ASIE. [16* 81£(XE
mier était au Levant dans le même temps que Belon; le second, vingt ans plus tard, de 1573 à 1576. Il faut encore nommer le sieur Nicolas de Nicolaï^ attaché à Tarobassade de M. d'Aramon ; le baron de Bushecq , envoyé de Ferdinand , roi des Romains , près de Soliman U, de 1555 à 1562, et le sieur (2e Brèves, ambassadeur de deux rois , Henri 111 et Henri IV, près la cour Ottomane, de 1584 à 1605. Appréciateur aussi éclairé des lettres que négociateur habile, M. de Brèves tient un rang distingué dans la longue liste des ambassadeurs français qui ont su mettre à profit leur position politique pour l'utilité des sciences et l'avancement de la géographie. L'Anglais Netoherrie, en 1582, étendait plus loin dans la Perse le cercle de ses courses qu'il aurait voulu pousser jusque dans l'Inde *, et un Vénitien , Gasparo Balbi, portait les siennes, à peu près dans le même temps (1579-1588), jusque dans la Péninsule qui s'étend entre l'Inde et la Chine.
Les Portugais exploitaient paisiblement depuis un siècle les énormes profils du commerce de l'Orient ; mais il se préparait contre eux une double rivalité qui. devait renverser l'édifice si rapidement élevé de leur empire de l'Inde. Deux peuples jusque-là sans importance dans la balance européenne, les Anglais et les Hollandais , commençaient à prendre rang parmi les nations commerçantes , et marchaient à grands pas vers les hautes destinées où les appelait leur génie calculateur et persévérant. 1/existence commerciale des premiers date du règne mémorable de la grande Elisabeth , et nous avons mentionné leurs premières tentatives pour s'ouvrir des communications avec les contrées orientales par le nord et par le centre de l'Asie. Les seconds^ eu brisant le joug espagnol (1579), avaient inscrit glorieusement leur nom sur la carte politique de l'Europe ; et contraints de demander à la mer des ressources qu'un sol ingrat leur refusait, ils avaient dès lors résolu de disputer aux Espagnols et aux Portugais une part dans le commerce du monde.
Deux flottes parties presque en même temps du Texel et de la Tamise, celle-ci en 1591, celle-là en 1595, eurent l'une et l'autre pour mission de se frayer un accès jusqu'aux sources du commerce de l'Orient. Pour la première fois lés eaux de l'Archipel Asiatique virent flotter le pavillon néerlandais et le pavillon
I6^ SIÈCLE.] APPARITION DES ANGLAift ET DES HOLLAND. EN ASIE. 77
britanoique. Hais leur succès dans celle première tentative fut loin d'être égal. Dès leur apparition , les Hollandais prirent pied dans rArchipel et y jetèrent solidement les bases de leur puissance prochaine^ les Anglais, malgré le résultat assez satisfaisant de plusieurs expéditions successives, n'y déployèrent pas la même activité, et tournèrent bientôt leurs vues du côté de la péninsule même de l'Inde.
Le premier établissement néerlandais fut à Bantam, vers la pointe occidentale de Java , où le roi de ce canton leur permit d'élever une factorerie. Deux ans plus tard, en 1597, ils formèrent un second établissement dans l'île Bali ; et le siècle n'était pas entièrement expiré qu'ils avaient expulsé les Portugais des lies Banda, où croissent les muscadiers. En 1605, ils les con- 17* siècle, traignirent aussi d'abandonner Tile d'Amboine. Ces rapides conquêtes, où les Hollandais se consolidèrent par l'extermination presque entière des naturels, les rendaient maîtres des points les plus importanls pour le commerce des épices. En 1613, ils y ajoutèrent la partie méridionale de Timor.
Trois ans avant cette dernière époque , les Hollandais avaient transféré leur factorerie de Bantam à Jakaira^ lieu situé sur la même côte à une quinzaine de lieues plus à l'est. En butte aux fréquentes attaques des naturels , ils durent s'y entourer de travaux de défense : telle fut, en 1619, l'origine de la cité de Batavia^ qui devint dès lors la. métropole des établissements néerlandais dans les mers de l'Inde. Une suite ininterrompue de conquêtes, soit sur les indigènes, soit sur les Portugais, donna à ces établissements une importance chaque jour croissante.
 peine établis dans l'Archipel , les Hollandais avaient poussé vers le nord leurs explorations et leurs établissements. Dès Tannée 1600, ils en avaient un à Firando, dans la partie méridionale du Japon ; et depuis lors ils ont su s'y maintenir, même après que le gouvernement japonais , en haine du fervent prosélytisme des missionnaires, en eut expulsé les Portugais. Sauf les renseignements antérieurs disséminés dans les Lettres an^ nuelles des missions de l'Orient , c'est aux Hollandais presque exclusivement que l'Europe doit ce qu'elle sait aujourd'hui sur l'empire des Daïris. Jusque dans la seconde moitié du dix-
7l Atit. [17* irlcis.
huitième siècle , ce fut aussi dans leurs seules relations que Ton put puiser quelques notions nouvelles sur les îles nombreuses du Grand Archipel d'Asie. Ces notions eussent été plus riches de faits , si des considérations étrangères à la science n*en eusseut souvent entravé la publicité. C'est dans notre siècle seulement que les Gouvernements ont su s'aJfranchir complètement de cette politique de dissimulation , qui fondait sa force sur le ttîystère. La Compagnie anglaise, nous Tavons dit, avait de bonne heure tourné ses principaux efforts vers rétablissement d'an commerce direct avec l'Inde, en concurrence avec les Portugais q»i occupaient alors sur les deux côtes une longue chaîne de comptoirs florissants. La reine Elisabeth , et Jacques !•* son successeur, jugèrent cet objet d^nûe assez grande importance pour que , dans l'espace de quelques années , trois ambassades successives aient été adressées à l'empereur Djîhan-Ghîr , qui venait de succéder au grand Akbâr. Cette dynastie , étrangère à THindoustan , descendait du célèbre Tamerian ; c'est de là qu'est venu le titre de Grand Mogol donné par les Européens à Bjihân-Ghîr et à ses successeurs. Dehli, sur le Djonmna, avait été leuf première résidence -, Agra , un peu plus baè sur la même rivière, lé devint ensuite. C'est là qu'eut à se rendre, en 1606 , John Mildenhall , le premier ambassadeur bi'itannique, et après lui, en 1608 et en î613, Richard ffawkins et Thomas Roe. On doit à ce dernier une relation encore utile à consulter. Malgré les difficultés de toute Sorte que leur suscitèrent les Portugais, qui combattaient à la fois dans les nouveaux arrivants des rivaux et des hérétiques, les Anglais obtinrent à force de persévérance ce qu'ils sollicitaient de Vcmpereur, une égale protection et une liberté de comn)erce égale à celles dont jouissaient les négociants portugais. Le temps était lôiti encore où cette attitude alors si modeste se changerait en tin'e souverainté absolue sur la presque totalité de ces belles contrées , et où les rejetons détrônée de la dynastie d'Akbâr recevraient d'une compagnie de marchands l'aumône d'un peu d'ot» en échange de la plus riche couronne du monde.
n est intéressant de rapprocher de la relation dé thonîbs Roe celle d'un missionnaire portugais, Sébastian Manrique^ tjui parcourut dans le même terops, de ï61â à 1625, une partit
1?^ ^ICLE.] INDE, presqu'île lïlTiNS-GANGlSTIQUE. 79
des provinces orientales du haut Hindoustan. Hanrique pénétra aussi dans le pays d'Arakan , sur lequel On n'a guère eu pendant longtemps d'autres notions que celles qu'il en avait données. On en peut dire autixnt de celles qu'un Français, François Pyrard^ né à Laval dans la province du Haine, consigna dans le récit de ses voyages sur le singulier archipel des Maldives, qui s'étend an sud-ouest du C. €omorin, et où Pyrard, qu'un naufrage y avait jeté en 1602 , séjourna cinq années entières.
Le dix-septième siècle vit encore paraître sur l'Inde un certain nombre de relations anglaises, hollandaises, allemandes et françaises, dont l'utilité a été fort diminuée par les relations bien supérieures que le siècle suivant, et surtout les cinquante dernières années, nous ont données sur la même région. Néanmoins on citera toujours, non-seulement comme documents utiles de l'histoire géographique , mais encore à raison de la valeur des renseignements qu'elles fournissent sur certaines parties peu visitées depuis, celles de nos compatriotes Bernier et Tavernier^ qui se trouvaient dans l'Inde , où le premier fit un assez long séjour , vers le milieu du dix-septième siècle. Bernier , particulièrement, nous a laissé sur le Kachmîr des notions que nulle relation postérieure , même parmi les plus récentes, ne peut suppléer. L'anglais Robert Knox est le premier qui ait donné une relation spéciale de l'île de Ceylan, où il avait séjourné depuis 1657 jusqu'en 1679.
Les contrées péninsulaires qui s'étendent par delà les bouches du Gange, entre le golfe du Bengale et la mer de la Chine, n'étaient connues encore que par quelques notices détachées dues principalement aux missionnaires portugais ] le dix-septième siècle ajouta à ces notices quelques lumières nouvelles, mais bien éloignées encore de la vive clarté qui commençait à se répandre sur la presqu'île hindoue. Un jésuite français, le P. Mexandre de Rhodes^ visita la Cochinchine au commencement du dix-septième siècle et en donna une relation -, une description du Tunquin fut publiée en 1685 par un natif même du pays converti à la foi chrétienne sous le nom de Baron; et dans cette même année 1685, tme ambassade envoyée par Louis XIV au souverain du pays de Siam , ambassade où l'on avait eu en vue les intérêts combinés de Ift. politique, de la religion et des sciences, donna
80 Aftifi. [17* 8iàcLfi<
naissaace à plusieurs relations, entre lesquelles il faut distinguer celle du P. Tachard^ un des missionnaires attaches à l'expédition. Le P. Tachard était naturaliste et mathématicien; son livre , après un intervalle de plus d'un siècle et demi , est encore lu avec fruit. 11 fit, dans la même contrée, deux ans plus tard, un second voyage dont il a aussi écrit la relation. Le grand résultat de l'expédition de t685 fut de ramènera leur véritable place en longitude ces parties extrêmes du continent asiatique, que toutes les cartes antérieures depuis Ptolémée en avaient prodigieusement éloignées, en les prolongeant de plus de 800 lieues vers Test aux dépens du Grand Océan (0.
Dans le nord-ouest de ces pays trans-gangétiques , par delà la ceinture gigantesque des mpnts Himalaïa qui couvre comme d'une barrière de glace tout le nord dç l'Hindouslan, il est une région alpine qui paraît renfermer les plus hautes montagnes de l'Asie : cette région est le Tibet. Absolument inconnu au commencement du dix-septième siècle, l'intérieur du Tibet est encore aujourd'hui une des parties de l'Asie sur lesquelles les innombrables voyageurs qui depuis trois cent cinquante ans ont sillonné le Continent dans toutes les directions nous fournissent le moins de notions directes. Dans cette pénurie de renseignements à l'égard d'une contrée dont l'obscurité même qui l'enveloppe augmente pour nous l'intérêt, tout document devient précieux , quelle qu'en soit la date : aussi doit-on attacher un grand prix à deux relations que le dix-septième siècle nous en a laissées. L'une et l'autre sont l'ouvrage de missionnaires de la compagnie de Jésus. Antonio d'Andrada se rendit en 1624 des bords du Gange à H'iassa; mais il n'est pas certain qu'il ait dépassé le bassin de la grande rivière du Tibet non loin de lacjuelle cette ville est située , et qui vient , après un long circuit, se perdre au fond du 'golfe du Bengale eu confondant ses eaux avec les eaux du Gange, sous le nom vénéré de Brahmapoutra. Andrada est le premier Européen connu qui ait franchi les formidables passes de l'Himalaïa. Environ quarante ans plus tard, en 1661 , deux autres jésuites, les pères Grûber etDorville^ accomplirent un voyage encore plus remarquable et que
> Mémoire» de VAead, de Se, , t. VII , 1720 , p. 605 et suiv.
ir SIÈCLE.] TIBET. ASIE INTÉRIEURE. 81
nal depuis eax n'a renouvelé. Partis de la frontière nord-ouest de la Chine, ils se rendirent à Bénarès en traversant les solitades niontueuses et les déserts sablonneux du Tangout, le Tibet dans toute sa largeur, puis les gorges de l'Himalaïa et les hautes vallées du Népal , d'oii ils descendirent dans les provinces gangétiques. Quelle riche moisson d'observations fournirait aujourd'hui un tel itinéraire, recommencé avec tous les secours dont la science peut munir le voyageur! Longtemps avant les PP. Grûber et d'Orville, dès Tannée 1603, un autre missionnaire, le P. Benedict Goez^ avait suivi aussi , dans le cœur môme de TAsie, une ligne non moins intéressante pour la géographie, n n'avait pas pénétré dans le Tibet ; mais dans un voyage de l'Inde à la Chine il avait contourné l'escarpement sud-ouest du Grand Plateau central, coupé le massif où TOxus, le Jaxartes et la rivière de Kachgar ont leurs sources, traversé Badakchân et larkand , Tourfan et Hami , et avait ainsi parcouru la Boukhârie Orientale et tout l'intérieur de la Tartarie avant de gagner le territoire chinois. Un religieux de la même compagnie , le P. Avrils en cherchant à se rendre d'Europe en Chine par terre, suivit aussi, de 1686 à 1691 , ou recueillit de la bouche des marchands habitués à voyager en caravanes , plusieurs itinéraires encore utiles dans l'étude géographique du centre de l'Asie.
La plupart de ces voyages , péniblement exécutés à travers des pays d'un difficile accès, avaient eu pour objet, on le voit, la recherche de nouvelles routes pour pénétrer dans la Chine. Cette vaste contrée, avec son immense population , était le grand but auquel aspiraient les missionnaires catholiques. Leurs premières tentatives d'établissement avaient été longtemps rendues infructueuses par l'interdiction du territoire de l'empire dont le gouvernement chinois s'est fait une règle à l'égard des étrangers ; Djais enfin leur persévérance triompha des obstacles , et ils obtinrent, en 1583, la permission tant désirée. Les connaissances que beaucoup de religieux possédaient en mathémathiques et en astronomie les servirent puissamment dans leurs rapports avec les Chinois , près de qui ces sciences sont fort en honneur ; ces connaissances ont grandement contribué aussi à rendre fructueuse pour la géographie le long séjour des jésuites à la Chine. Grâces à leur admission dans Tintérieur du Céleste IL 6
$2 A^iE. [17^ ukas.
Empire , et à l'accès que plusieurs d'eutreeux se frayèrent aux sources historiques de la littérature chinoise, l'Europe reçut eoÛQ, dans lecours du dix^septièine siècle, des notions plus complètes, plus justes et plus étendues qu'elle n'en avait eu jusque-là sur cette grande portion de l'Asie orientale. Les trih vaux plus importants et plus approfondis des missionnaires do dix-huitième siècle ne doivent pas nous rendre injustes pour ceux du dix-^septième , qui les premiers ont porté la charrue dans uu champ d'études encore inculte : c'est donc un devoir de rappeler avec honneur les noms de Mendoza^ de Ricdy de Trigault^ à' Alvarez Semedo^ d'Adam SchaH^ de Navarrete, de MoLgaillanSy de F'erbiest^ et surtout de M(xrHniy auteur delà China illustrcUaj l'ensemble le plus complet des connaissances réunies sur la Chine avant le grand ouvrage rédigé un siècle plus tard, par Duhalde^ Le désir qu'avaient les Hollandais de s'ouvrir l'accès de l'empire, dans des vues toutes de commerce, donna lieu à deux î^mbassades qui servirent beaucoup moios que les travaux des missionnaires à l'avancement des connaissances géographiques ; la première dont NieuhoffsL écrit la relation, arriva à Pékin en 1656 y la seconde, en 1664.
L'année 1687 marque une grande époque dans l'histoire géographique de la Chine. C'est de cette année que date la mission française, dont les PP. Tachardy Gerbillony Fisdelou^ Lrcomte et Bouvet formèrent le premier noyau : mission à jamais illustre par le grand nombre d'hommes éminents qu'elle a comptés dans son sein , et à laquelle l'Europe doit une masse de documents précieux pour la connaissance historique, ethnologique et géographique des parties orientale^ et centrales de l'Asie.
C'est aussi dans le dix-septième siècle qu'eurent lieu les pren^iers rapports entre la Russie et la Chine. Depuis le milieu du siècle précédent , les chasseurs russes ou kosaques avaient continué leurs excursions à l'est des monts Oural ; et un aventurier nommé lermak s'était rendu maître, en 1581, d'un khânat tartare (ou peut-être turk) dont la capitale, Sibir, était située sur les bords du bas Irtisch. C'est de ce khânat de Sibir, dont lermak fit hommage au tzar Ivan IV, que les pays ultérieurement découverts plus à l'est jusqu'à la pointe extrême du Continent
17^ SIÈOE. ] MISSIONNAIRES hE LA CHINF!. SiRl%RlF.. 83
ODt pris le DOIS de Sibérie. A partir de cette époque , les Russes s'étendirent rapidement et sans interruption dans la zone septentrionale de l'Asie. Cette extension progressive de la domination moscovite sur les plaines monotones qui se prolongent de TAltaï à l'Océan Glacial , trouvait moins d'obstacles dans les rares tribus disséminées sur le bord des fleuves , que dans la nature même du pays. En 1596, les Ostiaks du haut Irtisch reconnurent la suprématie du tzar; deux ans plus tard, la fon* dation de Tobolsk amena l'abandon , et par suite la ruine de la ville tartare de Sibir. En 1614, les chasseurs ou Promiichlénis russes, race aventureuse à laquelle on dut l'exploration successive de toute la Sibérie, s'avancèrent jusqu'au bas léniseï, et pour la première fois se hasardèrent sur laincr Glaciale \ en 1617, ils avaient franchi la Lena et étaient arrivés sur les bords de cette portion de l'Océan oriental que nous nommons aujourd'hui mer d'Okhotsk. Une seconde tentative de navigation sur TOcéan Arctique eut pour résultat, en 1636, la reconnaissance delà côte comjHrise entre l'emboucthure de la Lena et celle de la Kolima ; le groupe d1les qui s'étend à quelque distance au nord de cette côte, et que nos cartes désignent sous le nom de Nouvelle- Sibérie, ne fut aperçu que plus tard, en 1670. Longtemps avant cette dernière époque, en 1647, les Promischlénis avaient poursuivi leurs excursions maritimes à partir de la Kolima ; et doublant la pointe avancée qui termine l'Asie au nord-est, ils étaient arrivés à la bouche de l'Anadir, dans le pays des Tchoutchas. On venait d'atteindre la limite extrême de TAncien Continent ; mais on était loin de se douter alors qu'un bras de mer étroit séparait seul ce continent de celui que Colomb avait découvert.
Pour compléter Texploration de la Sibérie , il ne restait plus à découvrir que le Kamtchatka, qui commence à peu do distance au sud de l'Anadir. Cette grande presqu'île ne fut cependant reconnue qu'un demi-siècle plus tard, en 1697.
En même temps que des partis de chasseurs achevaient Tcxploration de la région glacée qui borde la mer Arctique et se prolonge jusqu'au Cap Oriental, d'autres aventuriers, pareillement encouragés par le gouvernement moscovite, pénétraient dans les parties méridionales de la même région. Dès l'année 1639, on avait eu des notions sur la Daourie, grand pays qui
s'étend à Test du lac Baïkal. Cinq ans plus tard les Promischlénis avaient reconnu le cours de TOnoûn et du Kerloûn , deux rivières considérables sorties du massif altaïque , et qui se réunissent vers la limite orientale de la Daourie pour former TAmoûr • et en 1646 ils avaient descendu jusqu'à son embouchure le cours de ce dernier fleuve, qui traverse le cœur du pays des Mandchous. Nertchïnsk, sur TOnoûn, et Selïnghïnsk sur la Sélïnga, entre le lac Baïkal et l'Altaï , furent alors fondées pour protéger contre les tribus tartares les nouveaux établissements de la Daourie.
Les Russes étaient arrivés aux confins des pays dont les habitants, Mongols ou Mandchous , reconnaissaient la suprématie de l'empereur de la Chine. Ainsi, deux grands empires, que séparaient naguère mille lieues de déserts , se trouvaient maintenant en contact au fond de l'Asie. Les premières tentatives d'envahissement des chasseurs russes au delà du Kherloûn amenèrent quelques collisions -, ces collisions furent suivies de pourparlers , qui conduisirent à un traité. Ce traité, signé le 27 août 1689, régla les frontières russo-chinoises au nord du Grand Plateau , telles à peu près qu'elles subsistent encore aujourd'hui. Trois ans après cette époque, en 1692, Pierre 1*', dont le génie méditait dès lors les grandes conceptions qui ont ouvert à sa nation le cbemin de la civilisation européenne , envoya en Chine une ambassade conduite par Isbrand Ides^ pour élargir les bases des futures relations de commerce entre les deux empires. Kiakhta, sur la Selïnga. est devenu depuis cette époque le siège d'une foire annuelle très-importante^ et cet établissement , situé au pied même des montagnes qui forment au nord l'escarpement du Plateau Central , a donné aux Russes , depuis cent cinquante ans, de grandes facilités pour perfectionner la géographie de ces hautes régions intérieures.
Sur un autre point des frontières de la Russie , dans les pays caucasiens , nous n'avons pas à citer de voyages qui aient notablement contribué à l'avancement des connaissances géographiques , depuis le milieu du seizième siècle jusqu'à la fin du dix-septième. Les missionnaires italiens Lamberto et Zampi ne donnent que des notions très-restreintes sur la Colchide et sur la Mingrélie^ et plus tard, en 1637, Jean de Luca ne fournit
17*SlÊaE.] CAUCASE. PERSE. LEVANT. 85
guère plus de lumières sur les mêmes contrées. Plusieurs autres voyageurs, Pietro délia Valle en 1627, Olearius en 1636 et 1638, Tavernier à peu près dans le même temps , Chardin en 1671 , le P. Avril en 1686, en virent occasionnellement quelques points isolés dans le cours de leurs pérégrinations. La relation de la Circassie par le médecin Ferrand , en 1702 , est moins instructive que celle qu'en avait donnée Interiano cent cinquante ans auparavant. Mais le temps approchait où ces contrées allaient attirer les regards du gouvernement russe. Sur ce point du Globe , de même que sur tant d'autres , la Géographie a profité des vues de la politique.
La Perse est plus riche en documents nouveaux fournis par le dix-septième siècle. L'Espagnol Pedro Teixeira traversa, en 1604, une portion de ce royaume à son retour des Indes en Europe^ et Dom Garcia de Sylva donna une relation curieuse de son ambassade à la cour de Chah Abbas, en 1621 ^ au nom de Philippe 111 d'Espagne. La relation d'une autre ambassade , envoyée en 1633 au successeur d' Abbas par le duc de Holstein , qui avait conçu la pensée d'établir des manufactures de soieries sur ses doniaines et qui espérait tirer de la Perse la soie brute nécessaire à cette grande industrie, a été écrite par Adam Oleor riuSj secrétaire de l'ambassadeur. Environ trente ans plus tard, la Perse fut visitée par un antiquaire vénitien nommé Bembo; malheureusement ses desseins n'ont pas été publiés, bien qu'ils existent encore , et sa relation ne nous est connue que par un insuffisant extrait. Mais tous ces noms s'effacent devant le nom d'un voyageur dont la relation est demeurée classique , malgré sa date et les excellents ouvrages qui nous ont été donnés depuis sur la même contrée : ce voyageur est Chardin, Chardin parcourut diverses provinces de la Perse , une première fois de 1666 à 1669, et, dans un second voyage, depuis 1673 jusqu'en 1677. 11 faut assigner aussi une place distinguée aux observations recueillies par Kœmpfer en 1684 principalement sur quelques points de la Perse méridionale.
La classe des F'oyages au Levant nous ofire, pendant la mémo période, une suite de noms extrêmement recommandables. Pour nous en tenir aux plus notables , les Anglais Sandys , Smith ^ fVheler^ Maundrell^ et nos compatriotes Deshayes ^
86 ASIE. [18*silcu.
Du- Loir y d*Armeux^ Des Mùusseaux^ Petis de la Croix el Spon^ ont donné , dans le cours du dix-septième siècle , d'excellentes observations et de savantes recherches de géographie et d'antiquités sur quelques parties dé TAsie Mineure , sur les îles de la Méditerranée orientale et sur la Syrie.
Une autre classe de voyageurs que Ton pourrait nommer les touristes de FÂsie , comme ces derniers sont les touristes du Levant, nous reste encore à mentionner. Ceux-là, en effet, se mettent en route pour les contrées de l'Orient , généralement sans autre but que de visiter des peuples nouveaux pour eux, d'en observer les mœurs et les usages , et de voir en* passant ce qu'il y a de curieux dans chaque pays. Ces odyssées ont habituellement pour théâtre T Asie-Mineure , la Syrie , la Perse, quelquefois l'Inde ; et bien que les résultats n'en soient pas d'une bien grande importance pour l'avancement des connaissances géographiques , ils ne sont pourtant pas toujours dénués d'intérêt. L'Antiquité ne connut pas ces courses de pure fantaisie , que des rapports faciles et devenus habituels de pays à pays peuvent seuls provoquer et rendre fréquentes. L'époque immédiatement antérieure au dix-septième siècle en compte déjà quelques-unes , parmi lesquelles nous en avons cité une remarquable, celle de Lodovico Barthema; mais c'est dans la période où nous sommes qu'elles se sont multipliées. Les noms du Romain Pieiro délia P^alle, des Anglais Herbert et Fryer, de nos compatriotes Tavernier^ la Boullaye le Gouz et Jean Thévenot , qu'il ne faut pas confondre , ainsi qu'on Ta fait souvent, avec son oncle Melchisedech , auteur d'une curieuse Collection de Voyages ; enfin , ceux du Néerlandais StruySy de son compatriote Bruyn et du Napolitain Gemelli Carreri^ lequel n'a peut-être pas visité tous les pays qu'il décrit , mais qui en a certainement parcouru un grand nombre -, tous ces noms, dont nous aurions pu étendre la liste , ont eu et conservent encore une certaine célébrité. Nul d'entre eux n'occupe une place marquante dans l'histoire géographique de l'Asie au dix-septième siècle ; et cependant on ne pourrait les en effacer sans y laisser une lacune.
De\Voi à 17*53 ^® Dix-HciTiÈME SIÈCLE OÙ nous cutrous achèvc de fixer la géo^
DE 1701 A 1763.] WITSEN ET VÀLENTYN. 87
graphie de FÀsie. Des reconnaissances nautiques d'une exactitude au moins approximative en ont déjà ou en auront bientôt entièrement dessiné le contour ; de bonnes observations astronomiques en ont fixé les points principaux de manière à en assurer la configuration générale et les véritables dimensions : des explorations déjà nombreuses , ou Tétude des écrits géographiques des nations mêmes de TOrient, vont permettre d'augmenter et de i^ifier tout à la fois le détail de ces diverses contrées.
Deux ouvrages fort importants pour la géographie générale de l'Asie et pour l'histoire géographique du Continent, ouvnent la période du dix-huitième siècle : ce sont ceux des Hollandais Witsen et Valentyn. Ces deux ouvrages, presque inconnus en France et que très-peu d'écrivains ont cités, jouiraient sans nul doute d'une réputation égale à leur mérite s'ils étaient écrits dans une langue plus répandue que ne l'est le néerlandais. Mcolaas ff^itsen , bourgueniestre d'Amsterdam , homme riche et instruit, qui n'avait rien épargné pour réunir une foule de do^ cuments précieux sur l'intérieur de l'Asie, publia en 1705, sous le titre de Tartarie Septentrionale et Orientale (0 , une description des diverses contrées de l'Asie centrale, orientale et septentrionale. Son ouvrage, où l'on pourrait désirer plus d'ordre et de régularité, mais qui s'étend à un plus grand nombre d'objets que ne semble en annoncer le titre, embasse dans son cadre la totalité de l'Asie à l'exception de la zone méridionale, c'està-dire de l'Asie Mineure, de la Perse , de THindoustan et de la région Trans-Gangétique. Celui de Valentyn , qui a pour titre Les Indes Orientales anciennes et modernes C^), traite précisé-
^ JYoord en Oosi Tartaryen; behelxende eenê Besehryving van V9r* schHdene Tariersche en JVabuurige Gewesten^ in deJVoorder en OoêU* lyste Deelen van Azi'én en Europa, Door M. Nie. Witsen. Amêierdam , 1705, in-fol. , 2 V. , avee de nombreuses cartes et figures. L'ouvrage de Witsen , on ne sait pourquoi « avait ét^ fort peu répandu. En 1785 , un libraire d'Amsterdam acheta les exemplaires qui étaient restés déposés dans la famflle et le remit en vente avec un nouveau titre qui porte cette fausse date de 1785. Mali le frontispice gravé, qui n'a pas été refait, a conservé celle de 1709.
* Oud en IVieuu) Oost-Indiën , vervaitende een JYetaukeurige en Uitvoerige Fethandelinge van Nederlande Mogeniheyd in die Gewesten^tXc. Door M. François Valentyn , onlangs Bedienaar des Goddelylcen Woords in Âmboina, Banda, etc. Dordrecht en Amst^ 1724, In-fol., neuf parties ou vol. Canes et fig.
88 A$iË. [18^ siÈCLc.
ment de la plupart des contrées restées en dehors des recherches de Witsen. Il fut publié de 1724 à 1726 en neuf parties , formant autant de volumes in-fol. CO. L'auteur avait passé vingt années aux Moluques comme pasteur évangélique , et y avait réuni les riches matériaux de son travail. Outre TArchipel Asiatique tout entier (à l'exception du groupe espagnol des Philippines), Valentyn décrit tous les pays de l'Orient où les Néerlandais avaient des établissements, le Japon, Formose, la Chine, le Tunkin, le Kanbodje, Siam, Ceylan, l'Hindoustan et l'Afrique australe. Ces deux ouvrages, se complétant ainsi l'un par l'autre, présentent, à peu d'exceptions près, un tableau détaillé des connaissances acquises sur l'Asie au commencement du dixhuitième siècle.
Les explorations des navigateurs et lès notions fournies par les voyageurs sur l'intérieur de l'Ancien Continent, avaient devancé la marche de cette partie importante de la science géographique qui a pour objet de représenter graphiquement sur des cartes l'image fidèle de cha*que contrée du Monde. Les erreurs considérables commises par Ptolémée dans l'appréciation des longitudes avaient longtemps influé sur les travaux des premiers géographes de la Renaissance ; les cartes d'Ortelius , celles de Mercator, des Sanson et des autres géographes de la même période, se bornant à fondre les anciennes indications de Ptolémée avec celles de Marco Polo et des voyageurs des quinzième et seizième siècles, continuaient invariablement de donner à l'Asie cinq à six cents lieues de trop , et même parfois beaucoup plus, dans le sens de sa longueur, depuis le fond de la Méditerranée jusqu'à rOcéan Oriental. Le peu d'observations directes fournies par les premiers navigateurs, ainsi que les mesures partielles données par leurs relèvements nautiques, pouvaient faire soupçonner l'erreur énorme commise dans les représentations figurées du Continent , mais ne suffisaient pas à en opérer la réforme. Nul, du moins , n'avait osé Tentreprendrc jusqu'à la fin du dix-septième siècle. A cette dernière époque, cependant, les observations astronomiques des Missionnaires français envoyés dans les parties orientales de l'Asie étaient assez nombreuses pour
* Le titre général n'annonce que cinq parties ; mais quatre de ces parties sont divisées en deux vohunes.
DE 1701 A 1753. ] RÉFORME DAMS LES CARTES DE l'aSIE. 89
qu'il ne fût plus permis désormais de conserver sur les cartes d'ensemble les errements anciens qui les défiguraient. Mais celte grande réforme n'était pas une tâche aisée. Les fausses données et les faits e^iicts, mêlés et confondus depuis deux siècles, formaient un enchevêtrement tellement compliqué , que le premier coup de marteau porté dans une seule partie de Tédifice devait immanquablement entraîner la chute de l'édifice entier. Il fallait tout reprendre en sous^KBuvre, étudier chaque élément en luimême et comparativement avec tous les autres, élaguer les hypothèses, rectifier les erreurs, dégager les données certaines, et après avoir solidement établi comme autant d'inébranlables jalons les positions rigoureusement déterminées par l'observation des astres, grouper et coordonner autour de ces points fixes les nombreux détails fournis par les journaux des marins et par ceux des voyageurs. Cette œuvre herculéenne, depuis longtemps déjà provoquée par les astronomes, ce fut un Français qui eut le courage de l'entreprendre et la gloire de l'exécuter. La Mappemonde de Guillaume Delisle et sa carte d'Asie, publiées l'une et l'autre en 1700 en même temps que les trois autres parties du Monde, ramenèrent enfin pour la première fois à sa véritable place et à ses dimensions réelles la moitié orientale de l'Ancien continent. Quelles que soient les améliorations de détail apportées ultérieurement à la carte de l'Asie, — et ces améliorations sont immenses , — l'honneur d'en avoir opéré le pi*emier la réforme radicale n'appartient pas moins tout entier à Guillaume Delisle , et son nom a eu dès lors sa place marquée parmi les plus beaux noms dont se glorifie la science.
Et pourtant un nom grandissait alors qui bientôt allait éclipser dans la science toutes les renommés qui l'avaient précédé : ce nom est celui de lyAnville, Est-ce donc par une injustice du sort que la mémoire de Guillaume Delisle a pâli devant la gloire de son successeur? D'Anville ne doit-il qu'à une usurpation la suprématie que lui ont décernée ses contemporains, et que la postérité a confirmée? — Ce n'est pas ici le lieu d'agiter cette question , que nous avons examinée ailleurs (0 ^ mais qu'il nous soit permis d'ajouter qu'un jugement porté par tout un siècle et
* Ci-dessus, 1. 1, dans notre histoire générale de la Géographie.
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sanctionné d'une voix unanime par les générations qui Tont suivi, ne saurait ôtre aisément taxé d'erreur ou de prévention, et que si les travaux de D'Ânville sont encore aujourd'hui sur beaucoup de points une autorité irrécusable, tandis que depuis longtemps ceux de Delisle ne sont plus considérés que comme des matériaux pour l'histoire de la science , — matériaux précieux mais sans usage actuel, — il doit y avoir à cette différence une autre cause que les trente années d'intervalle qui les séparent (0. Pour nous en tenir à l'Asie , il n'avait pas en effet paru, dans cet intervalle de trente années , ou même si l'on veut dans les cinquante années écoulées depuis le commencement du siècle, de ces Voyages de premier ordre dont les résultats, comme ceux d'un Humboldt dans le siècle actuel , suffisent seuls pour donner une face nouvelle à la géographie de vastes régions. Pierre P% le génie civilisateur de la Moscovie, avait fait reconnaître la mer Caspienne , dont la forme fut dès lors irrévocablement fixée-, à l'autre extrémité de l'Asie, les Missionnaires français avaient fourni de nouveaux documents pour la géographie de la Chine et de la Tartarie *, enfin Behring^ dans trois voyages successifs ordonnés par Pierre I"et par Elisabeth (1728, 1729, 1741 ) , avait complété l'exploration du détroit auquel il a laissé son nom , constaté la proximité de la côte américaine , et découvert la longue chaîne des îles Aléoutes , qui se prolonge en un arc immense de l'un à l'autre continent : Voilà les trois grandes acquisitions géographiques de la première moitié du dix-huitième siècle 5 et encore l'une d'elles, la nouvelle carte de la mer Caspienne, fut-elle à la disposition de Delisle aussi bien qu'à celle de d'Anville. Pour tout le reste, les publications des voyageurs n'avaient été que d'une importance secondaire, au moins quant aux résultats géographiques. Paul LuaiSj de 1699 à 1717, avait exécuté ses trois voyages dans les pays du Levant , dont la géographie n'eut pas à retirer un grand fruit ; Tourne fort , plus instruit, avait vu les parties septentrionales de l'Asie Mineure moins en géographe qu'en botaniste. Pococke^ de 1737
^ Delisle a revu et retouché en 1723 sa Mappemonde et ses cartes aéSnéraies de 1700. Les six feuilles de l'Asie de D'Anville ont été mises au joàir de 1751 à 1753. j
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à 1739, fournit plus de lumières pour la connaissance du local ; mais ses observations , outre l'Egypte , se bornent aux parties occidentales de la naêrne Péninsule. Nul voyageur digne de note D*avait visité l'Arabie , non plus que l'Inde el la région Trans- Gangétique : l'ouvrage de Valentyn , moins riche et moins original sur ces deux dernières contrées que sur les îles du Grand Archipel , n'y fait guère que résumer les notions antérieures. Deux nouvelles expéditions eurent lieu, à la vérité, dans le Tibet : l'une, en 1714, sous la conduite du P. Ippolito Desideriy qui pénétra le premier dans le Petit Tibet ou Tibet occidental ; l'autre, vers 1730, sous la direction du P. Orazio délia Penna : mais celle-ci n'est devenue publique que de notre temps. La Perse avait été l'objet de deux bonnes relations, celles de l'orientaliste français OWer, en 1734, et du marchand anglais Hanway^ en 1742. L'excellent ouvrage de Kœmpfer sur le Japon fut publié en 1728. Enfin, dans la Sibérie, les Russes avaient continué leurs explorations et recueilli quelques nouvelles lumières sur différentes parties de cette vaste réy;ion. Sirahlenberg avait publié, en 1730, son intéressant ouvrage sur le nord de l'Asie. Messerschmidt avait parcouru une partie de la Sibérie depuis 1720 jusqu'en 1725; George Gmelin lui avait succédé en 1733, à la fois comme géographe et botaniste , et Stelfcr, en 1742, avait donné le premier des notions un peu satisfaisantes sur le Kamtchatka.
Dans ces diverses sources d'informations que nous venons d'énuniérer, il y a certainement des éléments d'améliorations de détail pour plus d'un point de la géographie asiatique^ mais, nous le répétons , elles sont bien loin de suffire seules à rendre compte de la prodigieuse différence qui existe — abstraction faite du contour général et des dimensions astronomiques — entre la carte d'Asie de Delisle en 1723, et celle de D'Anville en 1751. 11 faut donc reconnaître , sans affaiblir en rien le mérite éminent qu'eut le premier de ces deux géographes de rompre à tout jamais avec les errements des méthodes antérieures et de poser solidement les bases de la géographie actuelle , que l'incontestable supériorité du second tient moins encore à la valeur des matériaux qu'à l'habileté de la mise en œuvre. D'Anville est d'ailleurs le premier qui ait su tirer parti des notions fournies
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par les géographes et par les historiens arabes, tarks et persans, sur plusieurs contrées de TAsie Méridionale et de l'Asie intérieure; ces parties de sa carte en reçurent une richesse de détails qui leur donna un aspect tout nouveau. N'oublions pas même de faire une part convenable à l'exquise délicatesse d'exécution qui distingue les cartes de ce grand géographe, exécution dont nul modèle n'existait avant lui , que nul depuis lui n'a su reproduire. Et cette remarque a son importance. Dans les arts et dans les sciences , comme en littérature , si aux yeux de quelques-uns une œuvre ne vaut que par la conception , c'est par la forme seule qu'elle vit et s'adresse à tous.
Il faut donc considérer comme marquant une ère notable dans l'histoire géographique de l'Asie l'apparition des six larges feuilles dans lesquelles D'Anville résuma l'ensemble de ses travaux de détail sur cette grande partie du monde, et qui furent successivement publiées de 1751 à 1753. Cette magnifique carte est la seule, en effet, qui présente le résultat bien complet de toutes les connaissances acquises à cette époque sur l'Asie, comme elle est aussi la seule dont on puisse faire avec sécurité un point de comparaison pour apprécier les perfectionnements ultérieurs de la géographie des diverses contrées qu'elle renferme.
Il ne reste plus désormais de nouvelles terres à découvrir en Asie -, mais il n'y a pas une seule de ses parties dont la géograr phie ne soit à perfectionner.
Tel est le caractère essentiel de la nouvelle période qui commence avec la seconde moitié du- dix-huitième siècle. L'âge des découvertes est passé ; l'âge des explorations scientifiques va s'ouvrir.
C'est maintenant à l'astronomie à multiplier ses observations , afin de donner pour chaque pays un nombre suffisant de points fixes auxquels on puisse rattacher les itinéraires des voyageurs; c'est aux voyageurs eux-mêmes à multiplier, à croiser dans tous les sens le nombre de leurs itinéraires, afin de remplir les
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vicies encore nombreux laissés par leurs prédécesseurs. Voici de vastes contrées que nous ne connaissons guère jusqu'à présent que par les livres de la nation Chinoise, le Tibet, quelques portions de la région Trans-Gangétique , les vastes solitudes de la Tartarie , la presqu'île de Korée , la large vallée que traverse l'Amour et que parcourent les tribus mandchoues : c'est aux explorateurs futurs à préciser ce que les indications des géographes chinois ont de vague , à corriger ce qu'elles ont d'inexact, à suppléer à ce qu'elles ont d'incomplet. Désormais le voyageur ne devra plus fouler d'un pied rapide les pays où le portera le désir d'ajouter quelque chose aux connaissances de l'Europe; un regard superficiel jeté en passant sur la configuration du sol , sur les villes et les monuments qui le couvrent, sur les mœurs et les habitudes du peuple qui l'habite, ne répondra plus à ce que l'Europe attend de lui. Géologue et naturaliste, astronome et physicien, antiquaire et philologue, i] lui faudra porter tour à tour la lumière de chacune de ces sciences sur les tableaux qu'il aura à retracer. Tous les voyageurs seront loin , sans doute , de répondre complètement à ces exigences légitimes d'une époque plus savante. Mais aussi l'attention et l'estime que tous ambitionnent ne seront plus acquises qu'à ce prix; et si la curiosité aisément trompée se laisse encore surprendre aux légères esquisses d'un touriste superficiel, l'homme que de graves et fortes études auront préparé à de fructueuses explorations pourra seul espérer de prendre rang parmi les voyageurs que notre époque avoue.
L'exploration de l'Arabie par Niebuhr et ses compagnons, en 1762 et 1763, inaugure dignement cette nouvelle période. Le gouvernement danois, qui ordonna cette expédition savante, eut ainsi l'honneur d'une initiative qui semblait réservée à des états plus riches ; il est vrai que depuis la plupart des gouvernements de l'Europe ont suivi l'exemple que Frédéric V leur avait donné. Cette expédition, à laquelle nous devons ce qu'aujourd'hui encore nous savons de plus complet sur l'Arabie , a donc cela de particulièrement remarquable , indépendamment de l'importance de ses résultats , que c'est la première qui ait été oi^nisée sur une grande échelle dans des vues purement scientifiques. Dans le même temps, un savant isolé, pauvre, sans
secours ni encouragement , uniquement soutenu par un désir ardent de soulever un coin du voile qui nous dérobe les origines des plus anciens peuples du Monde, et par une confiance entière dans la mission que lui-même s'était donnée, exécutait avec une admirable persévérance ce que tous, lui excepté, avaient regardé comme impossible. Avons-nous besoin de nommer Anquetil du Perron ? Cet homme courageux , exemple bien rare de ce que peut le dévouement à la sciencef, secondé par une forte volonté, se rendit dans l'Inde en 1755, s'y livra sans relâche à des études que nul avant lui n'avait même ébauchées, apprit une langue , le zend , dont le nom même était à peine connu en Europe, parvînt, non sans des difficultés inouïes, à s'initier tout à la fois à la science et à la doctrine des prêtres parsîs , ministres exilés du culte de Zoroastre , et après cinq années de travaux et de privations qui semblent dépasser les forces humaines , il rapporta en Europe le livre sacré de cette antique religion , plus riche et plus heureux mille fois de cette conquête dont il allait doter sa patrie, que s'il fût revenu chargé de tous les trésors de TOrient. A peu près dans le même temps, en 1766, un jésuite allemand, le P. Tiefenthaler^ parcourait la province d'Aoude, le Kémaoun et la partie occidentale du Népal, pays alors à peu près inconnus, sur lesquels il nous a laissé d'utiles travaux.
11 y a dans toute l'Europe, à cette époque, une impulsion géographique fort remarquable. Provoquées par les sociétés savantes et soutenues par les moyens d'exécution dont les Gouvernements disposent, des expéditions scientifiques plus ou moins importantes sont dirigées sur les principaux points du Globe. C'est dans ce temps que l'astronome La Caille se rend au Cap \ que Chabert, Courtan veaux , Fleurieu, Verdun et Pingre parcourent différentes mers pour la solution de problèmes utiles à la navigation et à l'astronomie \ que Le Gentil et Sonnerat visitent , pour perfectionner la géographie, les Indes Orientales et les mers qui s'étendent depuis la côte orientale de l'Afrique jusqu'à la Chine; que Chapped'Auteroche, au nom de l'Académie des sciences de Paris, va en Sibérie et en Californie. Bougainvilie,nom cher à l'érudition et à la géographie nautique, exécutait dans ce temps son voyage autour du Monde, et l'illustre Cook se préparait au sien,
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Ce grand mouvement dont le foyer principal est en France et en Angleterre, nous le retrouvons non moins actif à l'autre extrémité de l'Europe. Une femme d'un génie peu ordinaire régoâit alors sur la Russie. Catherine II avait repris les plans inachevés de Pierre le Grand, impatiente comme lui de voir son immense monarchie au aiveau de la civilisation où TEurope occidentale l'avait devancée. Mais cette monarchie , Catherine elle-même n'en connaissait qu'imparfaitement les vastes provinces. Une de ses premières pensées fut de faire exécuter simultanément dans toute l'étendue de TEmpire une exploration largement organisée. L'Académie Impériale en rédigea le plan et en désigna les membres dans son propre sein. Cette grande exploration collective commença en 1768 et se prolongea jusqu'en 1774. Les savants chargés de cette mission furent MM, Samuel Gmelin, Paltas, Georgi^ Falkj Rytschkou)^ Lepekhin et Guldenstœdt, Chacun d'eux était le chef d'une expédition distincte à laquelle avaient été adjoints autant d'aides ou d'auxiliaires que l'exigeait une aussi vaste entreprise. MM. Gmelin, Georgi, Falk, Rytsckhow et Lepekhin eurent pour mission principale la description géographique , physique et statistique des diverses provinces de la partie européenne de l'Empire. Pallas , dont le nom est le plus généralement connu chez nous , parce qu'il est le seul des membres de la pléiade scientifique à qui le hasard , plutôt qu'un choix motivé , ait valu l'honneur d'une traduction française, Pallas fut chargé de compléter sur la Sibérie les observations déjà nombreuses qu'y avaient recueillies avant lui Messerschmidt et George Gmelin , père de celui qui faisait partie de la nouvelle expédition. L'exploration des pays Caucasiens fut confiée à Guldenstsedt.
Cette grande expédition de 1768 fait époque dans l'histoire scientifique de l'empire russe , et on voit qu'à plus d'un égard elle se rattache étroitement à Thistoire géographique de l'Asie. Pour la première fois l'isthme caucasien , région si intéressante à tant d'égards , allait être l'objet d'une étude régulière quant à sa structure extérieure , aux productions du sol , à la classification glossographique des populations ; et la géographie encore bien incomplète des parties intérieures de la Sibérie allait s'enrichir d'un grand nombre de faits nouveaux. L'impératrice Ca«
therine avait voulu d'ailleurs que la reconnaissance nautique de Tempire marchât de front avec l'exploration des provinces. Des navigateurs russes , également munis des instructions de l'Académie des sciences , exécutèrent dans le même temps la reconnaissance de plusieurs parties des côtes sibériennes, depuis la grande ile que les Russes nomment dans leur langue la Nouvelle- Terre, Novaïa Zemfô'a , jusqu'aux rivages de la Mer d'Okhotsk. On doit dire , toutefois , que ces nouvelles reconnaissances ne changèrent notablement ni la forme ni le gisement de la cote septentrionale de l'Asie, dont le contour, aussi bien que la situation en latitude et même en longitude, se montrent déjà sur la carte de D'Anville, sauf quelques modifications de détail à peine sensibles, tels qu'on les retrouve sur les meilleures cartes russes et allemandes de la date la plus récente. La seule adjonction notable est celle de l'archipel nommé la Nouvelle- Sibérie , qui avait été signalé , il est vrai , dès la seconde moitié du dix-septième siècle, mais que depuis lors on avait perdu de vue malgré son peu d'éloignement de la côte sibérienne , et dont l'existence même semblait tellement problématique, que D'Anville ne les avait admises ni sur sa carte de Sibérie de 1753, ni sur sa Mappemonde de 1761. N'oublions pas non plus de mentionner parmi les résultats importants des explorations de 1768 , les notions aussi étendues qu'instructives recueillies par Pallas sur les nations Mongoles.
Les vingt-cinq ou trente années d'intervalle que remplissent les grands travaux géographiques que nous venons de rappeler, ont ajouté quelques noms nouveaux à la nomenclature déjà si riche des voyageurs au Levant, L'Anglais IVood^ en 1750 et 51, a décrit les ruines magnifiques de Tadmor et de Baalbek, et visité, les poèmes d'Homère à la main, le théâtre des combats d'Achille et celui des courses de Ménélas. L'Italien Mariti a donné une bonne relation de l'île deCypre et du Liban; Richard Chandler ' a étudié en antiquaire les vestiges de l'art hellénique dans l'ancienne ïonie (1764-66) ; et le célèbre F^olney^ en qui les regrettables écarts de ce qu'on nommait alors l'esprit philosophique ne doivent faire oublier ni les rares qualités du profond érudit, ni celles du voyageur savant, a parcouru, de 1780 à 1785, l'Egypte et la Syrie, et laissé dans sa précieuse relation non-seulement
DE J754 A J792.] PROORÈS DES ANGLAIS DA.N8 l'iNDE. 97
un excellent tableau de ces deux pays, mais encore un modèle que ne saturaient trop méditer ceux qui se proposent de visiter les contrées étrangères.
Cependant une autre partie de TAsie méridionale , Tlnde , voyait dans le même temps s'asseoir et croître silencieusement uoe puissance qui bientôt allait s'étendre, souveraine absolue, sur la totalité de la Péninsule. Les Anglais, sous la direction de lord Clive, commençaient à sortir de leur rôle obscur de simples marchands', et s'immisçant dans les querelles des princes indigènes, préparaient leurs propres établissements territoriaux. La ménaorable journée de Placî (23 juin 1757) en posa les bases. De 1757 à 1766 la Compagnie anglaise avait acquis, à titre de cession ou de conquête , une portion considérable du Bengale. Ses nouvelles possessions au nord du Gange la mirent alors en contact avec un peuple inconnu : ce peuple était celui du Boutan. Le Boutan est une contrée qui forme, comme région naturelle , la prolongation orientale du Népal ; situé au sud de la grande rangée de THimalaïa , que couronne dans cette partie l'énorrae pic de Djamalâri, il occupe la portion orientale d'une terrasse élevée qui forme comme un gradin intermédiaire entre les basses plaines du Brahmapoutra et du Gange et la chaîne même de l'Himalaïa. Les Boutaniens ne ressemblaient à aucune des populations que les Anglais avaient rencontrées dans la plaine. Leur aspect farouche aussi bien que l'ensemble de leurs traits, les peaux d'animaux dont ils étaient couverts, l'arc et les flèches dont ils étaient armés, tout en eux semblait annoncer un peuple lartare. Ceux-ci , de leur côté, ne tardèrent pas à reconnaître dans les nouveaux ennemis à qui ils avaient affaire des hommes autrement redoutables que les timides Hindous qu'ils avaient toujours vus fuir devant eux. Le Boutan était soumis à la suprématie du Grand Lama, souverain à la fois spirituel et temporel du Tibet : celui-ci jugea prudent d'interposer sa médiation entre l'autorité britannique et le radjah du Boutan. Un envoyé tibétain descendit à Calcutta, porteur de riches présents consistant en or et en poudre d'or, en musc, en soieries de la Chine et en châles du kachmîr, étoffe précieuse alors presque inconnue en Europe. Lord Hastings, qui venait de succéder à lord Clive dans le gouvernement de l'Inde anglaise , saisit cette IL 7
98 àftIE. [18^ SIÈCLE.
occasion d'ouvrir des rapports directs avec le souverain du Tibet. La politique y pouvait trouver des relations profitables; la géographie devait y gagner d'utiles acquisitions. Telle fut l'origine de l'ambassade de Bogie en 177 A, et, dix ans plus tard, de celle de Tumer. Si ces deux expéditions, qui ne dépassèrent pas la région himalaienne, n'ont pas donné autant de lumières qu'on l'aurait désiré sur une contrée si rarement visitée par les Européens, elles n'ont pas laissé cependaqt d'ajouter notablement aux notions anciennement fournies par les Missionnaires. Un voyageur anglais, George Forster, qui n'a de commun que le nom avec l'allemand G. Forster qui fut un des compagnons de Cook dans le second voyage autour du monde de 1772 et qui en a donné une relation aussi instructive qu'intéressante, parcourait dans le même temps (1782) quelques-unes des régions les moins visitées de l'Asie intérieure. Parti du Bengale pour gagner l'Europe par terre, Forster prit le chemin du Pendjab , visita le Kaçhmîr où aucun Européen connu n'avait pénétré depuis Bernier, ti'aversa le nord de l'Afghanistan, puis le Khoraçân dans toute sa longueur, et gagna la Russie par le sud et l'ouest de la mer Caspienne.
C'est en 1784 que fut fondée la Société Asiatique de Calcutta. Que d'événements qui ont eu un long retentissement dans l'histoire n'ont pas exercé sur la marche de l'esprit humain autant d'influence que celui-ci! De cette époque date pour l'Europe une nouvelle ère des études asiatiques. Circonscrites jusque-là dans le cercle des nations sémitiques, — cercle déjà vaste, assurément, mais qui semble bien restreint si on le compare à l'immensité du champ nouveau que se sont ouvert les orientalistes modernes , — ces études du monde oriental , appliquées désormais aux langues, aux pays et aux peuples de l'Asie entière , ont remonté à de nouvelles sources de l'histoire primordiale du genre humain. Les idées se sont agrandies en même temps que l'horizon historique ; des rapports jusque-là inaperçus entre les nations de l'Ancien Continent se sont graduellement dévoilés ; des données que nul ne soupçonnait sont venues préparer la solution des .plus obscurs problèmes que présente la recherche de l'origine des peuples, de la filiation Aes races et de leurs antiques migrations. A partir de ce moment, le»
bE 17Ô4 A 1792.] SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE CALCUTTA. 90
voyages d'exploration dans les diverses contrées de TOrient ne pouvaient manquer de se ressentir d'une manière plus ou moins directe de cette nouvelle direction que la Société de Calcutta dlâit imprimer à toutes les études relatives à TAsie.
L'immense perfectionnement que la grande navigation avait reçu depuis les premiers voyages d'exploration du capitaine Côok portait aussi ses fruits pour la géographie des parties du continent asiatique que baigne le Grand Océan. CooA; lui-même, en 1778, lors de son troisième voyage , avait pénétré dans le Détroit de Behring et touché à quelques points de la côte orientale du Kamtchatka, dont une expédition ordonnée par Catherine II et placée sous la direction du commodore Billings allait bientôt après opérer une reconnaissance plus étendue. Neuf ans après Cook , nôtre infortuné compatriote La Pérouse traversa la chaîne des Kouriles , qui se prolonge entre la pointe australe du Kamtchatka et la plus septentrionale des îles du Japon , pénétra le premier dans la mer intérieure comprise entre le Japoa et la côte mandchoue , prolongea toute l'étendue de cette der^ nière côte jusqu'à peu de distance de l'embouchure de l'Amour, et remplit la plus forte lacune qui fût restée sur cette partie de la carte de D'Anville, en dessinant le contour exact de ce qu'il nomma la Manche de Tartarie et celui de la grande île de Tarakaï. Enfin , en 179d et 96 , le navigateur anglais Brougkton perfectionna notablement l'hydrographie des parages plus méridionaux où s'étendent les îles Lieou-Khieou et Formose.
Un des compagnons de voyage de La Pérouse, choisi pour apporter en France des nouvelles de l'expédition, s'en était séparé à la relâche du Kamtchatka. Le retour de M. Less^Sy qui eut lieu par terre en traversant la Sibérie dans toute sa longueur (1787) , nous a valu sur cette vaste contrée une intéressante relation de plus. Dans le même temps, trois naturalistes eurent successivement mission de l'Académie de Saint-Pétersbourg d'explorer la région de l'Altaï pour en étudier de nouveau les minéraux et les plantes, Patrin en 1781 , Schangin en 1786, ^ievers en 1790. C'est au précieux Recueil dans lequel Pallas a consigné une foule de notices sur la géographie et l'histoire naturelle des contrées du Nord (0 que nous devons la con-
* pfordUsehe Beytr(Ège, 1781-1796; 7 vol. ia-8.
naissance de ces utiles relations, entre un grand nombre d'autres non moins intéressantes pour Thistoire géographique des parties asiatiques de l'empire russe.
Nous voudrions conserver à ce rapide tableau une unité de dessin qui nous échappe trop souvent, obligés que nous sommes d'embrasser constamment du regard l'étendue entière de l'Asie et d'y signaler les voyages qui s'y exécutent simultanément à d'immenses distances, sans autre liaison entre eux que leur commun résultat, le perfectionnement de la géographie asiatique. Ainsi l'ordre des dates nous transporte ici , des rivages de l'Océan Oriental et des gorges sauvages de l'Altaï , aux bords riants de la mer Egée. Dans ce temps, en effet, les terres classiques de cette autre extrémité du Continent étaient le théâtre de courses et de recherches dont les résultats forment une époque intéressante dans les explorations de l'Asie occidentale. M. le comte de Choiseul-Gouffier y ambassadeur de la Cour de France près du Grand-Seigneur, avait porté au Levant un goût éclairé pour les arts et pour les recherches de géographie classique auquel l'Europe est redevable de la belle publication connue sous le titre de Voyage Pittoresque de la Grèce. Le Voyage à l'Hellespont de Lechevalier , et le Voyage dans la Troade du même auteur, se rattachent aussi à cette ambassade. Ce dernier ouvrage, dans lequel Lechevalier, fort d'une longue et minutieuse étude de la plaine de Troie , mettait dans tout son jour l'exactitude admirable d'Homère dans les descriptions topographiques de l'Iliade , devint l'occasion d'une polémique dont s'émut l'Europe savante , et d'où sont sortis plusieurs ouvrages qui ont survécu à l'occasion fortuite qui les fit naître. A la môme époque, de 1781 à 1790, un ecclésiastique français, habile dans les applications pratiques de l'astronomie, M. Joseph Beauchamp , mettait à profit son séjour dans les provinces les plus orientales de la Turquie d'Asie pour perfectionner, par des relèvemtnts exacts et de nombreuses observations astronomiques, nos cartes des pays arrosés par la partie inféirieure du cours de l'Euphrate. Un voyage que M. Beauchamp «ut plus tard (1797) occasion de faire à Trébizonde a eu des Résultats encore plus importants pour la géographie des côtes méridionales de la mer Noires \
DE 1793 k 1800.] VOYAGES AU LEVANT ET DANS LA PERSE. 101
Nous sommes arrivés à une de ces grandes catastrophes I^^^w à î800« de l'histoire destinées à exercer une profonde influence sur Tavenir de THumanité. La Révolution française n'a pas seulement changé la face politique de l'Europe : son action s'est fait sentir dans les relations de l'Europe avec le reste du Monde. De nouveaux intérêts ont fait rechercher de nouvelles alliances , ou sont devenus l'occasion plus ou moins prochaine d'événements et d'entreprises dont nous ressentons, aujourd'hui encore, les contre-coups éloignés. Amis ou hostiles, ces événements et ces entreprises ont amené de nouveaux rapports avec des pays jusque-là peu connus , et de ces rapports devenus tout à la fois et plus fréquents et plus intimes qu'ils ne l'avaient été auparavant sont sorties des notions plus étendues dont le domaine de la science s'est enrichi. C'est surtout à l'Asie que ces remarques s'appliquent. En Asie , depuis cinquante ans , les intérêts politiques ont été le mobile, quelquefois patent, plus souvent secret, d'une partie des voyages qui ont le plus contribué à en perfectionner la géographie.
La mission de nos compatriotes Olivier et Bruguière en Turquie et en Perse , de 1792 à 1798 , est la première qui se rattache à ce nouvel ordre d'événements. Bien que les intérêts de la géographie et du commerce en eussent été originairement les seuls mobiles, ceux de la politique, dans les graves circonstances où l'on se trouvait alors, ne pouvaient pas y demeurer étrangers. Quelles qu'aient été, au surplus, les instructions données aux deux voyageurs, ils ne restèrent pas au-dessous de leur mission, à laquelle nous devons une relation excellente, rédigée par Olivier, de l'Asie Mineure , de la Perse et du nord de la Syrie. L'Angleterre, à la même époque, cherchait par l'envoi d'une ambassade solennelle à s'ouvrir en Chine un nouveau débouché commercial. Cette ambassade, confiée à lord Maeartney (1792-94) a donné naissance à quatre relations distinctes, remarquables à divers titres. Bien que nos connaissances sur la Chine avant cette ambassade fussent loin d'être aussi bornées que les rédacteurs de ces relations semblent le croire , et que les nouvelles lumières qu'elles nous ont fournies n'aient pas à beaucoup près le degré d'importance qu'ils paraissent y attacher, il est néanmoins juste de dire qu'on doit
ù (NiUe mission j>las d'une information utile. Une ambassade néerlandaiâe conflk^e à M. Titêingh^ et qui abordait en Cbine au moment où lord Macartney quittait le Céleste Empire, serait restée à cet égard , malgré la relation qu'en a donnée M. Fan Braam , fort au-dessous de la mission de lord Macartney, si un jeune français , M. De Guignes^ fils du célèbre auteur de THistoire des Huns , ne s'était fait attacher à cette mission commerciale, qui devint l'occasion d'un bon ouvrage sur la Chine publié quatorze ans plus tard sous le titre de f^oyage d Péking,
Cependant ^ la Société de Calcutta se livrait avec ardeur aux recherches qui avaient été le but de sa fondation. L'Inde et ses antiquités, sa géographie et ses populations, étaient étudiées avec plus de suite et d'ensemble qu'elles n'avaient pu l'être à aucune époque. Le sanskrit, cette langue aujourd'hui éteinte qui fut autrefois celle du culte de Brâhma et des traditions primordiales de la race hindoue , et dans lequel on entrevoyait déjà avec étonnement quelques-uns des rapports aujourd'hui bien étaWis qui en montrent la parenté directe avec la presque totalité des langues parlées en Europe, le sanskrit était surtout l'objet d'investigations assidues. Déjà six volumes des Mémoires de la Société, qui avaient été mis au jour depuis 1788, annonçaient au monde savant ce que cette suite précieuse devait devenir bientôt, une mine d'inestimables documents pour la connaissance physique , géographique , ethnologique et philosophique de l'Hin^doustan et des contrées adjacentes. En même temps , une foule de voyageurs anglais , appelés dans l'Inde où s'étendait de plus en plus leur domination nationale, soit par des intérêts de commerce, soit par le service militaire , soit par un simple mobile de curiosité ou par le mobile plus noble des intérêts de la science, commençaient déjà à sillonner la Péninsule et augmentaient chaque jour la masse des matériaux propres à en compléter la description. Parmi ces ouvrages qui appartiennent à la fin du dix-huitième siècle et à l'ouverture du dix-neuvième, il faut mettre au premier rang celui de George Buchanan , qui donna trois volumes pleins de renseignements substantiels sur le Maïssour et les cantons avoisinants, dans le sud de la Péninsule. Le lieutenant Mac Cluer^ de 1787 à 1790, en avait relevé, par ordre de l'amirauté anglaise, une partie de la côte occidentale, vers le
DE 1793 A 1800] INDE. CALTilSE. l03
Goudjérât et les bouches du Sindh. Kirkpairick^ ou 1793, donna les premières notions que. 1 on ait eues sur le Népal depuis celles des anciens Missionnaires qui en avaient tiaversé les profondes vallëes pour se rendre au Tibet. Trois ans plus tard, eu 1796, Hardwiche remonta le Gange dans un but d'exploration scientifique; mais il ne put s'avancer au delà de S'rinagara, au pied des premières montagnes qui recèlent les sources du fleuve. La seule comparaison des deux éditions extrêmes du beau Mémoire de Rennell sur sa Carte de THindoustan , la première de 1783 et la dernière de 1793, montre quels progrès, dans cet intervalle de dix années, la géographie de Tlnde avait faits en Europe. Une mission à la fois politique et commerciale envoyée en 1795 par le gouverneur-général de l'Inde anglaise au gouvernement birman, nous a valu sur TArakan, le Pégou et le pays d'Ava, encore si peu connus, l'intéressante relation du chef de l'ambassade , le major Symes , et plus tard celle de £Kram Cox, qui vint en 1796 exercer à Ramgoun les fonctions de résident britannique. Notons encore les relations de H'hite^ de Perdval et surtout celle de Cardiner sur Ceylan, auxquelles il faut ajouter quelques recherches d'antiquités du capitaine Mao- Kenzie , premiers fruits que recueillit la géographie du changement de domination de cette ile célèbre , qui était passée en 1796 des mains des Néerlandais dans celles de l'Angleterre.
Nous ne sortirons pas du dix-huitième siècle, où nous ont longtemps retenus tant de productions utiles à l'avancement de la géographie asiatique , pour entrer dans le dix-neuvième oii nous attendent des travaux plus nombreux encore et plus importants , sans mentionner plusieurs voyages intéressants exécutés dans la région du Caucase. La curiosité est puissamment excitée par tout ce qui se rapporte à cet isthme montagneux , d'un aspect si grandiose et d'un si difficile abord. Une excursion anonyme faite en 1781 de Mozdok dans quelques-unes des vallées centrales du Caucase nous a été conservée par Pallas, dans son Recueil de matériaux pour la connaissance du Nord; c'est aussi dans la même Collection que se trouve la relation à'Engelmann^ chef de l'escorte qui accompagnait une mission russe envoyée en Perse dans l'année 1785. Cette relation ajoute quelque chose aux notions que Guldenstaedt avait recueillies ,
quinze ans auparavant, sur les hautes vallées du massif central. Celle de Tallemand Reinegg ^ qui parcourut en 1790 le Caucase occidental, eût été plus fructueuse pour l'étude de ces contrées si elle eût été livrée à l'impression dans un état moins imparfait. Palier lui-même, qui après l'achèvement de son premier voyage était venu habiter la Kriniée, où la munificence de sa souveraine lui avait ménagé une agréable retraite, sollicité par l'irrésistible besoin qu'éprouvent certaines natures d'échapper au repos qui leur pèse, entreprit en 1793 une longue excursion dans les steppes qui bordent au nord la ligne du Caiîcase et dans les vallées supérieures du Kouban. Enfin deux voyages également intéressants par leurs résultats , quoique fort différents par leur caractère, ceux du naturaliste Marschull de Bieberstein et du savant antiquaire polonais Jean Potocki , signalent les dernières années du siècle. Le comte Potocki a consacré sa vie et sa fortune à d'importants travaux sur les antiquités slaves et les origines de sa patrie 5 son voyage dans les steppes du Caucase eut pour objet la recherche de quelquesuns des anneaux qui rattachent les origines de l'ancienne Sarmatie aux régions de l'Orient. M. de Potocki écrivit dans notre langue; et parmi les titres qui le recommandent à notre attention , ce n'est pas un des moindres d'avoir eu pour éditeur un des savants les plus justement célèbres de l'Europe moderne CO. 19« siècle. Le voyage officiel d'Olivier et de Bruguière à la cour de Perse le 1801 à 1815. avait vivement alarmé le cabinet de Londres; ces alarmes se renouvelèrent, plus vives encore et peut-être mieux fondées, lorsqu'un rapprochement aussi soudain qu'inattendu entre Paul i®^ et le héros qui venait de saisir d'une main si ferme le gouvernail de la France , donna lieu à tant de suppositions sur les projets combinés de Bonaparte et du tzar à l'égard de l'Orient. Quelque gigantesque que fût le plan d'une invasion de IMnde anglaise par le centre de l'Asie , ce plan n'avait rien qui dépassât ce que l'on connaissait du génie audacieux du Premier Consul et do
' Le Voyage du comte Potocki aux steppes du Caucase n*a été imprimé qu*en 1829 à Paris, par les soins de M. Klaproth , qui a fait réimprimer à la suite de cette ëdiUçn le meilleur des ouvrages de l'auteur, V Histoire primitive des peuples de la RiMsie.
DE 1801 à 1815.] VOYAGES DANS LA PERSE. 105
Tesprit aventureux de l'autocrate. Il pouvait donc y avoir là pour FAngleterre un danger réel , et dans cette éventualité redoutable la Pei*se prenait tout à coup une grande importance ; car selon le parti où elle serait entraînée , elle pouvait favoriser ou empêcher l'invasion. Une démarche diplomatique près du Cbâh Feth-Ali-Khân fut donc résolue à Londres, et le colonel John Malcdlm désigné à cet effet. M. Malcolm se rendit de rinde à Téhéran dans Tannée 1801. Le succès de l'envoyé britannique fut aussi complet que son gouvernement le pouvait désirer. M. Malcolm obtint du chah un traité d'alliance perpétuelle^ dont un des articles — triste cachet d'une époque de haine acharnée ! — interdisait l'entrée de la Perse à tous les Français sous peine de mort.
Mais l'homme prodigieux qui présidait alors à nos destinées portait trop haut le nom de la France pour qu'un semblable traité pût avoir une longue durée. Déjà le nom du héros d'Italie et d'Egypte remplissait le Monde. L'imagination des peuples de l'Orient, si facilement ébranlée par tout ce qui est extraordinaire , grandissait encore cette figure déjà si grande , et lui prôtait quelque chose de surhumain. Avant môme que le Premier Consul n'eût revêtu la pourpre impériale et inauguré son avènement à l'empire de Charlemagne par de nouvelles victoires qui devaient frapper l'Europe tout à la fois d'admiration et de terreur, Feth-Ali-Châh déchirait, de son propre mouvement, le traité de 1801 5 et voulant peut-être prévenir par une démarche spontanée la vengeance qu'il pouvait redouter, il écrivait de sa main à Bonaparte pour lui demander son alliance et son amitié. Une telle ouverture était assez importante pour ne pas être négligée. Mais avant de répondre à la démarche du chah par une ambassade officielle , Napoléon voulut qu'un agent de confiance allât en Perse prendre des informations plus précises. M. Amé-dée Jaubert fut choisi pour cette mission difficile, qu'un profond secret devait envelopper. M. Jaubert se mit en route au commencement de 1805, et il était de retour à la fin de 1806. Son rapport détermina l'envoi du général Gardanne avec le titre d'ambassadeur. Le cabinet britannique avait inutilement tenté d'entraver ce rapprochement entre la France et la Perse -, sir Joh n Malcolm, chargé pour la seconde fois, en 1 807, de se rendre près
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du chah , ne put même pénétrer jusqu'à Téhéran. Sir Hartford Jones , qui le remplaça, fut à la vérité plus heureux Tannée suivante , et à la suite de sa mission, un ambassadeur, sir Gore Omeley , arriva en Perse à la fin de 1811 ; mais il n'en est pas moins très-probable que sans les funestes événements de 1814 et 1815, qui vinrent donner encore une fois une nouvelle face à la politique des cabinets, ces efforts de l'Angleterre pour détouraer le chah de l'alliance française seraient demeurés saus résultat.
Si la fibre patriotique , après un intervalle de trente années, ressent encore douloureusement l'impression de ces affireux désastres où s'engloutit l'Empire , on doit pourtant à cette longue suite de fluctuations diplomatiques des résultats d'une autre nature où l'esprit se repose avec bonheur. Les calculs de la politique changent et se modifient comme ses intérêts ; les acquisitions de la science, leur survivent. Les diverses ambassades françaises et anglaises que nous venons de rappeler ont été, de 1800 à 1816, l'occasion d'un nombre considérable de relations toutes fort remarquables , qui ont amplement complété les notions déjà fournies par Chardin et Olivier. Grâce à la masse de documents réunis dans les ouvrages de /. Malcolm et à^^médée Jaubert^ du général Gardanne^ d'^dr. Dupréetde Tancoigm, de Marier^ de Macdonald Kinneir^ de sir Hartford , de Price et de fVilliam Ouseley^ la Perse nous est aujourd'hui mieux connue, l'Inde exceptée, qu'aucune autre contrée de l'Orient.
Les mêmes appréhensions qui avaient donné tant d'activité aux démarches du gouvernement anglais près du chah , déterminèrent dans le même temps deux expéditions analogues dans les pays jusque-là très-peu connus qui sont compris entre la Perse proprement dite et l'Indus. La partie septentrionale de cette région forme, depuis les premières années du dix-huitième siècle , un État indépendant qui prend quelquefois le nom de Kaboul sa capitale, et plus souvent celui d'Afghanistan d'après la race principale qui l'habite^ la partie méridionale, entre l'Afghanistan et la mer des Indes, n'est connue que sous le nom de Balouchistân ou Pays des Balouches. M. Elphinstone fut envoyé en 1808 dans l'Afghanistan, avec la double mission d'en concilier le chef aux intérêts britanniques et d'étudier les resr