DE 1801 A 1815.] PERSE. AFGHANISTAN
sources ainsi que la topographie du pays*, en 1810, MM. Pottinger et Christie parcoururent le Balouchistân sans mission apparente, dans le but de s'assurer des facilités ou des obstacles que cette contrée presque sauvage pourrait offrir à la marche d'une armée. Nul voyageur européen, depuis le siècle d'Alexandre , n'avait pénétré dans ces solitudes arides où faillit s'engloutir l'armée du conquérant macédonien. Les relations de ces deux voyages ont jeté un jour tout nouveau sur la géographie de l'Iran oriental , et forment aujourd'hui encore le fonda de nos connaissances sur ces régions.
Éloignée du bruit des armes qui remplissait l'Europe , et en apparence étrangère aux préoccupations politiques, la Société du Bengale poursuivait avec une activité croissante le cours de ses savants travaux. La langue sacrée, le sanskrit, n'avait plus de secrets pour les Colebrooke et les Wilkins; et l'œil avide des nouveaux indianistes pouvait déjà sonder les profondeurs de cette littérature mystérieuse qui recèle peut-être les plus anciens titres du Genre Humain. En même temps que l'étude philologique, l'étude morale, philosophique et littéraire de l'Inde faisait de rapides progrès *, et la topographie des provinces se perfectionnait et s'étendait à chaque nouvelle acquisition de la Compagnie dans l'intérieur de la Péninsule. Les parties les moins connues étaient celles qui touchent vers le nord à la chaîne de THimalaïa-, l'accès difficile de ces hautes régions, joint au caractère belliqueux des peuples indépendants qui les habitent, élevaient une barrière presque infranchissable entre elles et la curiosité européenne. Aussi le gouvernement général de Calcutta, de même que la Société Asiatique, ne laissaitil échapper aucune des chances d'exploration que le hasard pouvait offrir. Depuis Kirkpatrick et Hardwicke aucune ne s'était présentée jusqu'en 1802; à cette dernière époque, ûvFtarir (^ Buchanan (qui porta plus tard le nom de sir Hamilton) , dont nous avons déjà mentionné le voyage au Maïssoûr , put séjourner quatorze mois entiers à Katmandou, capitale du Népal. Les notions que ce long séjour lui avait procurées sur le pays furent beaucoup augmentées dans un second voyage de 1814, et nous en ont valu une bonne relation. En 1808, la Société de Calcutta fit explorer par M. fVébh , accompagné des capitaines
Râper et Hearsay et de M. Colebrooke^ la partie supérieure du cours du Gange, dont la source , objet de longues controverses entre les géographes, fut enfin reconnue. En 1812 Tintrépide Moorcroft^ parvenu à la haute vallée de Ladak que traverse le cours supérieur du Sindh et qui forme l'extrémité occidentale du Tibet , essaya en vain de franchir le massif des Monts Kouen- Loun qui sépare cette vallée de la Petite Boukhârie \ il ne put ni vaincre ni tromper l'ombrageuse politique, ou si Ton veut la sage défiance des agents du gouvernement chinois , qui étend son autorité jusqu'à celte limite extrême du Grand Plateau. Un musulman de Dehli , compagnon de Moorcroft , a dû à sa qualité d'Asiatique de pouvoir pénétrer dans les contrées interdites au voyageur européen. Mir-Izzet-Oullâh a visité larkand, Kachgâr, Kokand et Ferghâna; et ses itinéraires ont fourni de bien précieux documents pour la géographie de ces régions centrales. Fraser^ en 1815, parcourut le massif neigeux où le Gange et la Djemna ont leurs sources.
Les quinze premières années du dix-neuvième siècle n'ont rien ajouté aux notions acquises sur les extrémités orientales du Continent; l'Archipel Asiatique et le Japon présentent seuls, dans cet intervalle , quelques faits nouveaux à ajouter à leur histoire géographique. La guerre européenne avait fait passer, en 1811, l'île de Java et les autres colonies néerlandaises aux mains de l'Angleterre. Cette possession , quoique momentanée , n'a pas été inutile à l'accroissement de nos connaissances sur celte région insulaire •, elle a surtout puissamment contribué à répandre en Europe les notions recueillies par les précédents possesseurs , et qui étaient restées en quelque sorte confinées dans la Néerlande. L'ouvrage de Marsden sur l'île de Sumatra, ceux de Raffles et de John Crawfurd sur Java et l'ensemble de l'Archipel, se rattachent à cette courte période de la domination anglaise sur les îles Asiatiques.
Le dix-huitième siècle n'avaient produit qu'un seul ouvragtî notable sur le Japon, celui du botaniste suédois Thunberg, Un résident néerlandais, M. Titsingh, celui-là même qui remplit en 1794 l'office d'ambassadeur de la Compagnie Hollandaise près l'empereur de la Chine, profita d'un long séjour à Nagasaki pour y former, quarante ans après Thunberg , une riche coller-
DE 1801 À 181Ô. ] BIMALAÏA. JAPON. 109
tioû de livres, de cartes et d'objets de toute nature. Malheureusement on n'a publié qu'une faible partie de ces riches matériaux. Un moment bn put espérer en Europe que la sévère interdiction de l'empire japonais à tous les étrangers allait devenir moins absolue , et que de nouvelles sources d'instruction sur ce singulier empire nous seraient ouvertes : cette espérance ne tarda pas à être déçue. Le gouvernement russe, qui avait cru voir un favorable augure dans quelques rapports fortuits entre des Japonais naufragés et ses propres sujets de la Sibérie orientale, se détermina, en 1804, à envoyer une ambassade au souverain du Japon. Mais l'ambassadeur lui-même n'obtint qu'à grand'peine la permission de quitter son vaisseau, et ne put se présenter devant le souverain. Cependant, quoique la mission politique et commerciale eût complètement échoué , elle n'a pas été inutile au perfectionnement de la géographie. Le capitaine Krusenstem, chef de l'expédition navale qui transportait l'ambassadeur , put faire de nombreux relèvements sur les côtes japonaises, daùs la mer de Tartarie précédemment explorée par La Pérouse et par Broughton, au pourtour de l'île de Tarakaï et dans l'archipel des Kouriles 5 l'hydrographie de ces parages s'est ainsi notablement perfectionnée dans une assez grande étendue. Un capitaine russe nommé Golovnin^ qui fut enl8ll retenu comme captif par les Japonais, a fourni depuis d'intéressants détails sur Matsmaï, la dernière des îles du Japon vers le nord, et sur les Kouriles méridionales.
A la même époque où avait lieu l'infructueuse démarche du gouvernement russe près de l'empereur du Japon , une mission diplomatique envoyée de Saint-Pétersbourg vers le gouvernement chinois n'avait pas un meilleur résultat. Arrêté à Kiakhta, sur la frontière russo-tartare , par quelques différents survenus avec les autorités chinoises, l'ambassadeur se vit dans la nécessité de reprendre le chemin de la Russie. De quelque peu d'utilité directe qu'ait été cette ambassade de 1805 pour l'avancement de la Géographie, elle n'en doit pas moins être comptée parmi les événements qui ont servi de la manière la plus notable au progrès de nos connaissances générales sur l'Asie. M. Jules Klapro^A, jeune alors et qui depuis a conquis une si haute place parmi les maîtres de l'érudition orientale , était au nombre des
personnes attachées à l'ambassade; et c'est de ce voyage que date sûrement la première pensée de quelques-uns de ces profonds travaux de philologie et d'histoire qui ont si puisssmiment contribué à débrouiller l'ethnologie des parties intérieures et septentrionales du continent asiatique.
Ce fut en effet, dans la vie scientifique de M. Klaproih, un grand avantage d'avoir pu visiter lui-même une partie des peuples qui devinrent l'objet de ses travaux ultérieurs. Son voyage dans le Caucase , de 1807 à 1808, valut à l'Europe la meilleure relation et la plus complète que l'on eût encore donnée sur les parties centrales de l'isthme caucasien. MM. Steven, en 1810, Engelhardt et Parroten 1811, ajoutèrent de nouveaox matériaux à la géographie de cette région.
Il en est une qui lui confine et sur laquelle on ne possédait encore que des données bien incomplètes , qui commençait à attirer d'une manière plus spéciale l'attention des voyageurs instruits : nous voulons parler de l'Asie Mineure. Un savant anglais , Leake^ en avait parcouru en 1800 quelques parties des moins fréquentées , et s'était attaché tout à la fois à l'étude de la topographie actuelle et à la restitution de la géographie classique. Corancez^ en 1809, se rendant d'Alexandrette à Smyrne, suivit, dans l'intérieur de la Karamanie, une ligne où aucun autre voyageur ne l'avait précédé, où jusqu'à présent aucun ne l'a suivi. La côte même de cette partie méridionale de la Péninsule, sur laquelle les marins n'avaient que des cartes d'une date ancienne, fut relevée en 1811 et 1812 par M. Beaufart^ officier de la marine britannique. Le récit des opérations de cette campagne hydrographique, rempli d'observations sur la géographie des parties littorales , est encore aujourd'hui au nombre des meilleurs ouvrages que nous possédions sur l'Asie Mineure. MM. Andrèossy et Pertusier en donnèrent vers le même temps de fort estimables sur le Bosphore-, et l'officier anglais Macdonald Kinneir^ qui savait allier les études savantes avec les devoirs de son état , parcourut la Péninsule dans plusieurs directions en 1813 et 1814. Nous avons déjà cité de lui un remarquable travail sur la géographie de la Perse.
Parmi les voyageurs dont les courses n'ont eu d'autre mobile que les progrès de la science et qui y ont contrtt)ué pour une
Dfi 1801 A 1815.] CàLXASE. ASIE MINEURE. ARABIE. 111
large part, il en est trois qui tiennent un rang éminent dans l'histoire géographique de cette époque : c'est TaUemand Seeizen y l'espagnol Badia et le suisse Burckhardt. Tous les trois appartiennent à l'Asie occidentale. Les lettres de Seetxm (1806* 1810) promettaient de précieuses notions sur la Syrie et sur l'Arabie, et l'on ne saurait trop déplorer que sa triste fin ait privé l'Europe des journaux où il les avait consignées. Badia , qai s'est jrfu à déguiser son nom véritable et son origine sous le nom emprunté A'My-Bey el^jébassi , a perfectionné par de boDoes observations la géographie de quelques points de l'Arabie occidentale et de l'Asie Mineure; et Burckhardt ^ dont le but principal était de visiter la Nubie , n'en a pas moins fourni sur la Syrie des notes indispensables à consulter pour la connaissance des pays compris entre Halep et la Mekke.
Le noir génie <ie la Guerre qui pendant vingt ans a secoué sur Deisie à 1845. rËurq)e ses torches incendiaires, est enfin enchaîné \ la Paix au front rayonnant , entourée du bienfaisant essaim que forment sur ses pas les lettres et les arts , les sciences , le commerce et riodustric, verse son baume réparateur sur nos plaies saignantes, sèche les larmes, éteint les haines , confond dans une généreuse fraternité les peuples, tour à tour vainqueurs et vaincus , qu'avaient si longtemps divisés des passions furieuses, et leur prépare , après des maux communs , une commune prospérité. La pacification générale de 1815 marque incontestablement une nouvelle ère dans l'existence intellectuelle d'une partie des nations de l'Europe, aussi bien que dans leur existence politique. La dévorante activité que vingt années de guerre universelle avaient imprimée à l'esprit humain, changeant alors d'objet et d'aliment, se tourne tout entière vers les nobles travaux de l'intelligence et les hardies spéculations du commerce. Les reiiherches et les découvertes qui depuis un quart de siècle avaient eu lieu en Angleterre dans le champ de b littérature asiatique se répandirent alors et devinrent en peu de temps communes è. l'Europe entière. Cultivé dans un terrain
112 ASIE. [19^ SlÈCLb.
plus large et fécondé par le concours d'une nouvelle génération de travailleurs, qui lui communiqueront en quelque sorte la sève dont eux-mêmes sont remplis , Tarbre y portera bientôt de nouveaux fruits , et des mains habiles sauront y greffer des pousses nouvelles. En même temps une foule d'hommes actifs, entreprenants, à Timagination aventureuse, impatients de franchir les barrières dans lesquelles le continent européen avait été longtemps emprisonné , s'élancent vers tous les points du Globe avec une incroyable ardeur. Quelques-uns , victimes des réactions politiques , vont chercher sur les plages étrangères un asile que leur refuse leur patrie, où ils rapporteront plus tard le tribut de leurs observations. A aucune époque, peut-être, un aussi grand nombre de voyageurs n'avait sillonné dans tous les sens les mers et les continents. L'Asie , en particulier, en a vu depuis trente ans une quantité presque innombrable. Et dans cette multitude de voyageurs qui en ont visité à peu près toutes les parties , mais qui ont afflué surtout vers la région méridionale, maintenant exclusivement soumise à l'influence britannique et où les communications sont aussi plus faciles, il en est un très-grand nombre de fort remarquables par l'étendue des recherches et la précision des résultats. On pourrait dire presque sans exagération que si la totalité des découvertes antérieures était anéantie , et que nous eussions seulement celles qui ont eu lieu dans les trente dernières années , l'ensemble de nos connaissances sur toutes les contrées de l'Asie , la Chine exceptée , s'en ressentirait à peine.
Nous faisons une exception pour la Chine, parce que l'accès a continué jusqu'à présent d'en être rigoureusement interdit aux voyageurs étrangers, et que des relations publiées par des hommes qui de tout le sol chinois n'ont vu que Canton ; ou tout au plus Péking à l'autre extrémité de l'empire, ne sauraient tenir lieu de celles que nous ont données dans le dernier siècle les Missionnaires qui en ont parcouru les provinces et levé la ' carte. Le gouvernement anglais essaya vainement en 1816dereprendre les négociations que n'avait pu faire réussir l'ambassade de ]orà MacarMey ; celle de lord Amherst ^ dont nous avons deux relations , n*a pas eu un meilleur résultat. Grâce à l'exploration de quelques parties du golfe de Pé-tché-li , où jus-
DE 1816 A 1845.] TRAVAUX DF.S HOLLANDAIS SUR l'aSIC ORIENT. 113
qu*alors aucun bâtimeni européen n'avait pénétré, et à la reconnaissance de la côte occidentale de la Korée ainsi que de quelques-unes des îles de Lieou-Khieou, cette expédition n'a cependant pas été stérile pour la géographie. La mission russe qui s'est rendue à Pékingen 1820 et dont M. Timkovski, qui en avait la direction , a donné l'historique , présente moins de renseignepients nouveaux sur la Chine proprement dite que sur la Mongolie. Entre plusieurs autres relations d'une moindre importance, nous nous bornerons à mentionner celles d'un missionnaire d'origine prussienne, M. Karl Gutzlaff, lesquelles ne fournissent néanmoins de notions dignes d'intérêt que sur quelques points du littoral. Peut-être les événements récents auxquels ont donné lieu les différents survenus entre la Chine et la Compagnie anglaise des Indes Orientales , sont-ils destinés à opérer tôt ou tard dans la politique du gouvernement chinois à Tégard des Européens un changement qui ne pourrait qu'être grandement profitable à nos connaissances sur l'Asie orientale.
Si jusqu'à ce jour le gouvernement chinois n'a ouvert aux Européens que deux points de son immense empire, d'un côté Péking, où la Russie entretient un collège déjeunes de langues, de l'autre Canton, seul port où les vaisseaux étrangers puissent aborder 5 si les Missionnaires catholiques qu'il tolère encore dans quelques-unes de ses provinces y sont l'objet d'une active surveillance et de restrictions gênantes, le gouvernement japonais, encore plus absolu dans son interdiction, n'ouvre au commerce étranger qu'un seul de ses ports , et n'y reçoit , nous le savons , qu'un seul peuple européen , les Hollandais. Celte faveur exclusive dont ceux-ci jouissent à Nagasaki depuis bientôt un siècle et demi ne nous avait valu de leur part , jusqu'à ces derniers temps, aucun ouvrage important pour la connaissance d'un pays sur lequel eux seuls étaient cependant à même de recueillir quelques notions : Kœmpfer était allemand, et Thunberg suédois ; et c'est en se joignant aux ambassades que de temps à autre le gouvernement néerlandais envoie à lédo , qu'ils avaient pu recueillir les données sur lesquelles se fondent leurs relations. Mais la Hollande se rachète enfin du trop long silence dont l'Europe savante était on droit do lui faire un rq-» H. B
114 ÀSifi. [lO^siku.
proche. Nous avons mentionné précédemment les intéieasaots ouvrages publiés depuis le commencement du siècle actuel sur les manuscrits de M* Titsingb ; trois autres Hollandais, MM. Meflen^ Fischer et PœffonX aussi donné sur le Japon, de 1830 à 1833, des écrits remarquables, fruit de leurs obswvatioas personnelles. Ces écrits n'ont été eux-mêmes que les précurseurs d'un ouvrage capital, qui doit eJQfacer tous ceux qui Font précédé. Un savant médecin allemand, M. SieboUiy qui a passé sept années au comptoir de Nagasaki , où il a réuni une collection plus riche enoore que celle de M. Titsingh, publia, aussiftât son retour en Europe, une série de monographies d'une extrême importnnce^ et ces traités partiels, que leur auteur coordonoe en ce moment dans un grand ouvrage d'ensemble sous les auspices du roi des Pays-Bas, composeront bientôt une des plus belles publications dont aucune contrée de l'Asie ait été l'objet. Il faut aussi reporter au gouvernement Néerlandais l'honneur des importants travaux géographiques que M. le baron Derfeldm de Hinderstein publie sur l'Archipel Asiatique, dont la géographie s'est d'ailleurs enrichie d'un grand nombre de renseignements partiels fournis par les navigateurs.
Sans être, comme la Chine et le Japon, directement interdites à la curiosité européenne , les diverses contrées comprises dans la péninsule Trans-Gangétique n'en sont pas moins restées jusqu'à présent, nonobstant quelques relations anciennes que nous avons précédemment énumérées, au nombre des pays les moins connus de l'Asie. Les hautes montagnes qui défendent l'intérieur de la péninsule, les vastes forêts qui la couvrent, les tribus barbares qui l'habitent, en ont repoussé les plus hardis voyageurs , et ont lassé jusqu'à la constance des Missionnaires. Les parties littorales sont les seules sur lesquelles noyas ayons quelques notions; les ténèbres épaisses dont le reste est enveloppé sont à peine sillonnées çà et là de quelques lueurs incertaines, qu'y jettent les vagues indications des livres chinois ou les rapports souvent contradictoires recueillis par les voyageurs.
Nous pouvons espérer , cependant , pour un avenir peu éloigné, des connaissances plus précises et plus étendues sur quelques parties au moins de cette grande région. Des événe-
HK 1816 k 1845.] RELATIONS RÉCKlIT. «UR LA PlÉNtNS. TRANS-GANG^T. 115
meotâ d'une date peu ancienne (1824) ont procuré aux AnglaiB des établissements territoriaux d'une asses grande étendue sur plusieurs points de la côte occidentale ; el si les obstacles qui jusqu'à ce jour ont fermé aux Européens Taccès des contrées intérieures ne sont pas au-dessus des forces humaines, nous pouvons être certains qu'ils seront surmontés par l'infatigable eurioâité de cette nation exploratrice. Déjà, quelques années avant ces événements, une ambassade conduite par M. /. Crauhfurd s'éldt rendue à Siam et dans la Gochincbine pour y nouw des rdationa de commerce (1821) ; le peu de besoins et la médiocrité des éléments d'échange de ces deux pays ont rendu cette mission sans résultat. Elle nous a néanmoins valu deux nouvelles relations qui prendront utilement place à côté des relations anciennes du P. Tachard, celle de M. Crawfurd luimême, et celle du médecin de l'ambassade, M. G. Finlayêon. Le même M. Crawfurd a été chargé , cinq ans plus tard , après la conclusion du traité qui avait mis fin à la guerre avec les Birmans, d'aller à la cour d'Âva sceller par une ambassade solennelle les nouveaux rapports établis entre le souverain birman et la nation britannique. La relation officielle de cette «lisiion a été aussi rendue publique , et elle ajoute beaucoup à ce que le major Symes nous avait appris , trente ans auparavant, sur le même empire.
JNous pourrions citer un grand nombre de noms d'un ordre secondaire. Les Missionnaires qui bravent encore dans la Gochincbine et au Tunkin les persécutions et les supplices nous donnent fréquemment sur ces deux royaumes et sur les contrées voisines d'intéressantes notices de détail; d*autres renseignements en grand nombre sont fournis par les voyageurs qui touchent accidentellement à quelque point de la Péninsule. Nous ne devons pas oublier le beau travail hydrographique exécuté ^1831 sur la côte de la Gochincbine par les officiers de la loarine française, sous la direction du capitaine Laplaee, Dans la région montagneuse du nord-ouest, où la presqu'île Trans- Gangétique confine à la fois au Tibet, au Boutan et aux provinces orientales de l'Inde britannique , les ingénieurs anglais ont déjà exploré des pays absolument inconnus d'une assez grande étendue , et on leur doit d'avoir enfin levé les doutes
que l'on conservait encore sur la direction que prennent dans la partie inférieure de leur cours plusieurs des rivières qui ont leur source dans le haut Tibet.
L'Inde, où nous pénétrons par la vallée du Brabmapoutra, fait succéder tout à coup à une pénurie de documents géographiques qui va trop souvent jusqu'à Tindigence , une richesse qui touche presque à la profusion. Cent pages ne suffiraient pas à la simple énumération des noms à qui une publication plus ou moins importante a conquis, depuis trente ans, le droit de prendre rang parmi les voyageurs de Tlnde. Et si dans cette foule de noms, anglais pour la plupart, il en est un grand nombre sur lesquels la science n'arrêtera pas son regard, il en est beaucoup aussi qui ont notablement servi à perfectionner la géographie et l'ethnographie de la Péninsule , et quelques-uns se placent honorablement au rang des voyageurs savants qui ont le plus contribué à l'avancement de nos connaissances générales sur la configuration de l'Asie et sur la physique du Globe. Parmi ceux qui sans prétendre à cette place éminentese distinguent cependant de la foule des simples touristes, il faut citer d'abord le vénérable Reginald lïeber, dignitaire du clergé anglican , que ses fonctions évangéliques , et plus encore la propension de son caractère,- mirent pendant trois années (1824- 1826) en contact intime avec la population hindoue, dont il étudia dans toutes les classes les mœurs, les croyances, l'état civil et les habitudes. Le major Tod et M. John Malcolm sont connus de l'Europe savante , le premier par son Histoire du Radjasthan et diverses recherches sur les antiquités hindoues , le second par son excellent Mémoire sur l'Inde Centrale et par d'importants travaux historiques sur la Péninsule. Déjà nous avons eu à citer de lui une Histoire de la Perse , qui seule aurait suffi pour assurer à son auteur un rang élevé dans la littérature historique de l'Asie. Nous ne pouvons pas entrer dans le détail où nous entraînerait l'indication des ouvrages purement historiques relatifs à l'Inde 5 néanmoins nous devons citer encore, à raison de leur importance pour les études générales, l'Histoire du Hindoustan par M. Mountstuari Elphinstone , et le savant commentaire que M. Troyer a joint à sa traduction de l'Histoire $an8krite des rois du Kachniîr, Les Mémoires de la Société de
D£ 1816 A 1845.] TRAVAUX RÉCENTS SUR l'iNDE. 117
Calcutta sont devenus d'année en année un répertoire toujours plus riche et plus varié de voyages scientifiques et de profondes recherches sur les langues , les religions , la littérature et l'orgauisalion civile des populations de THindoustan. D'autres sociétés savantes se sont organisées sur dilBférents points de l'Inde à l'exemple de la Société du Bengale , et rivalisent avec celle-ci d'efforts et d'activité pour l'éclaircissement des nombreuses questions que cette grande région présente encore aux méditations du philologue , de l'historien et du philosophe. N'oublions pas, dans cet aperçu des travaux relatifs à l'Inde qui présentent un caractère de généralité , l'immense triangulation que la Compagnie a fait exécuter depuis le cap Comorin jusqu'à l'Himalaïa pour servir de base à la grande carte de l'Hindoustan, un des plus beaux monuments chorégraphiques, et certainement le plus vaste , dont aucun peuple se puisse glorifier. Le nom de MM. Lambion et Everest se rattache honorablement à ce travail gigantesque, digne complément de la belle suite de cartes hydrographiques publiées par le bureau de l'Amirauté de Londres et par le dépôt français de la Marine sur l'ensemble des mers orientales. La géographie de l'île de Ceylan s'est enrichie, dans la période que nous parcourons, des ouvrages de Davy et de Bennett ^ indépendamment d'une série de positions astronomiquement fixées par M. Templeton; et nous pourrions encore citer , comme se rattachant à l'Inde , outre les relèvements hydrographiques exécutés par Moreshy^ de 1834 à 1836, dans cette longue chaîne d'îlots d'une disposition si remarquable que l'on nomme l'Archipel des Maldives, un certain nombre d'autres travaux intéressants sur cet archipel singulier , qui ne nous était connu que par la vieille relation de notre compatriote Pyrard.
Mais c'est à l'extrémité septentrionale de l'Hindoustan , dans la région alpine de l'Himalaïa, qu'ont eu lieu depuis 1815 les explorations et les travaux scientifiques les plus nombreux , les plus suivis, ceux dont les résultats , en même temps qu'ils excitaient au plus haut point l'attention des savants , ont été plus particulièrement de nature à captiver l'intérêt général et à frapper l'imagination.
Les voyages de Colebrooke et de Webb aux sources du Gange
118 km. [19*8tiCLi.
en 1808, ceux de Hoorcrort au plateau de Ladak et de Fraser aux sources de la Djemna del8i2àl8l4, avaient confirmé par un grand nombre de faits et d'inductions ce que Ton savait déjà de la très-grande élévation des monts Himalaïa. Néanmoins aucun de ces trois voyageurs, faute des instruments nécessaires, n'avait fait à cet égard d'observations précises; et les résultats approximatifs que les savants de Calcutta se croyaient fondés à admettre parurent tellement prodigieux, tellement hors de proportion à certains égards avec d'autres faits avérés relatifs au relief du Globe , qu'une détermination rigoureuse des hauteurs contestées devenait indispensable. Ce fut, en 1816, l'objet spécial des nouvelles expéditions de MM. ff^ebb^ Hodgson et Herbert, Ces expéditions, comme les précédentes, furent dirigées vers la haute région où le Gange, le Setledje, le Sindh et le Tzangbo-tchou ou Brahmapoutra , si différents dans leur cours originairement dirigé vers les quatre points de rhorizon, ont leur source presque conlmune : — singulier phénomène de géographie naturelle , que les Brahmanes du vieil Hindoustan consacrèrent dans leurs mythes religieux. Le doute ne fut plus possible après les mesures hypsométriques des trois observateurs ; il fut dès lors constaté que le massif himalaien est de toutes les montagnes du Globe — de toutes celles au moins que l'homme a mesurées — le plus élevé au-dessus -de l'Océan* Ua grand nombre de passes conduisant des plaines cultivées aux gra* dins du plateau ont une élévation supérieure au sommet du mont Blanc, le point culminant des Alpes ^ et ces passes elles-mêmes, où Ton trouve encore les traces de la présence de l'homme, sont dominées par des pics dont le front perdu dans les nues et couronné de glaces éternelles atteint une hauteur de 20 à 25,000 pieds. Aucun des sommets qui surmonte en Amérique la gigantesque chaîne des Cordillères n'arrive à cet énorme chiffre; les plus hauts glaciers de nos Pyrénées, transportés par de modernes Titans sur les pics les plus élevés des Alpes, donneraient à peine une idée de ces colosses de l'HimalsIïa.
Plus d'un fait important était acquis à la science; mais l'exploration géographique de ce massif presque inaccessible était loin d'être complète. On avait à peine examiné les vallées supérieures; le revers septentrional, et le pays qui de là s'étend
DE 1816 ▲ 1845.] HIMALàU. 119
vers le nord et le nord-ouest, étaientencore à reconnaître. Une muraille de granit et de glace , déchirée seulement par les fissures à travers lesquelles se précipitent les fleuves qui vont plus loin arroser d^un cours tranquille les plaines unies du nord de la Péninsule ; une !%uite de rudes vallées profondément encaissées entre des montagnes à pic; un climat polaire sous la latitude de la Syrie; des pays sans chemins frayés, où de nouvelles privations, où de nouveaux périls attendent à chaque pas celui qui ose affronter ces contrées sauvages, tout semblait défier les efforts des explorateurs : la volonté se roidit contre les obstacles ; l'ardeur sembla s'accroître avec les difiicultés. Depuis 1817 jusqu'en 1829 les tentatives se succédèrent presque sans interruption, et chaque nouvelle expédition ajouta quelque chose aux résultats des expéditions précédentes. MM. Hogdson et Herbert, rentrés dans la lice, les trois frères Gérard^ qui tous trois ont péri à la lâche , Maorcroftj qui déjà s'était signalé par un précédent voyage , et qui devait trouver dans celui-ci une fin malheureuse, Trebeck, compagnon de Moorcroft et comme lui victime des fatigues et du climat, fVilliam Franklin, Lloyd, Johnson, athlètes nouveaux dignes de leurs prédécesseurs, %urent tour à tour dans cette périlleuse croisade de la Science contre la Nature. La région ainsi explorée et décrite ne forme qu'un point peu étendu sur la carte d'Asie ; mais ce point est un des plus importants pour la solution des grands problèmes de la géographie physique. C'est le nœud d'où semblent rayonner, au sud-est par le Népal , à l'ouest par le nord de l'Iran , à l'est entre le Tibet et la Tartarie, au nord vers Kachgar et l'Altaï, les grandes diaines de montagnes qui forment conune la charpente de l'Asie, et qui enveloppent, entre les sources du Gange et le Qorddela Chine, le renflement central que l'on a nommé le Grand Plateau.
Parmi ces noms dont s'honore l'Angleterre savante, vient se placer un nom — et ce n'est pas le moins glorieux — qui appartient à la France : c'est celui de f^ictor Jacquemont. Victor Jacquemont explora comme naturaliste de 1828 à 1832 » au nom de Qotre Muséum d'Histoire naturelle, le haut Hindoustan et la partie occidentale de l'Himaiaïa jusqu'au Kachmîr. Aux études géologiques et botaniques qui faisaient l'objet essentiel de sa
mission , Jacquemont a su joindre une foule d'observations d'un autre genre , non moins précieuses pour qui cherche dans les relations des voyageurs les éléments de la connaissance des peuples. Chez lui la grâce de l'esprit n'avait pas souffert du contact sévère de la science. Tout à tour naturaliste profond et piquant narrateur, trouvant dans l'inépuisable fonds de sa gmté toute française un auxiliaire fidèle contre les fatigues et les périls du voyage, éminemment doué de cette philosophie pratiquela bonne et vraie philosophie^ qui sait s'accommoder au temps, aux circonstances et aux hommes, Jacquemont est du nombre de ces trop rares voyageurs également recherchés des savants et des gens du monde. On aime sa personne autant qu'on s'intéresse à ses travaux^ et lorsqu'une mort imprévue vient briser tout à coup cette existence toute pleine de sève et d'avenir, chacun se prend à pleurer en lui un compagnon, un ami. Plusieurs autres de nos compatriotes réclament aussi une place honorable parmi les modernes explorateurs de la terre des Brahmanes. M. Théroulde a récemment parcouru le nord de l'Inde à la recherche des monuments de la littérature indigène; M. Théodore Pavie en a rapporté des impressions qu'un style chaudement pittoresque sait faire partager au lecteur. Un jeune orientaliste, le D' G. Robert, a publié quelques fragments qui feraient désirer une narration plus ample, et les Souvenirs de M. Adolphe Delessert ne seront pas sans fruit pour les sciences naturelles.
Plusieurs des intrépides explorateurs qui depuis 1816 out
remonté le Gange et franchi la barrière qui de ce côté ferme
l'Hindoustan, visitèrent, nous l'avons dit, la longue vallée que
traverse l'indus dans la première partie de son cours, avant
qu'il atteigne la frontière du Kacbmir. Cette vallée du haut
Indus est regardée conmie appartenant au Tibet : c'est la seule
portion de cette dernière contrée sur laquelle nous ayons
eu quelques notions depuis l'ambassade de Turner. Moorcrofl,
lors de sa seconde expédition, y rencontra un voyageur
hongrois non moins remarquable par l'excentricité de son
caractère que par la singularité de son genre de vie : c'était
Csoma de Kôrôs. M. Csoma avait quitté sa patrie dans le seul
but d'aller chercher le berceau de sa nation jusqu'au cœur