RETRAITE DES DIX-MILLE. TRÉBIZOMDE
la côte de Trébizonde. Les diverses circoDst&Dces du récit ne Dous paraissent pas laisser le moindre doute sur cet itinéraire, dont la nature a marqué les traits d'une manière ineffaçable ^ans ce pays profondément accidenté. De la vallée de BaïbourC à la côte , les passages ne sont d'ailleurs pas nombreux ; la circonstance du Thékhès fixe avec certitude celui que les Hellènes suivirent. Nous avons particulièrement insisté sur ce point, parce que le commentaire, d'ailleurs si précieux, de M. William AinsworLh ne nous parait pas avoir ici un degré suffisant d'exactitude et de précision.
Quant à la nature presque vénéneuse du miel de ces montagnes , c'est un fait qui fut connu de toute l'antiquité , et qui a été confirmé par les voyageurs modernes (0.
L'armée grecque resta un mois à Trébizonde : ce n'était pas trop pour se refaire des fatigues inouïes qu'elle avait éprouvées depuis son départ de Cunaxa. Mais comme les vivres manquaient pour une si grande multitude, on fit, pour s'en procurer, plusieurs excursions sur le territoire des peuplades voisines , surtout chez les Driles , tribu qui avait plus d'une fois, du haut de ses âpres montagnes^ porté la guerre et le pillage sur le territoire trapézontien. C'était le plus belliqueux de tous ces petits peuples de la côte pontique. Ils étaient armés de longues piques, de jambières, de casques à la paphlagonienne, et portaient des boucliers d'osier. Une place qu'ils appelaient leur métropole , et qui était construite en bois dans une position très-forte, fut prise et brûlée (2).
Enfin les Grecs songèrent au départ. Les malades, les plus vieux soldats, les enfants et les femmes furent embarqués; le reste se remit en route à pied. Ceux-ci arrivèrent au bout de trois jours à Kérasous, «ville hellénique, colonie des Sinopéens , située en Kolchide sur le bord de la mer (s). »
* Aux témoignages rapportés par M. Âinsworth (p. 190), on peut ajouter une DOte spéciale de M. WiU. Hamilton sur ce sujet {Researches m Aaia Minor, t. II, p. 383).
* Lib. V, c. 2. C'est la première fols que le nom de ce peuple, ou plutôt de cette tribu , paraît dans la géographie.
' Lib. V, c. 3« Getto ancienne Kérasous de IMUnéraire des Dix-Mille n'est pas la Kérasous, ou Gorasus , qui devint, longtemps après, célèbre dans rtiW>
326 ASIE-MINEimB. [S* SIÈCLE àV. J.-C.
L'armée se remit en marche après dix jours de repos, u an rivée aux confins du pays des Mossunèques, elle leurdépuU Timésithée de Trébizonde, qui était leur hôle public, potir demander si elle devait regarder le territoire qu'elle allait traverser comme pays ami ou comme ennemi. Les Mossunèqued, se fiant sur la force de leurs places , répondirent que l'on ne passerait point. Timésithée exposa alors à l'armée que leÈ Mossunèques de l'Ouest étaient en guerre avec ceux-ci. On jugea à propos d'inviter les premiers à une alliance offensive contre les
autres L'alliance fut proposée et conclue. Les Mossutlèques
de l'Ouest envoyèrent alors trois cents bateaux faits d'un seul tronc d'arbre et portant chacun trois hommes , dont deux débarquèrent et se mirent en bataille , laissant le troisième dans le bateau. Ces bateaux s'en retournèrent ainsi conduits par un seul rameur... Les guerriers mossunèques portaient tous des boucliers d'osier couverts de cuir de bœufs blancs garni de son poil, et de la forme d'une feuille de lierre. Ils tenaient de l'autre main un javelot long de près de six coudées , armé d'une pointe de fer, et du côté de la poignée terminé en boule. Leurs tuniques ne descendaient pas jusqu'aux genoux^ elles étaient d'une étoffe épaisse comme des couvertures de lit. Ils avaient la tête couverte de C/asques de cuir à la paphlagonienne, sur le milieu desquels une tresse en crin s'élevait en spirale comme une tiare. Ils étaient aussi armés de haches de fer Un d'entre eux préluda : tous aussitôt entonnèrent un chant, et, marchant en cadence, passèrent à travers les rangs des Hellènes qui étaient sous les armes, puis s'avancèrent aussitôt contre l'ennemi vers le poste qui paraissait le plus facile à emporter. C'était un lieu en avant de la ville qu'ils nommaient leur métropole (0. Dans cette ville était la principale forteresse des Mossunèques , cause originaire de cette guerre ; la possession de
toire. Cette dernière, qui existe encore sous ie nom de Keraw>uD, était beaucoup plus loin à l'Ouest sur la côte. La Kerasous de Xënophon o& subsiste plus ; mais le nom s'en est conservé dans celui de Kérasoun-Dérèh que porte une petite vallée qui vient aboutir à la mer entre le cap Yoros et le cap Kéréli. F'oy, Will. Hamilton , Researches in A$ia Minor^ 1. 1, p. 350« . ^ Hécatée nommait la ville des Blossunèques Kfioiradès (Gi-deasus, p. 281 , note 3 ).
HETRAITE DES DlX-ltlLLfe. MOSSONÈQUES. 327
cette forteresse rendant , à ce qu'il paraissait , maître dfe tbut le pays. Les alliés des Hellènes prétendaient que le parti con* traire n'en était pas le juste possesseur, qu'elle devait leur appartenir en commun , et que leurs adversaires s'en étaient emparés
au détriment du reste de la nation La première attaque fut
victorieusement repoussée parles assiégés... Ceux-ci coupèrent la tête de ceux qu'ils avaient tués , et les montrèrent aux autres Mossunèques et aux Hellènes en dansant et en chantant un air de leur pays... Mais le lendemain les Grecs et leurs alliés prirent une complète revanche. La ville des Mossunèques fut emportée et livrée aux flammes... Le roi de ce peuple fait sa résidence dans une tour de bois construite sur le sommet de la mon-
tagneCO; ils l'y entretiennent à frais communs, et lui servent de gardes. Il refusa d'en sortir et y fut consumé. Ceux qui s'étaient réfugiés dans les tours du premier poste forcé y restèrent avec la même obstination , et subirent le même sort. Les Hellènes mirent la ville au pillage. Ils trouvèrent dans les maisons des amas de pains qui se transmettaient de père en fils, à ce que dirent les Mossunèques. 11 y avait aussi du blé nouveau en gerbes. La plus grande partie de ce grain était de l'épeautre (Ceià). On trouva, dans des vases de poterie, des tranches de dauphin salé. D'autres vases étaient pleins de la graisse de ce poisson , employée par les Mossunèques aux mêmes usages que l'huile d'olive par les Hellènes. Des greniers étaient couverts d'une quantité de châtaignes sans interstices, et qui, bouillies, leur tenaient lieu de pain. Il se trouva aussi du vin, qui , lorsqu'on le buvait pur, paraissait aigre à cause de sa rudesse ; mêlé avec de l'eau, il acquérait du parfum et un goût agréable.
» Les Hellènes continuèrent leur marche , après avoir remis la place à leurs alliés. De toutes les autres villes ennemies que
1 Les bistoriens postérieurs ont dérivé le nom des Mossunèques d*un mot grec jji.d9uv ou (xd^jov , qui signifie une tour construite en bois, parce que ce peuple , disait-on , vivait dans des tours de cette espèce. Sauf la circonstance de la tour royale , Xénopbon ne rapporte rien de semblable. Il pourrait bien en être de cette origine des étymologistes grecs comme de tant d*autres mauvaises étymologies anciennes , uniquement fondées sur des consonnances pliis ou moins rapprochées. Si ce peuple avait eu un nom national autre que celui que les Grecs écrivent Mossunèques, Xénophon n'aurait sûrement pas omis une circonstance si notable.
32ë àSI£«llUfBURE« [5« HÈGLE AV. J.-€.
ToQ trouva sur son chemin , les moins fortes forent abandonnées par leurs défenseurs; les autres se rendirent volontairement. Voici ce que c'était que la plupart de ces villes. Elles étaient distantes entre elles d'environ quatre-vingts^stades C^) , les unes plus , les autres moins. En jetant des cris d'une place , les Mossunèques se font entendre de l'autre, tant le pays est élevé et creux. Quand les Hellènes furent arrivés chez les Mossunèques leurs alliés , ceux-ci leur montrèrent des enfants de gens riches nourris de châtaignes bouillies. Ils sont gras ; leur peaa est délicate et très^blanche. Ils difierent peu par rembonpoiot et la taille. Leur dos est peint de plusieurs couleurs ; sur le devant du corps , ils portent des stigmates représentant des fleurs. Ils recherchaient les faveurs des femmes qui suivaient Tarmée, même aux yeux de tous les soldats : telle est la coutume du pays. Hommes et femmes , tous y sont blancs. Les soldats de Texpëdition disaient q^e, de toutes les nations qu'ils avaient vues , celle-ci était la plus barbare , et la plus éloignée des Hellènes par les mœurs. Les Mossunèques font en public ce que les autres hommes cherchent à cacher , et ce dont on s'abstient si l'on est vu. Sont-ils seuls, ils se conduisent comme s'ils étaient en société. Ils se parlent à eux-mêmes, et rient de ce qu'ils disent ; ou bien ils se mettent à danser comme des gens qui veulent montrer leur agilité à des spectateurs, quoiqu'ils soient sans témoins.
» Les Hellènes employèrent huit jours à traverser le pays des Mossunèques, soit ennemis , soit alliés, et arrivèrent à celui des Khalubes. C'est un peuple peu nombreux et soumis aux Mossunèques ; la plupart vivent de leur travail aux mines de fer (^).
» On trouva ensuite le pays des Tibarênes , dont le sol est
^ Environ un demi-kilomètre.
> Telle est la puissance des localités pour déterminer, selon leur nature, le genre de vie des peuples, qu'aujourd'tiui encore les liabitants de quelques>uues de ces parties de la côte pontique sont exclusivement occupés, comme les anciens Khalubes , des travaux des mines et de ceux de la forge. Rien n*est changé dans cette région de l'Asie-Mineure depuis trois mille ans. — Notre historien a rencontré d'autres Khalubes fort loin de là dans TEst, au fond des montagnes de l'Arménie ; nous traiterons au long , dans la parUe de notre ouvrage consacrée k cette dernière contrée , de ce qui regarde ce peuple si diversement célèbre.
USTBAiTE DES DIX-MILLB* KHALDBfiS, BTG. 3i9
plus uni y et dont les places, situées sur le bord de la mer, soat moins fortes... Ou marcha pendant deux jours à travers leur territoire, pour gagner Kotyôra, ville hellénique , colonie de Sinope, située dans le pays des Tibarênes... On y séjourna quarante-cinq jours... De même que Kerasous et Trébizonde, Kotyôra payait tribut à Sinope, leur commune métropole.. . (0 ».
La partie de la relation que nous venons de transcrire est riche en renseignements nouveaux sur la région Nord-Est de l'Asie- Mineure *, bien des siècles se sont écoulés depuis le temps de Xcnophon , avant que des notions plus détaillées et plus précises nous aient été données par les voyageurs sur ces pays sauvages. L'exactitude générale des documents antérieurs , depuis le périple orphique des Argonautes jusqu'à celui de Scylax, est confirmée par les indications concordantes de l'historien ; mais de plus, la précision de ces indications corrige ce qu'il y avait encore de vague dans les notions précédentes. Le nom de Kolcbide paraît ici étendu sur la côte jusqu'à l'ouest de Trébizonde ; circonstance dont nous n'avons pas lieu de nous étonner , sachant que toutes les tribus de cette partie de la côte du Pont étaient sœurs des Kotches par la langue et l'origine.
Les Hellènes s'embarquèrent à Kotyôra sur des bâtiments Tournis par les Sinopéens ; des envoyés de Sinope , qui étaient venus au-devant de la petite armée pour la déterminer à ce parti, se souciant peu, sans doute, de voir leur territoire à la merci d'une troupe affamée , firent aux Grecs le tableau suivant des difficultés qui les attendaient dans les pays qu'ils auraient encore à traverser. «Je connais, leur dit l'orateur, le pays et les forces des Paphlagoniens (^). On trouve dans leur province et de très-belles plaines et de très-hautes montagnes. Et d'abord , je sais par où il vous y faudra pénétrer. 11 n'y a point d'autre chemin qu'une gorge dominée des deux côtés par des montagnes élevées. Qu'une poignée d'hommes occupe ces hauteurs, ils sont maîtres du défilé , et aucune armée n'y passerait malgré eux ; c'est ce que je puis prouver à ceux que vous enverrez
« Lib. V, c. 4 et 5.
* C'éuit le premier (>euple que les Hellènes allaient rencontrer en sortant Ue Kotyôra,
330 ISIB-VfllEIJRE. [5^ SifeGLE àV. J.-C.
ftvec moi (0. On trouve ensuites des plaines défendues par une cavalerie que les Barbares regardent comme meilleure que celle d'Artaxercès. Elle n'a point marché au secours de ce prince, quoiqu'elle en eût reçu Tordre : celui qui la commande est trop fier pour obéir.
>» Supposons que, soit en dérobant votre marche à l'ennemi, soit en le prévenant, vous puissiez passer ces montagnes, et qu'arrivés dans là plaine vous battiez cette cavalerie qui monte à plus de cent vingt mille hommes , vous arriverez à des fleuves : d'abord au Thermodôn, large de trois plèthres. Je présume que vous aurez peine à le passer, ayant en tête des ennemis nombreux, et suivis par d'autres qui menaceront votre arrièregarde. Vous trouverez ensuite l'Iris , qui a aussi trois plèthres de largeur. Le troisième est le Halys , qui n'a pas moins de deux stades de large. Vous ne pourriez le traverser sans bateaux : qui vous en fournira? Après le Halys , si vous le passez , vous arriverez aux bords du Parthenios, qui est aussi peu guéable. Je pense donc que continuer votre route par terre est un parti je ne dis pas difficile , mais absolument inexécutable ; au lieu que si vous vous embarquez , vous longerez la côte d'ici à Sinope , et de Sinope à Héraclée. D'Héraclée, vous rie serez plus embarrassés, soit pour aller par terre, soit pour continuer votre navigation, si vous l'aimez mieux ; car vous trouverez dans cette ville beaucoup de bâtiments (*). >>
Ce tableau des obstacles naturels du pays qui borde le Pont- Ëuxin depuis la région du bas Halys jusqu'à Héraclée, est fidèle ; ceux des voyageurs modernes qui ont visité cette partie de la Péninsule nous la représentent en effet comme difficilement praticable.
L'armée s'embarqua par un vent favorable ; on longea , pendant un jour et une nuit, la côte de Paphlagonîe qui restait à gauche , et Ton arriva le lendemain à Sinope (Sinôpè) ; les bâtiments mouillèrent à Harmènê, port des Sinopéens. Sinope était une ville fondée par les Milésiens sur la côte de la Paphlagonie...
* M. Ainsworth (p. 205) croit que ce. défilé est siiué dans la rangée de montagnes qui se prolonge au nord pour aller former le cap Yasoun , l'ancien •lasonium promoniorium.
» Lib. V, cap. 6.
RETRAITE DIS BIX-1IILI.B. BITHTNIE. 331
De là, les navires contiiiuèFent de longer la terre pendant deux jours. « En longeant les côtes (depuis Kotyôra) , dit ici Thisto* rien , les Hellènes contemplèrent avec un vif intérêt et la pointe lasonia , où , dit-on , aborda le navire Argo , et les embouchures des fleuves : d'abord du Thermodôn; ensuite de l'Iris, puis dii Halys, enfih du Parthenios. Lorsque nous eûmes passé l'embouchure de ce dernier fleuve, nous arrivâmes à Héraclée (Hêrakleïa), ville hellénique, cdonie de Mégare , située dans le pays des Mariandyniens, et nous mouillâmes près de la Khersonèse d'Akbérousias. C'est là, dil-on, qu'Hercule descendit aux enfers pour enchaîner Cerbère^ l'on montre encore à présent, comme monument de sa descente , un gouffire qui a plus de deux stades de profondeur... La plaine est traversée par le fleuve Lykos, large d'environ deuxplèlhres(0. »
Ici les soldats délibérèrent s'ils continueraient leur route par terre ou par mer jusqu'à la sortie du Pont. A mesure que l'on se rapprochait de la patrie , les liens de la discipline se relâ* cfaaieiit, en même temps que s'affaiblissait le sentiment des périls de la retraite. L'armée se partagea en trois corps , qui continuèrent leur rouie par trois diemins différents. L'un se remit en mer sur des bâtiments de transport fournis par les Héracléens ; le second côtoya le rivage; le troisième, que conduisait Xénophon , s'avança par l'intérieur du pays.
Ces trois divisions de l'armée hellénique se trouvèrent de nouveau réunies à Kalpê , port situé vers le milieu de la Tbrace asiatique Cs). « Cette Thrace, dit Xénophon, qui commence à la bouche du Pont-Euxin et s'étend jusqu'à Héraclée , est à la droite de ceux qui entrent dans le Pont. De Byzance à cette ville, un long jour suffit aux galères qui ne se servent que de leurs rames. On ne trouve dans cet intervalle aucune ville hellénique ni alliée des Hellènes ; tout le pays est occupé par les seuls Thraces Bithyniens. Ces peuples, dit-on, traitent cruellement les Hellènes qui échouent sur leur côte ,^ ou qui viennent à tonn ber entre leurs mains. Le port de Kalpê est à mi-chemin d'Héra**
»Lib. VI,c. 2.
' Ibid, — L'emplacement do ce port est indiqué anjoiird'liul par un Heu
nommé Kirpëh Liman , ou KefliLcn Âdasi , à l'ouest de remboachure du Sakiiria(Âinsw., p. 218).
332 isiË-MuiEDRx. [5* sifcCLE AV. j.h:.
clée à Byzance pour les navigateurs. Un promontoire s'avance au milieu des flots : du côte de la pleine mer il se termine par un rocher à pic, dont la moindre hauteur est de vingt orgyies(0. Un isthmie de quatre plèlhres de largeur tout au plusO joint ce promontoire à la terre ; et Tespace renfermé entre la mer et ce passage étroit pourrait contenir une ville peuplée de dix mille habitants. Le bassin du port est sous le rocher même ; du coté de rOuest un autre rivage l'environne. Près de la mer, coule une source d'eau douce très-abondante et dominée par le rocher. Les bords mêmes de la mer fourniraient une grande quantité de beaux bois de construction ; et une infinité d'autres bois garnissent le pays. La montagne, qui prend naissance au port, s'étend dans l'intérieur des terres jusqu'à vingt stades environ. L'on ne trouve point de pierres sur le terroir-, mais le côté du mont qui borde le rivage , dans l'espace de plus de vingt stades , oflfre une forêt touffue d'arbres de toute espèce, fort élevés. Le reste du pays est beau , spacieux , couvert de villages très-peuplés. Il produit de l'orge, du froment, toutes sortes de légumes, du panis, du sésame, et quantité de figues; beaucoup de vigne y donne d'excellent vin. Enfin il y croît de tout, excepté des oliviers. Tels sont les environs de Kalpê C^). »
Xénophon s'arrête avec complaisance sur la description d'un site où il avait songé à bâtir une ville pour y fonder une colonie, dont ceux de ses compagnons que la beauté du pays eût tentés auraient formé le noyau ; mais ce dessein n'eut pas de suite, et l'armée, se remettant en marche à travers la Bithynie, arriva le sixième jour à Chrysopolis de Chalcédoine (Khalkhêdonia), ville située sur la Propontide , vis-à-vis de Byzance , à l'entrée du Bosphore (^).
Nous n'avons pas à suivre la troupe des Hellènes pendant son séjour Qn Thrace, où elle se mit au service de Seuthès, roi du pays; mais nous la ramènerons de Thrace en Lydie, où se termine le récit de la retraite. L'historien est très-succinct sur cette dernière partie de l'itinéraire : il s'agissait là de pays trop fami*
i De 35 à 40 mètres.
* Environ 120 mètres.
8 Lib. VI,c. a.
^ C'est aujourd'hui Scutari, vls-i-vis de Ck^nslautinople.
tlH l>R LA RfetltAltÊ DES Dlt-UILLB. iAA
Uers à ses compatriotes pour que l'intérêt cpii avait pu accoro* pagner les Dix-Mille au milieu de contrées barbares et de peuples ignorés, les suivît dans des provinces amies et si bien connues.
« On s'embarqua à Lampsaque (Lampsakos), dit Xénophon
De là on marcha par la Troade; et après avoir franchi le mont Ida, on arriva d'abord à Ântandros (0. On suivit alors le rivage de la mer, et Ton atteignit la plaine de Thêbê en Lydie C^). Puis traversant Atramyttion et KertônosC*), on entra, près d'Atarnea , dans la plaine du Kaïque , et l'on parvint à Pergamos en Mysie C*). »
Xénophon termine l'histoire de cette expédition mémorable par une récapitulation des grandes provinces et des différents peuples dont l'armée avait traversé le territoire pendant sa re* traite ; cette énumération a son intérêt. « Voici , dit-il , le nom des Satrapes qui gouvernaient les contrées que nous parcourûmes. Artimas commandait en Lydie, Artakamas en Phrygie, Mithridatès en Lykaonie et en Cappadoce, Syennésis en Gilicie, * Dernès en Phénicie et en Arabie , Belesys en Syrie et en Assyrie, Rhôparas en Babylonie, Arbakas en Médie, Tiribaze chez les Pfaasianiens et les Hespérites. Les Kardoukhes , les Khalubes , les Khaldaïens, les Makrônes, les Kolches, les Mossunèques, les Koîtes et les Tibarênes se gouvernent eux-mêmes. Korylas avait le commandement de la Paphl agonie, et Pharnabaze celui de la Bithynie. Les Thraces d'Europe obéissent à Seathès^^). »
L'expédition racontée par Xénophon, depuis sa sortie de Sardes jusqu'à son retour à Pergame , n'avait pas duré moins de quinze mois ^ et pendant ces quinze mois de travaux , de dangers et de fatigues presque ininterrompus , l'armée avait fait, en
^ Le nom d*Antandro subsiste encore sur la c6te septentrionale du golfe d'Âdramittl.
* L'usage avait conUnué d'appliquer à cette partie de la Mysie le nom de Lydie, que l'extension du royaume lydien, sous Crésus, y avait porté. F'oy» ci-dessus , p. 283.
^ Airamyttion subsiste toujours, sous le nom à peine altéré d'AdramItti, an fond du golfe du même nom que couvre Ttie de MyUiène , i'ancieune Lesbos. Ou croit retrouver le site de Kertônos, la Karéné d'Hérodote, dans l'emplacement actuel de Keliès Liman , au sud d'AdramitU.
* Lib. VII, c. 8.
^ Ibid. ad fin.
934 Asu^wiisims. [4^ siècle ay. i.-c.
df^ux cent quinze marches^ 1155 porasangeB ou 34,650 stades^ ce qai indique pour chaque jour de marche près de cinq parasanges et demi, ou environ 6 et demi de nos lieues cohh munes.
Plus de soixante ^ns s'écoulent depuis le retour des Dix-Mille, sans que les monuments actuels qui nous restent de ces ancieiM temps fournissent aucun fait qui intéresse l'histoire géc^raphiqœ de TÀsie-Mineure. ^i les démêlés des Grecs d'Ionie avec le Roi, ni leurs efforts d'affranchissement toujours infructueux, ne touchent à l'objet que nous avons ici en vue. Mais, dans cet intervalle, on ouvrage parut chez les Grecs d'Asie qui nous fournirait sans doute d'utiles matériaux s'il était arrivé jusqu'à nous : cet ouvrage est celui d'Éphore. Né à Cume en ÉoUde , Éphore fut un des disciples du célèbre Isocrate, et fiorissait vers le miliea du quatrième siècle. Il avait écrit, comme Hérodote, une bis* toire universelle du monde connu , mais en s^arrêtant beaucoup plus que ne l'avait fait son illustre prédécesseur aux origioes héroïques de l'Hellade et à la fondation des colonies helléniques après la guerre de Troie j particulièrement à celle des colonies asiatiques. Éphore s'était étendu avec une prédilection particulière sur les détails géographiques qui se liaient à son sujet : deux livres tout entiers de son ouvrage , le quatrième et le cfih quième , étaient exclusivement consacrés à la description de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. On peut croire que la description de notre Asie-Mineure y occupait une place notable. Cette partie des écrits d'Éphore lui avait valu , chez les anciens, un rang éminent parmi les géographes de l'école ionienne; le savant et judicieux Polybe , et plus tard Strabon loi-même , lo citent fréquemment et presque toujours avec éloge. 11 nous est difficile aujourd'hui , spécialement en ce qui se rapporte à la contrée qui nous occupe, déjuger par nous-mêmes jusqu'à quel point ces éloges étaient mérités, au moins quant à la nouveauté des ren^ seignements. Une vingtaine de fragments, la plupart de très-pen d'étendue, sont tout ce qui nous reste de son Asie-Mineure (*^-
* Ces fragments, recueillis pour la plupart de Strabon et du géograpW Etienne , ont été soigneusement réunis par MM. Mûller dans le prédeOJ rth lume des Fragmenta Historicorum Grœcorum qui fait partie de la JïiWwthèque Grecque, éditée par M. Ambr. Flrmin Didot, Les fragments qui se rap*
4PH0RE If MNI AftUHIIlIBVEB. 235
fitetts VQyona par ua da ces fragroeots (0 qu'Êpbore comp- ^^t dans la Péninsule seize peuples différents , dont trois Grecs (les Éoiiens, les Ioniens et les Doriens), et les autres barbares ou mélangés. Hérodote , un siècle auparavant, en avait compté trente C^) : Ëphore réunissait sans doute plusieurs petites peuplades aux peuples principaux dont ils n'étaient que des gqbdi visions ou des tribus détachées; et d'ailleurs, par Ténu* mération que Strabon rapporte , nous voyons que l'historien de Cume n'étendait sa nomenclature que jusqu'au Halys. Il n'y fait entrer, en effet, ni les Gappadociens , ni les populations de la côte pontique, à l'exception, toutefois, des Khalubes, excep<* tiofl dont Strabon s'étonne et que rien ne nous explique C^).
Quel que fût, dans son ensemble, le mérite de la géographie d'Éphore, nous ne pouvons souscrire, au moins en ce qui re* garde l'Asie-Mineure , à l'importance que lui ont attribuée quelques savants modernes. Ce qui nous reste de fragments pour ceUe portion de sa description de l'Asie ne permet pas, nous le répétons, de se former à cet égard une opinion suffisamment motivée. Il faudrait que nous fussions à même de comparer la description de la Péninsule telle qu'Éphore l'avait écrite , avec les descriptions et les documents antérieurs , et c'est ce que Doas ne pouvons plus faire que pour une très-faible partie. Nous itô doutons pas qu'il n'eût profité des nombreux rcuseignemcnls, qui, depuis le temps d'Hérodote, avaient dû se répandre parmi les Hellènes asiatiques sur les régions intérieures et orientales de la Péninsule; mais cette présomption ne s'appuie maintenant pour QQus sur aucun passage, sur aucune citation directe. Ce qui est certain, c'est qu'à l'égard de la côte, la seule partie de l'Âsie-Mineure à laquelle se rapporte le peu de fragments que
portent à l'AsIe-MIneure , et dans lesquels on pourrait désirer un ordre mieux »HTi, vont du n** 80 au n** 103.
^ Fr. 80; ex Strabon. lib. XIV.
' F&y. ci-dessus, p. 294.
' Il faut remarquer aussi qu'Éphore , si le texte que I*on nous rapporte de ^^ n'est pas tronqué, comptait les Klialubes parmi les nations méditerrchi^éennet de la Péninsule, par opposlUon aux peuples du littoral. 11 est permis de douter que la citaUoa soit exacte, ou même complète, puisque l'on o*y voit l^ figurer les Lydiens.
Sâ6 ASIfi-VmttlKB. [4* SifcCLB AT. J.-C.
Ton noua ait tfansmis , nous ne trouvons rien au delà de ce <|Qe nous savons par les documents plus anciens. Pour les peuples qui habitaient vers la mer ( ntre la Cotchide et le Halys , notamment les Mossunèques et les Tibarênes, Éphore avait évidemment puisé ses renseignements aux notions que Xénophon , et d'autres historiens de la retraite des Dix-Mille, en avaient données (0; pour le surplus du littoral, sur lePont-Euxin et les autres mers environnantes, le Périple de Scylax et les autres anciens documents ioniens, si détaillés et si précis, avaieot très-probablement été ses guides. Si donc, comme on Ta dit, et comme on a tout lieu de le croire, la description de TAsie- Mincurc écrite par Ëphore fut la source commune à laquelle puisèrent plus tard les auteurs d'ouvrages analogues, tds que Scymnus de Khios et plusieurs autres, il faut du moins reconnaître que cette source, à laquelle les compilateurs ont pu recourir de préférence, n'avait qu'une autorité de seconde main.
Contemporain d'Éphore , et comme lui formé à l'école d'Isocrate , qui les avait poussés l'un et l'autre dans la carrière historique, Théopompe de Khios y marcha l'égal de son condisciple. Il avait écrit, entre autres ouvrages que le temps n'a pas respectés, une histoire hellénique qui commençait ou finissait celle de Thucydide, et une histoire de Philippe, fils d'Amyntas, en cinquante- hait livres. On rapporte qu'il avait beaucoup voyagé, notamment en diverses parties de l'Asie-Mineure, et que f)hisiours des nombreuses notices géographiques répandues dans ses écrits étaient le fruit de ses propres observations. La perte de ses ouvrages, dont nous n'avons que de maigres extraits et quelques fragments disséminés , est une Incune des plus regrettables dans l'histoire géographique du monde ancien. Rien de ce qui nous reste de lui n'est de nature à figurer dans celle de l'Asie-Mineure.
CVst à cette époque aussi , c'est-à dire de 350 à 340 avant notre ère, qu'il faudrait placer la détermination de la latitude de Byzance, que, sur quelques passages mal intei'prétés d(î Strabon, on avait toujours regardée comme l'ouvrage de Py théas, si M. Le-
* Voy. fragm. 81 et 82, comparés à la relation de Xénophon, d-denu, p. S26; add. fr. 85.
MARCBIS D'ALEXAM0ft£ £M A8IE-MINBUftE. 337
troime o'aTait yictorieusement démontré (0 que d'après les textes mêmes sur lesquels on s'appuie , cette détermination — fautive, on le sait , de plus de deux degrés en excès — ne saurait être attribuée à l'astronome marseillais, et s'il n'avait fait voir, par des inductions au moins très*probables, qu'elle doit être rapprochée de nous de plus d'un siècle et demi. Cette détermination erronée, qui emportait avec elle un faux gisement de la Propontide et de toute la région nord-est de la Péninsule, a eu, comme nous le verrons par la suite, une longue influence sur la géographie astronomique de ces contrées.
Le temps approchait où l'Europe, autrefois menacée dans son indépendance par les armées du grand roi , allait prendre sur l'Asie une éclatante revanche : le prince à qui les destins réservaient cette mission providentielle était né, et se préparait, par une éducation mâle et forte, aux grandes choses qui bientôt allaient étonner le monde.
Ce qu'Aristagoras avait osé concevoir plus de deux siècles et demi auparavant, ce qu'avait préparé l'habile politique de Philippe de Macédoine , son ûls Alexandre allait l'exécuter.
La conquête de l'Asie par Alexandre est le fait le plus prodigieux que présentent les annales de l'ancien monde avant l'avénement de la puissance romaine : nous avons dit ailleurs combien cette expédition gigantesque servit aux progrès généraux de la géographie.
Sans doute elle ne formerait pas, dans l'histoire géographique de l'Asie-Mineure , une ère moins notable que daus celle de la généralité de l'Asie , si les monuments originaux qui en furent le fruit étaient arrivés jusqu'à nous.
Chaque nouveau pas que nous faisons dans nos études est ainsi marqua par une lacune et par un regret; nous marchons au milieu des débris d'un édifice iipmense, où quelques colonnes à demi-brisées qui sortent encore çà et là du sein des ruines nous aident seules à en reconnaître l'ensemble et à en restituer la disposition primitive.
* Letronne, Éclairciisementê sur Us pauagei 4ê Straban reloHfsà la hHtmêe de Marseille et deByxancey sel<m Pythias e< Hipparqwj dans le Journal 4es i^avantSf 1319 , p. 091 «
â38 ASIE-MkMEDM. [4* «flCLE AV. J.-G.
On sait qu'Alexandre, formé par son maître Aristote an goût éclairé des sciences d'observation aussi bien que des sciences morales, s'était fait accompagner d'hommes habiles, que daos nos langues modernes nous nommerions des ingénieurs, chargés de reconnaître, de mesurer et de décrire non-seulement les pays que traverserait l'armée , mais encore les provinces et les contrées adjacentes. Ces matériaux précieux, qui embrassèrent toute l'Asie de l'Hellespont au Gange, servirent ensuite de base à un ouvrage qui fut rédigé par ses ordres , et qui pré* sentait le tableau le plus complet, le plus exact et le plus détaillé que l'on eût eu jusqu'alors de la presque totalité du monde connu.
Mais ni ces Mémoires géographiques , ni aucune des relations composées par plusieurs des compagnons et des généraux du con* quérant, n'ont résisté à l'action dévorante des siècles ; nous n'en connaissons aujourd'hui que ce que nous en ont conservé les écrivains compilateurs, Diodorc, Strabon, Pline, Arrien, Quinte- Curce, et d'autres moins importants. Quelque précieux que ces débris doivent nous paraître, combien ils sont loin de remplacer ce que seraient aujourd'hui pour nous les originaux détruits!
Pour nous renfermer dans l' Asie-Mineure, on ne saurait douter que les marches d'Alexandre , qui en sillonnèrent dans plusieurs directions toute la partie occidentale ainsi que la plupart des contrées du centre et de la zone du sud, n'aient considérablement avancé la géographie de la Péninsule; nous croyons même qu'à l'exception de quelques provinces du nord , telles que la Paphlagonie et la région pontique, auxquelles il faut peut-être ajouter le plateau cappadocien à l'est du Halys, la topographie de l'Asie-Mineure fut dès lors aussi bien connue qu^elle a pu l'être à aucune époque de l'antiquité, depuis le siècle d'Alexandre jusqu'à la fin du Bas-Empire, et beaucoup mieux qu'elle ne l*a été dans les temps modernes jusqu'aux explorations savantes que notre époque a vu s'accomplir. A partir du temps d'Alexandre, eneflfet,onsent, en lisant l'histoire, que l'on marche sur un terrain devenu familier. Désormais , les notions de détail peuvent s'améliorer; mais la connaissance de l'ensemble est fixée , et n'a plus à recevoir d'extension notable.
Présentons maintenant rapidement l'aperçu des marches de
HARCHES D\L«XA!<BftE EN ASIE-MINEURE. 339
fsTtùée macédonienne, depuis THellespont jusqu'à I?sos, aux confins de la Syrie. Ici notre principal guide est Arrien; la portion correspondante de Thistoire de Quinte-Curce est en partie perdue (0.
Les Macédoniens traversèrent l'Hellespont vis-à-vis d'Abydos, et vinrent camper dans la plaine voisine sous les murs d'Arisbê; Farmée persane s'était rassemblée à Zêleïa sur la Propontide , non loin de la péninsule de Cyzique. Si près de Troie , Alexandre ne voulut pas quitter son camp d'Àrisbê sans aller visiter cette ville, immortalisée par les chants d'Homère. Arrivé à Ilion , il monte à la citadelle pour y offrir des sacrifices à Pallas ; il enlève du temple de la déesse les armes que les Hellènes y avaient consacrées, disait la tradition W , après la guerre de Troie , et y suspend les siennes 5 puis il redescend dans la plaine qui borde le cap Sigée, pour y couronner le tombeau d'Achille. —^Heureux Achille, s'écria- t-il , d'avoir eu Homère pour héraut de ta gloire! Il regagne alors son camp d'Arisbé; et le lendemain , laissant derrière lui Perkotè et Lampsaque , il va camper sur les bords du Prosaktion , torrent qui descend du mont Ida, et va se perdre dans la Propontide vers le débouché de l'Hellespont. De là il se rend par Kolônai à Hermôton , pendant qu'un corps détaché allait prendre possession de Priâmes, ville inconnue d'ailleurs , qui paraît avoir été située plus avant dans les terres (*). L'armée persane s'était repliée derrière le Granique, qui coule entre le Prosaktion et Cyzique, et dont le
1 Ârrian., De Expedit, Alex,^ lib. I et II; Quint. Gurt., De rébus gestiê Alexandriy lib. III, c. 1 à 11; Diod. Sicul., lib. XVII, c. 17 à 37. — Nous avons profité de l'excellent exposé que M. Félix de Beaujour a fait de cette partie d^ marches d'Alexandre, f^oyage MiHt. dans Vemp. Ottoman y t. II, c. 13.
> Tradition pour le moins fort douteuse ; car cette Ilion n'était certainement pas la Troie homérique brûlée par les Grecs, mais bien celle que les Ëoliens, qui vinrent s'établir en Troade dans le cours du douzième siècle , avaient relevée sur un emplacement voism {voy. ci-dessus, p. !i83, note 2). Nous reviendrons sur ce sujet. Alexandre avait conçu le projet de faire rebâtir dans Ilion un temple beaucoup plus riche que celui qu'U y avait visité ; la mort prématurée du héros laissa ce projet sans exécution. Diod., Ub. XVIII , c. /iu Strab., lib. XIII, p. 593, édit. Casaub.
* C'est la première fois que le nom de ces trois villes paraît dans Thistoire.
340 ASIE-milSIJJlB. H* SIÈCLE AY. tA.
profond encaissement rend le passage difflcUe. On sait qaelte fut rissue de la bataille livrée sur les bords de ce fleuve: cette première victoire laissa TAsie -Mineure à la merci d'Alexandre.
Il marcha directement vers Sardes , résidence des satrapes persans. La ville lui ouvrit volontairement ses portes. La cita^ deile, ceinte d'une triple muraille, s'élevait sur un mont escarpé; Alexandre y fit bâUr un temple à Jupiter Olympien, et laissa dans la ville Âsandros, fils de Philotas, qu'il nomma gouverneur de toute la province, mais en permettant aux Lydiens de se gouverner selon leurs anciennes lois nationales. L'armée s'avança de Sardes sur Épbèse, partagée en deux corps. L'un y alla directement sous la conduite de Parménion en longeant la gauche du Caïstre ; l'autre, conduit par Alexandre, s'y rendit par Smyrne, qui n'était alors qu'une réunion de bourgades situées au nord du Mélès. Alexandre campa de l'autre côté de la rivière au pied du mont Pagus; et sur un songe qu'il eut durant la nuit, il ordonna à Lysimaque, un de ses lieutenants, de bâiir une ville en ce lieu : c'est celle qui existe encore aujourd'hui. D'Éphèse, Alexandre se dirigea sur Milet eu côtoyant la mer. Dans sa marche, il reçut la sounaission de Magnésie et de Tralles; et ayant passé le Méandre sans empêchenrient, il se présenta devant Milet qu'il prit d'assaut. Marchant ensuite sur Halicarnasse , il se rendit maître en passant de toutes les villes intermédiaires, et vint camper à cinq stades de la ville. Halicarnasse , forte par sa position sur un plateau élevé , était défendue par Memnon de Rhodes , général grec au service de Darius, et qui avait été investi , outre le gouvernement de Y^^sie Inférieure. (cette dénomination était alors la plus usuelle, pour désigner, sinon la péninsule entière de l' Asie-Mineure, au moins la partie occidentale depuis le Halys), du commandement général de la flotte persane. La ville fut emportée de vive force, et Alexandre y laissa trois mille Macédoniens sous la conduite de Ptolémée, fils de Séleucus, pour contenir la citadelle où Memnon s'était retiré. Il remit le gouvernement du pays à Ada, reine de Carie, qui l'avait reçu avec honneur, et s'était empressée de lui ouvrir les portes d'Alinda, ville forte où elle résidait. Ada , fille d'Hékatomnos , avait épousé , conforraéniçot
MAKCHES d'àLÊXàNDRE EN A81E-MINEUB£. 34Ï
à la loi des Cariens, son frère Hidriée, et celui-ci en mourant lui avait laissé l'administration du royaume.
Les affaires de la Carie réglées, Alexandre se porte sur la Lycie et la Pamphylie , pour s'emparer de toutes les côtes maritimes et annuler ainsi la flotte ennemie , qui en tirait toutes ses ressources. La première place dont il s'empare estHypama. A son approche, Telmissos , Pinara, Xanthos, et trente autres villes de moindre importance, font leur soumission. Il a passé le Xanthe et occupe toute la Lyciè jusqu'au canton de Milyas, qui en est au nord la partie la plus montagneuse. Le pays de Milyas était regardé comme faisant partie de la grande Phrygie, mais Darius l'avait compris dans la circonscription de la Lycie.
Alexandre, continuant de longer la côte, atteint la pointe S.-E. de la presqu'île lycienne, et remonte delà au Nord vers la Pamphylie par le détroit de Phasélis. Ce défilé, resserré entre la mer et le mont Rlymax (la Chimère des anciens poètes) , est inondé quand les vents du Midi soufflent avec violence. Alexandre le franchit, ses soldats ayant de l'eau jusqu'à la ceinturé; puis il tourne le fond du golfe, une partie de l'armée continuant de suivre le rivage , une autre partie coupant court par des défilés que les habitants avaient indiqués dans la montagne , et il s'avance par Perghé et Aspendos jusqu'à Sidô. Les Sidéens étaient une colonie de Kumê (ou Cume) en Éolide. Ils racontaient une chose étrange sur les premiers temps de leur histoire. Leurs ancêtres , disaient-ils , peu après être abordés sur cette côte après leur départ de Kumê, avaient oublié tout à coup la langue hellénique, et parlé une langue barbare qui n'était point celle des peuples voisins , mais qui leur était propre et les distinguait encore des nations environnantes. Telle était la tradition de Sidê.
L'armée se dirigeait sur Syllion, place fortifiée que défendait une garnison nombreuse, lorsque Alexandre fut informé que les Aspendiens avaient repris les armes après son passage. II revient sur ses pas pour les réduire. Aspendos est assise sur un roc escarpé que baigne TEurymédôn ; malgré cette forte position, les habitants se hâtent de racheter par une prompte soumission leur mouvement de révolte, et de recourir à la clémence du vainqueur. Alexandre retourne de là à Perghê, et de Perghô il s^ dirige au nord , par Telmessos et Sagalassos , vers
84S A$l£-lUM£Ua«« [4® 9IÈCL£ ÂT. j.-c.
le haut pays phrygien , à travers les croupes et les tarasses éa, mont Taurus. Les Telmessiens et les Sagalessiens sont d'origine barbare (0 et de sang pisidien*, leurs villes sont très-fortement assises dans des lieux difficiles. Les habitants de Telmessos ont dé plus la réputation de s'élever autant par leur bravoure aun dessus des autres Pisidiens, que lesPisidiens eux-mêmes se distinguent sous ce rapport des peuples environnants. Leur ville fut cependant emportée^ Sagalessos avait déjà fait sa soumission. Les Macédoniens marchent ensuite contre le reste des Pisidiens, et emportent d'assaut une partie de leurs villes \ les autres capitulent.
Maître de la plus grande partie du littoral darAsi&rMîneure, Alexandre avait compris qu'il ne pourrait garder ces provinces maritimes s'il ne s'emparait de celles du centre : tel fut l'objet de son excursion sur le plateau phr^^gien.
Le premier point notable où il arrive est le lac Askanié , où les habitants recueillent un sel fossile qu'ils emploient au lieu de celui de la mer ('). Cinq marches plus loin dans l'intérieur, il est devant Kelaïnai, ville que l'itinéraire des Dix Mille nous a déjà fait connaître. De Kélaïnai , Alexandre se re^d à Gor* dion, ancienne ville royale de la Phrygie, située près de la droite du Sangario», dans la partie supérieure de son cours (s). La Phrygie avait beaucoup de bourgades, mais peu de .villes, Gordien, sa capitale, passait pour être à égale distance du Pont- Ëuxin et de la mer de Cypre (*).
Durant son séjour à Gordien, Alexandre monta à la citadelle pour y voir le char du roi Midas et le nœud célèbre qui en retenait le joug. Ce nœud, fait d'écorce dé cornouiller, était enlacé avec tant d'art, que l'œil n'en pouvait discerner ni le commencement ni la an. Un orade avait promis l'empire du monde à
* Barbare , on le sait , est seulement synonyme , dans la bouche des ancien» Grecs , d'étranger, de non hellénique,
* C'est aujourd'hui, selon M. William Hamilton, non le lac de Bouldour» comme l'avaient pensé Leake et d'autres voyageurs , mais celui de Tcbardek , qui est un peu plus avancé dans l'Ouest {Researches in Asia-MinoTy voL 1, p. A96 et 503).
* Cette ville est aujourd'hui ruinée.
^ Quint. Cari. III , 1. Cette opinion est loin d'être exacte.
MARCHES D'AIAXàllMB Bft ASIE-MINEURE. 843
eçlui qui d^erait le noeud : Alexandre le trancha d'un coup de son épée.
Le jour suivant, Alexandre se met en marche pour Ankura (Ancyre), dont les habitants se soumettent sans combat; les Paphlagoniens font également leur soumission, sous la condition que Tarmée maoédonienne n'entrera pas sur leur territoire. Alexandre les range sous rautorité du gouyemeiir de la Phryt gie -, et continuant de s'avancer vers la Cappadoce , il fiounM une grande partie du pays qui s'étend des deux cotés du Halys^ Lea historiens sont vides de détails, quant à cette partie des marches de Tarmëe , où nous eussions pu trouver de précieux renseignements sur une région de la Péninsule qu'aucun document antérieur ne nous a jusqu'à fH'ésent fait connaître*
De là il se replie vers le Sud , et aUeint les Pyles de Gilicie au point où Cyrus avait franchi le Taurus pour descendre dans la plaine marHime. Alexandre atteignit Tarse, sans avoir eu de combat à soutenir : le général persan qm était chargé de dé^ fendre le passage ^ avait précipitamment repassé les défilés et s'était replié vers les plaines de l'Ëuphrate, où ae trouvait le gros de Varmée persane.
C'est pendant son passage à Tarse qu'Alexandre^ attaqué d'une ièvre dangereuse que lui avaient occasionnée les eaux glacées du Kydnos où il s'était imprudemment baigaé étant couv^ de sueup^ excita l'admiration par sa confiance magnaaime dans sou médecin Philippe, secrètement accusé de s'être vendu à Dariua^ Promptement guéri de cette maladie, Alexandre déploie de nouveau son activité accoutumée. Des troupes sont envoyées le long du Taurus pour s'emparer des autres défilés qui conduisent de la Cappadoce aux plaines inférieures; pendant que le prince lui-même se porte de Tarse sur Ankhialon, où l'on voyait le tom-* beau de Sardanapale avec une inscription célèbre, et d'Ankhialon à Soloi, où il jette une garnison. Maître alors de toute lacôte cilicienne, comme il l'était déjà de celles de la Pam* phylie et de la Lycie , et ne laissant derrière lui aucune partie de la Péninsule quî ne lui obéisse, il se rapproche de Tarse et se dirige vers la frontière syrienne. Il traverse la plaine Aléienne, pays bas et en partie noyé qui s'étend du Saros au Pyramog, touche à M^arsoa , atteint MaUoa où il passe le Pyrame , longe,
344 A8tE*llINBimB. [4* «kCLK AT. J.-€.
entre la mer et les montagnes , la côte septentrionale du golfe myriandrinien , passe en vue de Sokhos et d'Issos , et arrive à l'entrée des Pyles Syro-€ilieiennes qu'il trouve inoccupées , et qu'il met deux jours à franchir pour aller poser son camp près de Myriandros. Mais là il apprend que l'armée ennemie, après avoir traversé le nord de la Syrie au-<les8oa8 de TAmanos, avmt commis l'imprudeoee d'abandonner de vastes plaines où pouvait se déployer son immense cavalerie , pour s'engager dans les vallées étroites qui binent le fond du golfe : il repasse alors ^ toute hâte le défilé qu'il venait de franchir, et vient camper non l(»n d'Issos à la vue du camp persan.
C'est à l'histoire qu'il appartient de raconter maintenant la bataille mémorable à laquelle la plaine d'Issos a laissé son nom^ et qui ouvrit à Alexandre les chemins de la Haute-Asie, coœme la bataille du Granique lui avait ouvert ceux de l' Asie-Inférieure.
Nous n'avons voulu que tracer les marches de l'armée macé* donienne à travers TAsie^Mineure , et recueillir le peu d'indications géographiques que les historiens qui n<His sont parvenus ont empruntées à ceux que nous n'avons plus ; la suite de l'ex^jédition n'appartient pas à notre sujet actuel.
La période des successeurs d'Alexandre n'apporte aucun fait nouveau à l'histoire géographique de la Péninsule , bien que pendant un quart de siècle elle ait été le théâtre principal de leurs sanglantes contentions. Des partages faits et défaits au gré de la force des armes; trois ou quatre royaumes qui s'élèvent, s'étendent, se resserrent ou s'absorbent tour à tour selon la fluctuation des événements , peuvent offrir un certain aliment aux recherches laborieuses de l'historien , mais n'éclairent ea rien la marche des connaissances géographiques. Ipsos, où se vida, en l'an'SOl , ce long conflit d'ambitions rivales , était une bourgade obscure située vers l'extrémité S.-O. du plateau phrygien, non loin de la ville actuelle d'Aôoum-Kara-Hissar. La bataille d'ipsos partagea la Péninsule en deux divisions principales, dont le Halys fut encore une fois la limite commune : à l'Ouest, entré le fleuve et l'Egée, l'ancien empire de Crésus devient un annexe du royaume de Thrace; à l'Est, entre le Halys et l'Ëuphrate, la Cappadoce et le reste de la côte pontique sont rattachées à l'empire oriental de Seleucus. La Cilicie fi^rma
L'AftlE-MMELAE SOUS LES 61JCCBSSEIJES d'aLBX. H&
un petit royaume séparé. Ce dernier partage lui-même reçut encore dans plusieurs de ses parties de fréquentes modifications. Diverses provinces , la Bithynie, la Carie , la Mysie, la Cappadoce, le Pont, se reformèrent successivement en principautés indépendantes, dont l'histoire fort imparfaitement connue ne reçoit çà et là quelques clartés inégales que du peu de monuments nuroismatiques recueillis et commentés par les antiquaires. Un résultat qu'il importe davantage de signaler, parce qu'il touche de près à l'histoire monde des races de cette région de l'Asie, est l'influence de cet ensemble d'événements sur le caractère et les développements ultérieurs de la civilisation de la Péninsule. A partir de cette époque, l'Asie-^Mineure se rattacha rapidement au monde hellénique; elle devint grecque par la langue, par les mœurs, par le sentiment même de la nationalité. Toutefois , il y a là encore une distinction importante qui ne nous parait pas avoir été suffisamment aperçue, et dont aucun historien n'a tenu compte. Cette fusion des habitants de TAsie- Mineure dans la nationalité hellénique n'est complète et absolue que pour une portion de la Péninsule, pour la portion occidentale, —sauf encore les populations indomptées des montagnes du sud ; — la partie orientale, la Cilicie d'abord, mais surtout la Cappadoce et le Pont , sont bien loin d'adhérer d'une manière aussi intime à cette communauté morale que la domination macédonienne, quoique scindée en plusieurs dynasties, tendait à introduire dans les pays conquis par Alexandre. Cette différence tient à des causes profondes, faciles à saisir, néanmoins, pour qui * n'a pas oublié de quelle façon s'étaient distribués les plus an* ciens habitants de la Péninsule. Le Halys, nous le savons, fut dès l'origine la limite commune de deux classes de populations absolument distinctes : — à l'Ouest, les populations septentrionales de sang thracique ou pélasgiques, soeurs des premiers ancêtres du peuple hellène ; à l'Est, les populations araméennes, tentint par la langue et l'origine à une des familles les plus nombreuses de l'Asie méridionale; Or, quelque imparfaitement que l'histoire de la Péninsule, avant la période macédonienne , nous soit connue, nous voyons cette différence radicale de ses populations primitives se traduire par un antagonisme constant entre les deux groupes dominants dont elles se composent, et le
346 ▲HB-M»ffiUltE. [3* SIÈCLE AT. J.-C.
HalyB 9 limiter des deux races , rester aussi , à toutes les époques, la plus grande et la plus immuable des limites politiques de Vintérieur. En se rapprochant des peuples gréco-macédoniens, en adoptant leur langue , leurs mœurs et leurs usages, en un mot, en ne faisant déscHtnais , vainqueurs et vaincus , qu'un corps e( une nation , avec les seules différences de provinces et de dialectes qui distinguaient également entre elles les divisions plus anciennes de la famille hellénique, telles que les tribus Ionienne, Éolienne et Dorienne, les populations thraciques de l'Asie- Mineure occidentale, Mysiens, Bitbyniens, Phrygiens, Lycieos, Paphlagoniens , etc. , obéissaient donc , probablement à leur insu, à cette force mystérieuse d'affinité qui tend incessamment à rapprocher les membres séparés d'une même famille originaire *, de même que les Gappadociens, les Ciliciens et les tribus de la côte pon tique opposaient à cette fusion la barrière si difficilement franchissable d'une nationalité radicalement différente. C'est là un nouvel exemple de cette grande loi de l'affinité ou de l'antagonisme des races, qui se produit d'une manière si constante et si énergique à la fois dans l'histoire de toutes les contrées du globe. Lorsque, un siècle plus tard, les Romains, devenus à leur tour maîtres de T Asie-Mineure, auront à soutenir contre Mithridate quarante ans d'une lutte acharnée, cet antagonisme profond entre les races de l'Orient et les races de l'Occident n'aura fait que revêtir une forme nouvelle et emprunter de nouveaux instruments.
Un événement marque dans les temps qui touchent à rétablissement de la domination macédonienne sur l'Asie-Mineure : c'est l'établissement dans la Péninsule d'une nouvelle colonie de peuples blonds sous le nom de Galates*
Cette colonie armée que les pays voisins du haut Danube jettent ainsi, 278 ans avant notre ère, sur les côtes asiatiques du Bosphore et de la Propontide, nous peut donner une justç idée des colonies semblables que le Nord versa dans cette région de l'Asie aux époques aaté^historiques.
Une grande obscurité plane sur les questions qui se rappor* tent à l'origine et à la classification des anciennes populations répandues, au nord des Alpes, des deux cotés du Haut-Danube. Cependant, au milieu de cette obscurité et des doutes qui en
jËTABilftâfiMENT DES <ULATS$ EN ÂSIE-MINEURE. 347
résultent, un fait dominant semble se détacher avec une eerti-r
tude suffisante pour fixer notre esprit à cet égard : c'est que
dans la distribution primitive des peuples à cheveux blonds
sortis de TAsie-Moyenne pour se répandre sur l'Europe à des
époques inconnues, la bande de pays comprise entre le Haut-*
Danube et les Alpes orientales , c'est-à-dire les contrées qui
furent désignées plus tard sous les aoms de Pannonie, de No-
rique, de Rhétie et de Vindélicie , resta principalement occupée
par des tribus de souche celtique , et que les Celtes continuèrent
d'être la population dominante de ces contrées danubiennes,
quoique de nombreuses infiltrations teutones s'y soient indubi^
tableoient mêlées. Un second fait, dont les indices sont plus
vagues, bien que nombreux encore, c'est qu'un peuple du nom de
Boïens fut long-temps prédominant parmi ces tribus de ce qu'on
peut nommer la Celtique orientale. Ces Boïens ou Boïes, qui
furent répandus au nord et au sud du Danube, ont laissé leur nom
à deux grands pays où l'antiquité les a connus, à la Bohême et à
la Bavière. Le premier de ces deux nonjs , en allemand moderne
Bôhmen (prononcé Beumèn), vient du teuton Boïo-Heimj terre
ou demeure des Boïens (») 5 le second, écrit dans les chroniques
latines du moyen-âge Boiariay et aujourd'hui dans l'orthographe
allemande Baiern, a précisément la même signification. La trace
du nom des Boïens , indice probable de l'antique extension vers
le sud de quelques-unes de leurs tribus , peut se suivre en outre
jusqu'aux extrémités méridionales de la Péninsule hellénique ,
à travers l'Ulyrie , et par les confins de la Thrace («).
Si la grande migration boïenne qui vint se fixer en Italie, 394 ans
j * Dans les écrivains latins Boiohemumy ou par eootraclion Soiemum, Ptolémée écrit le nom de la nation Balmoi , Baïf&oi.
» Polybe ( V, 19 ) connaît un canton des Boïens, Bouiv x«^P«» dan» le Péloponèse, à l'extrémité méridionale de laLaconie; et la Doride thessalienne, d'où les Doriens du Péloponèse étaient originaires , avait aussi une viUe du Dom de Boion { Tliucyd. 1 , 107, Cp. Strab. IX , p. 427 B ; Plin. I V , 13 ), On ttouve aussi des Bofens, pwl'aiioi, cités comme un des peuples de TOEtolie ; et ii ne nous parait nullement improbable que le nom même de la Béotle (powoTîat, Terre des Boïens) ait la même origine. Cette extension primordiale des tribus du Nord dans toute THellade n»aura pas lieu de nous étonner, si nous nous rappelons le grand nombre de faits analogues qui concourent à mettre hors de doute l'antique diffusion vers le Midi des nations blondes de l'Europe centrale ( Foy» ci-dessus , p. 230 }.