, sous forme de présents volontaires, sont une branche importante des revenus du souverain. Le monarque répand à son tour ces présents qu'il a reçus; et cet échange de services et de libéralités devient le premier lien entre l'obéissance et le pouvoir.

^ Pour les discussions critiques, la narration des détails, les synonymies géographiques , etc. , nous devons nous en référer à l'exposé très-ample que Dom avons Êiit des voyages de Marco Pok> dans notre volume précé<lciit.

Ô6 A81£« [aP. J.-C»

En peignant les mœurs de la cour de Koublaï-Khan , Marco Polo n'oublie pas celles de la nation. La chasse est le premier passe-temps des peuples Tartars. ]ls dressent pour cet usage des faucons et d'autres oiseaux de proie. Des meutes nombreuses sont exercées à la poursuite du sanglier , de Tours et du cerf. De lout temps la chasse a été le plaisir favori des hordes nomades de Tintérieur de l'Asie^ et là, Tiromense étendue des plaines où cet exercice tout guerrier peut se déployer lui donne un appareil grandiose dont les chasses de nos contrées n'offirent qu'une image bien affaiblie.

Maître par la conquête d'un État florissant, Koublai-Kban s'attacha surtout à ne pas en épuiser les richesses. Il favorisa les relations de commerce et les dirigea vers les provinces du Midi, plus industrieuses et plus fertiles que celles du nord, vers les îles à épiceries répandues dans la mer qui baigne au sud les côtes de la Chine , vers les rivages de la Gochinchine que ses armes lui avaient soumis. Marco Polo fut même chargé d'une mission pour ces contrées ^ et les notions qu'il y recueillit sur la navigation des mers orientales devinrent la principale cause de son retour en Europe, et de celui de son père et de Malteo, Koublaï leur ayant permis d'accompagner par mer jusqu'en Perse les ambassadeurs de ce royaume, qui désiraient avoir un guide expéri mente dans leur navigation.

Cette dernière partie des voyages de Marco Polo devient pour lui une source d'observations nouvelles. D'autres hommes, d'autres mœurs, d'autres productions s'offrent à ses yeux. Ce ne sont plus ces pelleteries variées, la richesse des forêts du Nord , ni ces tissus d'or et de soie , chefs-d'œuvre de l'industrieux Asiatique, ni ces vases fragiles dont l'émail transparent est rehaussé des plus riches couleurs. Une nature féconde a couvert de précieux végétaux les rivages et les îles de la mer des Indes. Tout ce qui peut aiguillonner et flatter le goût abonde dans ces brûlants climats, où les sensations émoussées ont besoin de plus vifs stimulants. C'est là le pays des arômes, des épiées, que tous les peuples recherchent et qui se répandent surtout chez les nations civilisées. La terre, que le soleil des tropiques couvre d'une si riche parure, renferme encore dans son sein de nouveaux trésors. Là se trouvent la topaze, l'amé-

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thiste, l'émeraude, et les saphirs de Ceyian , et les diamants de Golconde, et les rubis du haut Hindoustan. La perle, cet ornement des reines , se pêche dans les profondeurs des eaux de Ceyian et d'Ormouz. Tous ces produits de la terre et de la mer, auxquels se joignent ceux de Tindustrie des hommes, sont transportés sur d'autres rivages : le commerce de linde s'étend dans un rayon immense sur tout le pourtour de TAsie Méridionale, d'un côté jusqu'aux nombreux archipels malais et aux États de Koublaï*Khan , de l'autre jusqu'aux rives du golfe Persique et de la mer Rouge, et, plus loin encore , jusqu'aux plages de l'Afrique et de Madagascar (>).

Marco Polo , et ses deux compagnons traversèrent la Perse et l'Arménie jusqu'à Trébizonde, pour gagner de là Constantinopleet l'Italie. Ils revirent enfin Venise en 1295, après une absence de vingt-quatre ans, riches d'une immense quantité d'objets précieux qu'ils rapportaient de l'Asie , riches surtout de leurs longues observations sur les peuples et les contrées de cette vaste partie du Monde , qui semblait s'ouvrir pour la première fois aux yeux de l'Europe étonnée.

Le temps , loin d'affaiblir l'immense réputation que le récit des voyages et des aventures de Marco Polo lui valut parmi ses contemporains, n'a fait que l'affermir et l'étendre. A mesure que les pays qu'il a visitée ont été mieux connus, l'exactitude de ses observations s'est en général confirmée*, et même ce qui avait d'abord paru impossible à croire, s'est presque constamment expliqué est vérifié. Au fronton du temple que la science élève à l'histoire géographique de la Terre , le nom de Marco Polo brillera toujours , près de celui de Christophe Colomb , parmi les noms les plus illustres des grands explorateurs du Monde.

La relation de Marco Polo ouvre pour l'Asie l'ère de la géographie moderne. La nomenclature des anciens géographes grecs et latins, et en particulier celle de Plolémée qui les résume, est désormais reléguée dans l'histoire des siècles passés; ' à partir du quatorzième siècle , ce sont les indications du voya-

* Nous avons mis à profit , pour cet aperçu sommaire des voyages de l'U- Instre Vénitien, la remarquable Introduction que M. Roux de Rochelle a placée en tête de l'édition de Marco Polo donnée en 1824 par la Société de Géographie de Paris.

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geur vénitien qui formeront pendant longtemps [en Europe' le fonds de la géographie des contrées de TOrient.

La dernière moitié du siècle qui se ferme avec Marco Polo nous a légué encore trois autres relations relatives à TAsie, celles de l'arménien Haiton — qui appartient à l'Europe par la langue française dans laquelle elle fut écrite (1254),— du moine Florentin Ricold de Monte Croce , et du franciscain Calabrois Juan de Monte Gorvino (1289-1306). D'autres relations en plus 14* siècle, grand nombre appartiennent au siècle qui commence. Le fraa* ciscaiu Odericde Frioul ouvre la liste (1317), où se pressent après lui , dans l'espace d'un demi-siècle, Jean de Cor, archevêque de Solthânièh, le dominicain Jourdain Catalan de Séverac, le franciscain Pascal de Victoria, le cordelier Juan de Marignola, le marchand Florentin Pegolotti , et enfin le trop célèbre Mandeville, Normand d'origine et Anglajs de naissance. M. d'Avezac, dans sa très-savante Introduction à l'édition qu'il a publiée du Voyage de Plan-Carpin (0 , a donné une notice succincte , mais substantielle , sur cette longue suite de voyages des treizième et quatorzième siècles. Tous appartiennent i la généralité de l'Asie par la grande étendue de pays qu'ils y embrassent^ mais c'est surtout vers les parties centrales du Continent que la plupart se dirigent. Leur nombre seul montre déjà combien était active l'impulsion qui portait alors l'Europe vers ces régions naguère inconnues du monde oriental. De toutes ces relations , il n'en est pas une , assurément, qui n'ait son intérêt pour l'histoire géographique de cette remarquable époque, et toutes ont contribué, quoique dans un degré inégal, à la connaissance de l'Asie : mais leur trop grande proximité du livre bien autrement important de Marco Polo les éclipse, et il faut dire aussi que si toutes ont plus ou moins concouru à hâter, à augmenter, à rectifier pour tel ou tel point de détail les connaissances que l'Occident commençait à avoir sur les pays asiatiques , aucune ne se détache en traits saillants sur le fond un peu monotone qui leur est commun.

C'est dans le même temps aussi, de 1325 à 1348, qu'un voyageur arabe, Ibn-Balouta, dont le nom a depuis acquis en

i Mém. de la Soc. de Géog. de Paris ^ t. IV. 1830.

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Europe une assez grande célébrité , parcourait la presque tota<lité de l'Ancien Monde, depuis rextrcmité nord-ouest de TAfrique* où il était né, jusqu'aux dernières limites de l'Asie orientale. Mais ces relations de voyageur8*mu8ulnnans , écrites dans une langue que l'Europe n'entendait pas, ne peuvent être regardées, nous l'avons déjà dit , comme appartenant réellement pour nous à l'histoire géographique du globe , qu'à dater du moment oà leur transcription dans une langue de l'Occident leur aura donné droit de cité en Europe. Jusque-là leur utilité pour l'avancement général de la connaissance de la terre reste très-bornée. C'est ainsi qu'autrefois les notions recueillies par les peuples de l'Asie Antérieure sur les pays plus orientaux n'entrèrent dans le domaine intellectuel de l'humanité que lorsque un Hérodote ou un Gtésias les eurent tirées des sources ignorées où elles seraient restées à jamais ensevelies , pour les livrer au génie actif de l'Occident.

L'immense empire de Tchinghiz-Khan avait eu le sort de toutes les dominations fondées sur la conquête. Trop vaste pour être longtenjps régi par un seul bras et une seule volonté , il avait été, à la mort de Tchinghiz, soumis à un partage qui bientôt se changea en démembrement. Quatre royaumes ou khànats s'étaient ainsi formés des pays conquis par les Mongols dans toute la longueur de l'Asie Moyenne , depuis le nord de la mer Noire jusqu'à l'Océan Oriental. Koublaï-Khan , près de qui ont si longtemps résidé les trots Poli , régnait sur le plus oriental de CCS quatre royaumes, auquel, nous l'avons vu, il ajouta le sud de la Chine: le royaume de Tchagataï, limitrophe à l'ouest de celui de Koublaï , avait son centre principal dans la basse région comprise entre la pente occidentale du Grand Plateau et la mer Caspienne , c'est-à-dire dans ce que nous nommons aujourd'hui le Turkestan. Les Tchagataïdes eux-mêmes n'eurent guère qu'un siècle d'existence-, en 1370 les mains débiles du dernier descendant de Tchinghiz laissèrent échapper le pouvoir dont se saisit un de leurs feudataires, Timour. Celui-ci, que les Orientaux ont surnommé lenk , ou le Boiteux , et dont le nom s'est altéré chez nos historiens en celui de Tamerlan , avait , comme Tchinghiz, ce génie audacieux qui fait les conquérants. Le royaume de Tchagatal, dont ii s'était rendu maître, ne suffisait

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pas à son ambition ; il voulut dominer aussi sur TAsie. Mais ce •fut surtout vers les riches contrées du Midi que se portèrent ses regards. Le Khoraçân, Tlràn oriental, la Perse, les pays voisins du Caucase , Tancienne Assyrie , la vallée de TEuphrate et les provinces Syriennes, enfin la partie septentrionale du Hindoustan, furent successivement soumis à ses armes. L*Asie antérieure reconnut encore une fois un seul maître. Une contrée seule y restait soumise à une autre domination : c'était TAsie Mineure. C'était dans l'Asie Mineure qu'avait grandi la puissance des Turks Ottomans, qui maintenant s'étendait, des deux côtés du Bosphore, sur la presque totalité des provinces de l'Empire Grec , ne laissant guère aux successeurs dégénérés de Constantin que la ville même de Constantinople. Les conquêtes de Tamerlan dans l'Arménie mirent en contact ces deux puissants États. Le contact devait amener la lutte : la fierté de Tamerlan ne pouls» siècle, vait consentir à reconnaître un égal , et le prince turk était maintenant trop grand pour accepter un maître. La célèbre bataille d'Angora, le 20 juillet 1402, décida entre les deux princes rivaux. Le sort des armes trahit Baïézid, qui tomba captif aux mains de Timour ; et le vainqueur n'eut plus que des vassaux dans les chefs turks qui se partageaient l'Asie Mineure.

Déjà le renom de Tamerlan était parvenu jusqu'aux extrémités de l'Europe ; la bataille d'Angora amena des rapports entre le conquérant tartar et leâ princes Chrétiens. En 1393, Henri III de Castille avait déjà pris l'initiative d'une ambassade, dont l'objet apparent était de féliciter le vainqueur des éternels ennemis de la Chrétienté, et le but réel de reconnaître la situation des vaincus , ainsi que les forces du nouveau conquérant. Deux nobles castillans, PayoGomezde Sotomayor et Herman Sanchez Palazuelos, furent chargés de cette ambassade. Tamerlan les accueillit avec honneur , et les fit accompagner à leur retour d'un envoyé chargé de riches présents pour le roi de Castille. Une 1403. seconde ambassade castillane fut la conséquence de ces premiers rapports ; celle-ci eut pour chef Ruy Gonzalez de Clavijo. Clavijo alla jusqu'à Samarkand, dont Timour avait fait la capitale de son empire , et qui était à cette époque un centre très-important de relations comnjerciales entre l'Inde et la mer Noire. A son

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retour, en HOG, Glavijo écrivit la relation de son voyage, qui répandit beaucoup de lumières nouvelles sur les pays qu'il avait traversés , et sur les peuples qu'il avait vus.

Aux conquêtes de Tamerlan se rattache encore une autre rela-* tion écrite vers le même temps par un allemand nommé Scbiltperger ou Schiltberger. C'était un homme simple et peu lettré , mais ses récits ont un cachet de véracité qui inspire la confiance. Il était fort jeune encore quand il fut fait prisonnier par les Turks en 1395. Baïézid , qui le remarqua à cause de la beauté de ses traits, le voulut garder près de lui, et il accompagnait ce malheureux prince pendant la compagne de 1402. La défaite d'An- 1402-1427. gora lui donna un nouveau maître ^ dès lors il suivit Timour dans toutes ses expéditions, et après la mort du Khân en 1415, il fit encore avec d'autres chefs tartares plusieurs courses en diverses parties de l'Asie. Ce fut seulement en 1427 qu'il put revenir en Europe et rentrer dans la Bavière sa patrie, ou il mit par écrit le récit de ses nombreuses aventures et la description de ce qu'il avait vu de plus curieux dans les diverses contrées qu'il avait parcourues.

Vers le temps où Schiltberger allait quitter l'Asie, un noble Vénitien nommé Nicolao Conti, poussé peut-être par la généreuse ambition de marcher sur les traces de Marco Polo son compatriote, y entreprenait un voyage qui dura aussi plus de vingt 1434^449. années. Ce voyage, très-peu connu et fort peu cité, n'en est pas moins le plus remarquable de tous ceux du quatorzième et du quinzième siècles, et celui qui procura le plus de notions nouvelles depuis la publication des récits de Marco Polo. Parti de Damas, dans le nord de la Syrie, Conti traversa en caravane le désert qui borde au sud le cours de l'Ëuphrate; puis descendant le fleuve jusqu'à son embouchure , et le golfe Persique jusqu'au détroit d'Ormouz, il se rendit par mer à Cambaie, sur la côte occidentale de l'Inde. Il parcourut dans plusieurs directions diverses parties de cette vaste péninsule, dont nul Européen, depuis le siècle de Mégasthènes , n'avait vu l'intérieur avec autant de détail-, ses courses le conduisirent ensuite sur différents points de la presqu'île Trans-Gangétique, dans plusieurs des îles du grand Archipel d'Asie, et jusque dans les parties méridionales de la Chine , qu'il décrit, comme Marco Polo , sous le

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nom (ïeMangki^^K Nous u'avons malheureusement qu'un extrtit mutilé de cette curieuse relation ; telle qu'elle est, néanmoins, elle mérite encore d'occnper une place distinguée dans l'histoire géographique des contrées de l'Orient.

Il est un autre nom contemporain de celui de Nicolao Conti , et qu'un injuste caprice du sort a laissé comme celui-ci dans un oubli tout à fait immérité : c'est celui du gentilhomme bourgui- 1432. gnop Bertrandon de la Brocquière. Ce fut un des derniers français qui portèrent en Terre-Sainte le bâton de pèlerin. Depuis cent cinquante ans les Francs avaient été forcés d'aband(Hiner ce qui leur restait de possessions sur la côte syrienne ; et le royaume de Chypre, qui seul subsistait encore, allait bientôt être perdu pour les héritiers des Lusigçan. Bertrandon, après son pèlerinage , traversa dans t(»ite sa longueur la péninsule de l'Asie Mineure, itinéraire que plusieurs armées avaient suivi k l'époque des Croisades, mais que nul chroniqueur contemporain n'avait aussi bien décrit que le fait notre gentilhomme. Quoiqu'il n'ait parcouru qu'un coin de l'Asie, Bertrandon n'en mérite pas moins , par son exactitude et la sagacité de ses remarques, d'être honorablement compté parmi les plus intéressants voyageurs du quinzième siècle.

Ainsi s'étendaient et se multipliaient de jour en jour les rapports que le douzième siècle avait rouverts entre l'Orient et l'Europe ^ aiûsi l'Asie devenait chaque jour moins inconnue aux peuples de l'Occident. Et dans ce contact de plus en plus intime entre les deux parties de l'Ancien Monde, combien de notions ^e faisaient jour par mille canaux inaperçus, que nulle relation écrite n'a jamais enregistrées , et qui ne se décèlent aujourd'hui que par l'étude attentive de la renaissance des peuples européens à la civilisation W ! L'événement capital de cet immense mouvement intellectuel du quinzième siècle, l'invention de l'imprimerie , contribua puissamment aussi à répandre et à généraliser les connaissances rapportées par les voyageurs des

4 M. Klaproth {JYouv. Journ, jisiaU^ t. VIII, 1831, p. Û19, rapproche ce mol du nom composé de Man-Uu qui désigne encore aujourd'hui les liabitants des provinces méridionales de la Chine.

* On peut voir les développements où nous sommes entrés à cet égard daas notre Histoire- de la Géographie^ ci-dessus, t. V,

AP. J.-C. ] VOYAGELRS DU QmNZl^.ME SIÈCLE. tô

contrées étrangères : Tillustre Gultembcrg obtenait à Haycncc, vers 1446, les premiers résultats de celte admirable invention que poursuivaient depuis longtemps ses laborieux essais, presque au moment où Nicolas Conti écrivait le récit de ses longues pérégrinations (1449). On remarquera aussi , en lisant les voyageurs de cette époque, que la teinte de merveilleux qui règne plus ou moins dans les premières relations tend à s'effacer et à disparaître : indice évident que , d'une part les contrées lointaines déjà mieux connues se dérobaient aux traditions fabuleuses; d'autre part, que les Européens plus éclairés prêtaient une oreille moins crédule aux contes et aux exagérations qui charmaient la naïve ignorance de leurs pères;

Il ne faut pas perdre de vue, toutefois, que ces notions réunies sur l'Asie au quinzième siècle par les Européens se résumaient en une idée générale de la vaste étendue des terres de rOrient, de la richesse merveilleuse de leurs produits et du nombre infini de peuples différents qui les habitent, plutôt qu'en une connaissance nette et précise de la situation relative des lieux et des bornes générales du Continent. L'inspection de l'Atlas nautique dessiné à cette époque par le Vénitien Biancho 1A36. montre combien étaient encore grossiers les premiers essais figurés de géographie asiatique. On peut dire qu'à certains égards la renaissance de Yetknologie a précédé celle de la géographie (0, bien que celle-ci ait ensuite marché à pas plus rapides vers son perfectionnement.

Le mouvement qui dans les deux siècles précédents avait poussé l'Europe vers les contrées orientales, s'était du reste très-ralenti 5 les circonstances politiques de l'Asie occidentale à cette époque expliquent assez ce temps d'arrêt. La dernière moitié du quinzième siècle ne nous présente que trois voyages , d'un intérêt secondaire, à consigner dans l'histoire géographique de l'Asie : ce sont ceux de Caterino Zeno, de Josapha Barbare et d'Ambrogio Gontarini , tous les trois députés par le sénat de Venise vers Ousoun-Hassan , prince turkoman qui régnait alors sur la Perse. S'assurer une voie de communication avec l'Inde

» Géographie y Description de la Terre? Ethnologie^ Connaissance des Peuples,

64 AStR. [aP. J.-€.

à travers les pays qui reconnaissaient l'autorité d'Ousoun- Hassan , et susciter en même temps un ennemi au sultan des Turks Ottomans, le redoutable Mahomet 11, qui venait d'eSàcer jusqu'au nom de TEnipire Grec par la prise de Gonstantinople (1453) , et dont l'extension en Europe était pour les États chrétiens un sujet de juste inquiétude, tel était le double mobile de la politique vénitienne. Alors comme aujourd'hui , la géographie retirait toujours quelque fruit de ces démarches dictées par la politique.

Mais les grandes explorations de l'Asie, presque suspendues depuis un siècle, vont recevoir tout à coup un élan qu'elles n'ont jamais eu auparavant. Nous touchons à une des phases les pins importantes de l'histoire géographique du Globe \ la découverte de la route de l'Inde par le Cap de Bonne-Espérance va enfin couronner la longue persévérance des navigateurs portugais.

Un peuple pauvre , peu nombreux , sans nom dans l'histoire , relégué dans un coin de terre presque ignoré , et qui tout à coup, par sa bravoure, par l'audace et le succès de ses entreprises, répand sur son nom un impérissable éclat, et parvient au plus haut degré de puissance, de gloire et de richesses qu'une nation puisse atteindre, un tel peuple offre sans doute un spectacle bien fait pour exciter l'admiration des hommes : — c'est celui que dans le quinzième et le seizième siècle les Portugais donnèrent au Monde. Habitants de cette zone maritime, autrefois appelée Lusitanie, qui borde à l'ouest, sur l'Océan, la côte de la péninsule hispanique, les Portugais avaient subi au huitième siècle , avec le reste de la Péninsule , la domination musulmane ; mais ce furent eux qui les premiers s'en affranchirent complètement. Non contents d'avoir expulsé les Maures du territoire lusitanien , ils les poursuivirent au delà de la mer et portèrent à leur tour la terreur des armes chrétiennes sur les plages du Maghreb. En 1416 la ville de Ceuta , sur le bord méridional du détroit de Gibraltar, fut enlevée par le roi Jean V^ aux sultans Mérinides de Maroc ^ et la prise de Tanger, de Tétouan et d'autres

AP. J.-C.] DécOrVERTES PORTUGAfSEft. g5

places voisines du Détroit suivit celle de Geuta. Ces expéditions armées sur le continent africain devinrent pour les Portugais Toccasion d'une longue suite d'explorations dans l'Océan Atlantique. L'esprit aventureux de l'époque les avait commencées • un prince éclairé les poursuivit 5 le succès le plus complet les couronna. Dans l'espace de soixante-quatorze années toute rétendue de la côte occidentale de l'Afrique fut reconnue et Barthélémy Diaz atteignit enfin , en 1486, le but de tant d'efforts et de travaux, la pointe australe du Continent. Au nom de Cap des Tempêtes, Cabo Tormmtoso, que le pilote portugais avait donné à cette extrémité des terres exposée au choc de deux océans, le roi Jean H substitua le nom plus favorable de Cap de Bonm-Espérance. Vasco de Gama , onze ans après Barthélémy Diaz, réalisa cet heureux augure : le redoutable cap fut iw. franclû , et pour la première fois une flotte européenne vogua dans rOccan Indien. De ce jour une route que nulle révolution politique de l'Asie occidentale ne lui pouvait plus fermer fut assurée au commerce de l'Europe avec les contrées de l'Orient. De ce jour aussi les découvertes géographiques dans toutes les parties de l'Asie ont reçu une impulsion sans exemple dans les temps passes. Avec Vasco de Gama s'ouvre l'ère d'une longue génération d'exploraieurs auxquels l'Europe moderne doit la connaissance qu'elle possède des pays asiatiques. Les notions bien imparfaites encore de la fin du quinzième siècle ont été rectifiées et complétées ; d'immenses lacunes ont été remplies • de vastes contrées dont on ignorait jusqu'à l'existence ont été visitées et décrites; les lois, les institutions, les religions les idiomes des différents peuples de l'Orient ont été étudiés dans les sources mêmes 5 un immense réseau d'observations positives s'est progressivement développé sur toute l'étendue de l'Asie, depuis les confins de l'Europe jusqu'à l'Océan Oriental depuis les bords heureux des mers du Midi jusqu'aux plages désolées de l'Océan du Nord 5 enfin , les voies ont été ouvertes et les chemins aplanis pour arriver, dans un temps plus ou moins rapproché, à la complète exploration des parties du Continent encore inaccessibles à nos investigations. L'esprit du commerce et l'esprit des conquêtes, le zèle entreprenant des rais- «onnaires de la foi et le dévouement des missionnaires de la "• 5

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science se sont frayé tour à lour de nouvelles routes et ont tous apporté leur pierre à Tœuvre commune.

Les explorations dont TÂsie a été le théâtre depuis trois siècles et demi n'ont pas connu non plus ces fréquentes interruptions, ces longs intervalles qui séparaient autrefois les explorations accidentelles du Moyen Age et de TAntiquité. A compter de 1497, où le navire de Vasco de Gama vint mouiller au port de Càlicut , on trouverait difficilement une année qui n'ait pas été marquée par une découverte, une année qui n'ait pas ajouté (Quelque chose à nos connaissances géographiques, ethnologiques ou hiâtoriques sur les pays et les peuples du monde oriental.

Ce vaste et îécond ensemble de travaux accomplis à la fois et par l'ardeur infatigable des voyageurs, et par le patient labeur de la science, a eu néanmoins ses phases distmctes, ses périodes successives. Dans les premiers temps on est surtout impatient de prendre possession de ce monde nouveau que la découverte de la route maritime de l'Inde vient de livrer à TEurope; on voudrait en reconnaître toute Fétendue sur cet immense Océan oriental donlTexistence même n'était jusqu'alors que vaguement connue, et qui maintenant déploie ses profondeurs infinies aux regards intimidés du navigateur. Cette première époque est une période toute de découvertes et de reconnaissances nautiques. L'immensité de ces réglons , dont les limites semblent fuir devant le marin qui les poursuit, n'eût pas permis qu'on en fît dès lors un relèvement jprécis cl détaillé , lors môme que la science des observations astronomiques eût été plus avancée et d'un usage plus communément répandu. On voit donc plus de terres qu'on n'en peut décrire ^ on reconnaît les pays plutôt qu'on ne les étudie. Ce que l'on y cherche avant tout, ce sont les productions (iont le commerce peut s'enrichir ^ ce sont aussi les points favorables pour la fondation d'établissements commerciaux, te n'est en quelque sorte qu'accidentellement et comme en passant, que le navigateur note sur son journal quelques points qui l'auront particulièrement frappé, soit dans la physionomie des populations, soit dans leurs mœurs et leurs usages, soit dans la nature et l'aspect des pays qu'il a visités.

ttais à la suite du jfnàrchaiid k>ut préoccupé de ses spécula-

i^. Ï.-C] NOUVELLE PÉRIODE iXfc DÉCÔirVERTEi EN ASIE. 67

tions, vient bientôt Tapôtre delà foi chrétienne. Le prosélytisme religieux est le second trait qui domine dans le tableau de Fhistoire géographique de l'Asie au seizième et au dixseptième siècle. Et il y a là déjà un très-grand progrès dans la marche de nos connaissances : on ne proclamera jamais assez kûut combien les sciences historiques et géographiques doivent aax travaux si complètement désintéressés de ces saints hommes, admirables modèles de dévouement et d'abnégation. Fixés à demeure au milieu des populations qu'ils voulaient convertir, souvent contraints d'en adopter le costume et lés usages extérieurs, obligés de se rendre maîtres de leurs idiomes pour prêcher la parole, ils avaient plus de facilités mille fois que n'en saurait avoir le commun des voyageurs pour étudier à loisir et bien connaître les pays et les peuples au milieu desquels les poussait leur zèle évangélique. Aussi est-ce aux Missionnaires que nous devons, aujourd'hui encore, ce que nous savons de plus certain sur quelques unes des contrées orientales de l'Asie -, et là m^me où la marche de nos connaissances a dépassé les notions qu'ils avaient transmises à l'Europe , c'est aux moyens d'éludé dont on leur est redevable que Ton a dû souvent de pouvoir aller jilus loin qu'eux.

Cependant ceux-là même que les seules vues du commerce poussaient vers ces régions lointaines ne restèrent pas toujours 'confinés dans le cercle étroit où les premiers occupants s'étaient généralement renfermés. îl était impossible qu'un contact prolongé avec des peuples si différents de ceux de l'Occident n'étendît pas peu à peu le cbamp des observations. D'ailleurs les Portugais eurent des concurrents dans le commerce de l'Asie : les Anglais d'abord, et bientôt après les Hollandais, suivis un peu plus lard des Français et des Danois , vinrent partager avec eux cette riche moisson dont pendant un siècle entier les marchands dé Lisbonne avaient eu le monopole. Le nombre des établissements européens se multiplia ; les relations imprimées dans toutes les langues d'Europe devinrent plus nombreuses 5 bien des renseignements auparavant tenus secrets se divulguèrent, et nos connaissances sur l'Asie orientale , de même que sur les vastes archipels qui l'avoisinent, s'accrurent ainsi rapidement. k ces dffférentBs Bources d'informations, les relations politiques

08 ASIE. [ap. i.-c.

des diverses nations de TEurope avec les gouvernemenls de TÂsie en ont ajouté une dont il faut tenir compte. Les Hollandais, les Anglais, et à des époques moins anciennes les Russes et les Français, ont envoyé au Japon, en Chine, dans Tlndo, dans la Péninsale Trans-Gangétique , en Perse et à d'aulres souverains de l'Asie intérieure, des ambassades auxquelles la géographie a dû souvent d'utiles lumières. Enfin , parmi les causes qui depuis un siècle ont le plus activement contribué à l'extension de nos connaissances générales sur l'Asie , il faut mettre au premier rang l'établissement de la domination britannique dans l'Hindoustan. Ce développenient progressif de nos connaissances sur les parties du Globe situées en dehors de l'Europe, et en particulier sur les vastes contrées de l'Orient, a eu nécessairement une grande influence sur Tavancement de toutes les sciences d'observation parmi les nations européennes-, et par une réaction naturelle, le progrès des sciences a puissamment influé à sou tour sur la marche des découvertes géographiques. A mesure que les sciences physiques, les sciences naturelles, les sciences historiques et l'astronomie, incessamment enrichies de nouveaux faits recueillis par les voyageurs , étendaient leur domaine et perfectionnaient leurs méthodes, l'art nautique en recevait des forces nouvelles pour s'élancer avec plus de confiance à de nouvelles recherches, et le voyageur mieux préparé par de fécondes études pouvait étendre ses investigations à un plus grand nombre d'objets et leur donner de plus fructueuses directions.

Tel est l'aperçu le plus général qui nous paraît ressortir de l'étude synchronique des faits de détail dont se compose depuis la fin du quinzième siècle l'histoire géographique de l'Asie. Cinq mobiles principaux s'y produisent successivement ou simultanément : les relations de commerce, le prosélytisme religieux, les intérêts politiques, les conquêtes territoriales et l'impulsion scientifique. De ces cinq mobiles, trois ont été communs à tous les temps et à tous les peuples^ mais il en est deux, celui de la religion et celui de la science, qui appartiennent exclusivement aux siècles modernes et aux nations de l'Occident. Et si Ton fait attention que ces deux mobiles de découvertes géographiques , malgré le rôle important qu'ont joué les trois

AP. J.-C. ] LOOOViCO BARTUESIA. 69

autres depuis l'origine des temps connus, sont précisément les plus puissants et les plus féconds en grands résultats , on en comprendra mieux la cause de l'immense supériorité de l'Europe moderne entre tous les peuples et toutes les époques qui ont contribué pour une part quelconque à faire connaître aux hommes le Globe qu'ils habitent.

On n'attend pas de nous que descendant de ces sommités historiques nous touchions ici aux détails infinis qui appartiennent à l'histoire géographique de chaque contrée de l'Asie moderne. De tels détails ne peuvent trouver place que dans le travail spécial dont chacune de ces contrées sera successivement l'objet. Dans la rapide esquisse que nous allons maintenant tracer de ce magnifique ensemble, nous devrons nous borner aux traits saillants de chaque partie du tableau , nous attachant surtout à montrer d'époque en époque les perfectionnements apportés à la carte de l'Asie , soit par l'extension des découvertes , soit par l'amélioration des détails.

A peine établis sur la côte occidentale de la péninsule hin- 140$. doue , oij avait abordé la flotte de Vasco de Gama, les Portugais songèrent à pousser plus loin dans l'est leurs courses aventureuses. Ils brûlaient surtout d'enlever aux Arabes le riche commerce des épices dont ceux-ci étaient depuis des siècles les courtiers à peu près exclusifs entre les pays de production et les navigateurs de la Méditerranée , lesquels à leur tour les répandaient en Europe. Ce commerce avait été la grande source des richesses de Venise -, mais le temps était venu où ces richesses allaient passer en d'autres mains. On n'avait encore que des idées très-confuses sur les pays d'où les Arabes tiraient ces précieux produits; cependant, un voyageur qui visita ces pays dans les i«* sièdf* prcniières années de l'établissement des Portugais aux Indes leur fournit à ce sujet des renseignements qui leur servirent de direction. Ce voyageur, trop peu connu quoique bien digne de l'être , était un Italien de Bologne nommé Lodovico Barthema. Il avait quitté sa ville natale aux premiers rapports répandus par la renommée des grandes découvertes des Portugais dans les contrées d'Orient, «curieux, ainsi qu'il le dit lui-même, de ses propres yeux voir et connaître la situation des lieux , la qualité des gens y habitant^ la diversité des bêtes, la variété

70 ASIK. [16* sii^LS.

des arbrc9 U^nt fn^itiei;s^ que d'autres , la doucei\r dc$ fruUa eât Todeur des fleurs de toute l'Egypte , Syrie , Ârabies Déserte et Heureuse , de la Perse , de Tlnde et de TÉlhippie , espérant p^ ce moyen en acquérir bonne et juste connaissance, vu même qu'un seul témoignagne de la vue est plus à estimer que dix ouï-dire (0. »

502-1508. Barthema dut se mettre en route pour ses voyages dans le courant de Tan 1 502 f car, après avoir vu le Kaire, Alex^^ndrie, Beirout, la Syrie et Damas , où il fait un long séjour, il se joint, au commencement d'avril de l'an 1503, à une caravane qui allait à la Mekke. Barthema est le premier voyageur européen qui ait visité l'intérieur de l'Arabie. Il parcourut le lémen , sur lequel il donne d'intéressants détails -, puis s'embarquant à Aden , il arriva à Ormouz, à l'entrée du golfe Persique. Profitant de chaque occasion qui s'ofifre de voir de nouvelles contrées , notre voyageur pénètre dans l'intérieur de la Perse , qu'il traverse dace plusieurs directions, d'un côté jusqu'à la riche cité de Samarkand, capitale de la Boukbârie, de l'autre jusqu'aux bords du Tigre et de l'Euphrate, Cette partie plus rapide des courses de Barthema offre moins d'indications utiles. 11 ireyient çn^ite à Qrmouz par la ville célèbre de Cbirâz , et s'embarqjue sur m navire arabe qui le conduit k Cambaie. Barthema séjourna dans toutes les places importantes des deux côte^ de la péninsule Hindpue, et visita même plusieurs points notal^les de l'iotérieur du Dékan. La relation qu'il domie de cette riche cpntréç est la plus ctenduç qu'on en eût failç depuis les tei;ijips ^o/^en^^ çt ses descriptions portent en général le cachet ^'un ^spr^t judicieux.

Barthema remonta la côte orientale de l'Hindoustan jusqu'à Bengalla, près du delta du Gange j et continuant de là ses courses vers l'est et le sud-est, il pénétra plus loin dans çe^te direction qu'aucun des compatriotes de Gama ne l'avait f^^t ay^^nt lui. Il rend visite au roi du Pégu, alors en guerre avec ^e souverain d'Ava. et dont il vante la libéralité; tou^che à Ténassérim et de là à Malakka, qui était le centre d'un immense çomnaerce ; visite la partie nord de Sumatra, dont il décrit les productions;

* Ancienne traducU^ ^^ J^aiH Tcixij^oraL

16* SIÈCLE.] LES PORTUGAIS DANS l'aRCHIP£L d'aSIE. 71

et fraochissant le détroit qui sépare Sumatra de la terre ferma, parcourt la longue chaîne d'îles qui se prolonge à l'orient Jusqu'à Banda et au groupe des Moiuques, où croissent les épices. Arrive là au dernier terme des navigations des aiarchands maures, Barthema revient sur ses pas, touche en passant à Bornéo et à Java, et vient de nouveau relâcher dansTlnde où il communique au vice-roi de Portugal ïes importants résultats de son voyage dans l'Archipel de TEst. Le vice-roi ne crut p^s trop récompenser un tel service en conférant au voyageur dos lettres de chevalerie , que confirma le roi de Portugal , lor^ue Barthema, à son retour en Europe , passa à Lisbonne pour regagner l'Italie.

Les Portugais ue tardèrent pas à mettre à profit les utiles directions que venait de leur communiquer le voyageur bolonais. Dès 1509, une escadre se porta dans cette direction sous le commandement de Lopez Sequeira^ et vint aborder à Malakka^ ce ne fut néanmoins que deux ans plus tard , en 1511 , que les Portugais s'en emparèrent. Maîtres de cette place importante , véritable clef de la navigation des mers de la Chine, ces intrépides navigateurs portèrent rapidement leurs explorations au sein de l'Archipel Asiatique, dans un triple but de découvertes, de conquêtes et de commerce. Antonio (PAhreu reçut (151 1) la mission de pénétrer jusqu'aux îles à épiées. En peu de temps il reconnut toutes les îles de la Sonde ^ les cinq Moluques, Amboine et Banda, et s'avança jusqu'à la pointe occidentale de la Terre des Papous, qui marqua la limite orientale des exploralions portugaises. Des établissements coloniaux furent fondés dès lors dans la plupart de ces îles , notamment dans celles où croissent les arbres à épiées , ainsi qu'à Timor et à Célèbes.

La découverte des îles qui s*étendent eritre les Moluques el la i5i9 1520. Chine semblait réservée aux Portugais \ mais ils y furent prévenus par une nation à laquelle le génie de Christophe Colomb venait de donner un nouveau monde. L'Amérique était découverte à peine , que déjà une flotte espagnole commandée par le célèbre Magalhaëns , dont le nom s'est adouci pour nous en celui do Magellan^ trouvait la route occidentale de l'Inde en doublant la pointe sud du Nouveau Continent, traversait le premier le Oand Océan dans toute son étendue, el après avoir touché à une

longue chaîne d'îles à laquelle on imposa le nom de lot Ladrones, arrivait à un archipel beaucoup plus considérable qui fut nommé îles de Saint-Lazare^ nom que remplaça plus lard celui de Philippines. Ce fut là que Magellan termina sa carrière, qu'il venait d'immortaliser. Ses compagnons relâchèrent aux Moluques, éloignées de 200 lieues environ dans le sud des Philippines , et revinrent en Europe par le Cap de Bonne-Espérance. C'est le premier voyage qui ait été fait autour du Globe : il avait duré trois ans et un mois.

Pendant ce temps, une escadre portugaise remontait les côtes orientales de la grande péninsule que la presqu'île de Malakka prolonge au sud , et après avoir atterré aux rivages de Siam , où Coelho^ le premier, révéla aux habitants l'existence du culte chrétien , venait fonder à Canton (1516) un établissement commercial qui ne devait pas avoir une longue existence. Déjà un envoyé portugais s'était rendu dans le Pégu , cherchant à nouer des relations qui furent brusquement interrompues par une irruption birmane, et peu après, un zélé missionnaire nommé Borri pénétrait dans la Cochinchine, où plusieurs de ses compatriotes l'avaient précédé. Déjà l'Europe recevait ainsi des notions plus positives sur ces contrées trans-gangctiques que les anciennes relations de Marco Polo et cie Conti lui avaient à peine • révélées.

Quelques années plus tard, en 1542, le hasard poussait dans un port du Japon un marin portugais, Antonio de Mota^ qui avait, lui troisième, déserté son navire dans les parages de Siam, et cherchait à gagner les Moluques ou les îles espagnoles avec ses deux compagnons. Mota est le premier Européen qui ait abordé au Japon , et c'est à ce titre seul que son nom mérite d'être conservé dans les annales de la Géographie. Depuis que les Portugais avaient trouvé le chemin des îles orientales, une fuule d'aveu luricrs de cette nation battaient ces parages encore mal connus, attirés par l'appât des richesses que rôvait leur imagination , et poursuivant la fortune à travers les hasards de la vie de pirate. Plus d'une découvert^ leur fut due qui aurait pu rester longtemps ignorée, si les missionnaires n'avaient été là pour en prendre possession et préparer les voies à des rapports plus réguliers. Parmi ces aventuriers, il en est un dont

16' SIÈCLE.] FERNANb MINUEZ PIMO. 73

le nom a conservé une célébrité méritée à plus d'un égard : c'est Fernand Mindez Pinto, Pendant vingt années , de 1539 à 1558, Pinto courut les mers qui baignent la presqu'île de Malakka et les îles avoisinantes et celles qui enveloppent les côtes de la Chine , tantôt esclave des Musulmans ou des Malais, tantôt faisant le métier d'écumeur de mer, tantôt revêtu du titre d'ambassadeur. 11 donna les premières notions que l'on ait eues sur les îles Lieou Khieou, qui s'étendent en une longue chaîne entre Formose et le sud du Japon -, il vit plusieurs ports de ce dernier royaume à peu près dans le même temps que le hasard y poussait Antonio de Mota; il voyagea dans l'intérieur de la Chine, et visita différents points de la presqu'île à l'est du Gange. Sa relation, qui nous a été conservée, est assurément l'odyssée la plus extraordinaire et la plus aventureuse que l'on ait jamais écrite. S'il n'y a pas à y puiser de bien grandes lumières pour la connaissance positive des pays qu'elle mentionne , elle n'en est pas moins pour nous d'un grand intérêt comme monument de l'histoire géographique du seizième siècle , et comme nous offrant un tableau fidèle des habitudes et du caractère de la plupart de ceux qui parcoururent les premiers ces régions lointaines de l'Orient.

Tandis que les Portugais poursuivaient l'exploration des extrémités orientales de l'Asie, quelques lueurs commençaient à poindre du sein des profondes ténèbres qui en avaient jusque- . là couvert la zone septentrionale. Les grands ducs de Moscovie, afifrancbis de la domination des khans mongols, étendirent bientôt leur autorité sur les tribus nomades des rives de la Kama^ dès la seconde moitié du quinzième siècle, on était arrivé dans cette direction jusqu'aux bords de la Petchora et au voisinage de l'Oural. D'anciennes traditions, dont on trouve déjà la trace dans Hérodote et qui vivaient encore parmi ces pauvres tribus de la Moscovie orientale , parlaient de Vor que Ton recueillait dans les contrées qui se prolongeaient à l'orient de la Ceinture du Monde : — telle est la signification du nom des Durais^ et un fait d'ailleurs moins incertain que ces traditions à demi fabuleuses, était la grande quantité de fourrures précieuses que les tribus ouraliennes de la Moscovie tiraient du pays situé de l'autre côté des montagnes. Incités par les récits

74 ASIE. [ 16* siiEçu.

que Ton fiiisait des richesses métalliques de ces régions polaires, non moins que par la certitude des richesses d'une autie nature qu'y fournissait la chasse des animaux sauvages, les grands ducs de Moscovie y envoyèrent à la découverte plusieurs expéditions. Les progrès en furent néanmoins bien lents, au milieu de ces pays nmrécageui^ ou couverts d'épaisses forêts; après plus d'un demi-siècle, en 1553, on n'avait pas encore dépassé le cours inférieur de TOb , le Çeuve le plus Ojcçidental de la Sibérie. En cette année-là même, 1553, quelques navire anglais envoyés à la recherche d'un passage d.ans l'Inde ps^r le nord atteignirent la grande péninsvile qui couvre à L'ojue^ le large estuaire dç ce fleuve. Quelque limitées que fusseat cçs premières découvertes, elles ouvraient la porte ^ux décojavertes plus importantes dont elles ne pouvaient manquer d'être suivies.

La tentative de navigation au nord que venait de faire une compagnie de marcliands anglais n'avait pas eu le résultat qu'on en avait attendu ; mais elle en amena un auquel on ne songeait pas. Des relations, qui devinrent bientôt importantes, s'ouvrirent avec la Moscovie , dont la situation réelle et l'étendue n'étaient guère mieux connues du reste de l'Europe que celles des régions encore inexplorées de l'Asie. A IV^oscqu ^ les Anglais furent informés que des communicatioas régulières existaient entre la Moscovie et l'Asie intérieure ; la Conjpagnie de Londres cançut aussitôt la pensée de s'ouvrir par cette voie un accès au riche commerce de l'Inde , pour lequel on ne pouvait pas songer encore à lulter avec la oiarine portugaise- Ce fut VoJbiet dç plusieurs ambassades successives envoyées au khân (^e Boukbârie et au chah de Perse (de 15;58 à 1579). Le célèbre Anthony Jenkinson fut chargé des deux premières , dont il a çcrit la relation. ^Je résultat de ces ambassades ne répondit pas aux vyea à^ la Gonnpagnie anglaise ^ mais çlles contribuèrent , plus qu'aucun voyage antérieur , à avancer la géographie des pays situés autour de la mer Caspienne , principalement à l'est entre cette mer et Boukhâra. Dans le même temps, vers 1555, un Génois nommé Giorgio Interiano parcourait , à l'autre extrémité de Tisthme caucasien , le pays des Zikhes ou Tcherkesses qui borde la côte orientale dç la mer Noire , et donnait, sur les mœurs et le genre

Ifl* Slto.^.} SIBÉRIE. ASIE CSMTAALE. LEVANT. 75

det vi^ de ce peuple remarquable , une de» meilleures relation^ çfjde ToQ en ait tracées.

Avec les premières années de ce seizième siècle on voit naître une autre classe de vojageurs , qui n'a £alt qu'augmenter depuis cette époque jusqu'à nos jours. Ceux-là, peu soucieux de ^'aventurer au milieu des peuple» bai*bares ou dans les région^ lointaine» q^e les découvertes des Portugais et celles des Espagnols avaient récemment fait ^nnaître , se bornent à visiter les çoi^tr^es classiques qui bordent le fond de la Méditerranée. La ^Bassse Égjpte, la Palestine et la Syrie, quelques points de l'Asie Uineure , Constantinople et la Grèce , quelquefois aussi , mais plus rarement, la zone maritime du nord de l'Afrique depuis la côte barbaresque jusqu'au Nil , yoilà le cercle à peu près invariable où se renferment ces voyageurs, dont les relations ont mérité par leur nombre de former une classe à part sous le titre de f^ayages du Levant. Cependant, pour l'époque de la renaissance intellectuelle de l'Occident, alors que ces parties du littoral méditerranéen ne nous étaient guère mieux connues que beaucoup de contrées moins rapprochées, les voyages aux pays du Levant sont loin d'être indifférents à la géographie \ et si d'ailleurs la proximité et le facile abord de ces pays baignés par la Méditerranée y ont attiré de tout temps une nuée de lourisUs sans mission, nonchalants voyageurs qui n'ont d'autre objet que de promener hors de chez eux leur ennui ou leur oisiveté, pour grossir ensuite la foule des livi*es inutiles, il est de nombreuses et brillantes exceptions. Le plus ancien des voyages au Levant est celui de Baumgarten, qui date de 1507 ^ le sieur d'Ara* mon , ambassadeur de François l^" près du Grand Seigneur , parcourut l'Asie Mineure, les parties limitrophes de la Perse, la Judée, la KSiyrie, TÉgypte et la Grèce , de 1648 à 1550. Parmi ceux qui méritent encore d'être distingués, il faut mettre au prenùer rang le médecin maneeau Pierre Belan^ naturaliste instruit et très-bon observateur, qui visitait les mêmes contrées de 1546 à 1549. Deux autres naturalistes se placent à la suite de Beloa: son compatriote, Pie$;re Gilly, plus connu sous le nom lalinisc de GylUus , et à qui l'çm doit deux traités encore utiles ^r Cpnstantinople et sur le Bo^bore , et l'allemand Rauwolf, qui s'appliqua surtout ^ des recherches de botanique. Le pre-

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