MARCHES DE CN. MANLIUS
L'armée s'étant remise en route , on arriva le premier jour sur les bords du fleuve Mander^ et le lendemain au bourg appelé l^seon. De là le consul marcha sur Plitendus^ d'où on alla camper sur les terres des Myattes (*)... !/armée prit ensuite sa route à travers le pays que Ton nomme Jxylon^^^) : cette contrée doit son nom au manque absolu de bois , même d'épines et de toute autre matière combustible; la fiente de bœuf en tient lieu aux habitants. Pendant que les Romains étaient campés près d*un fort de la Gallo-Grèce nommé Cuhallum , il y eut une alerte qui avertit le consul de se tenir désormais sur ses gardes , et de ne plus avancer sans avoir fait éclairer la marche. On était en pays ennemi.
Arrivé sans s'arrêter sur les bords du Sangarios , et ne le trouvant point guéable , Gn. Manlius résolut d'y jeter un pont. Ge fleuve prend sa source dans le mont Adoreus, traverse la Phrygie, et reçoit le Thymhrios à son entrée dans la Bithynie (*>; grossi par cette jonction , qui double le volume de ses eaux , il parcourt la Bithynie et va se jeter dans la Propontide (*^ : moins remarquable par sa largeur que par la quantité de poisson qu'il fournit aux riverains.
Le pont achevé, on passa le fleuve ; et pendant qu'on en suivait la rive, les Galli, prêtres de la Grande Déesse, vinrent de Pe«wnuntenn devantdes Romains, revêtus de leurs habits sacerdotaux et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, où la déesse leur promettait une route facile , une victoire assurée , et l'empire du pays. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augore , et campa dans le même endroit. On arriva le lendemain à Gardium , ville peu considérable , maïs très-commerçante , quoique enfoncée dans les terres (*). Située à distance à peu près égale de trois mers, c'est-à-dire des côtes de THellespont, de Sinope et de là Ciiicie , elle avoisine en outre plusieurs nations considérables dont elle est devenue le comptoir et Tentiepôt
* Ces localités obscures étaient au sud du Sangarios, dans l'K. de la vUle actuelle de Kutalèh.
t ÀÇ6X0V, déboisé.
* C'est la rivière de Pursek, qui passe à Kutalëb.
* Non dans la ProponUde , mais dans le Pont-Euxio t
* Voyez ci-dessus , p. 3A2.
3S0 ASIE-MINSUBE. [2® «lÈCLE ÀV. J.-C.
Le consul apprit là qu'une grande pariie des Galates airaieiit abandonné leurs habitations de la plaine avec leurs femmes; leurs enfants, leurs troupeaux et tout ce qu'ils pouvaient traosporter avec eux, et qu'ils gagnaient le mont Olympe CO pour y trouver une défense dans la force des armes et dans la situaùoB des lieux. Un siècle d'établissement dans les plaines de la Phrygie n'avait pas fait encore oublier à ces peuples leurs andennes habitudes errantes. Les Tolisboïes en corps s'étaient réfugiés dans le mont Olympe, où les Troemes devaient venir les rejoindre \ les Tectosages avaient gagné d'autres montagnes nommées Magaha C^). Le consul marcha d'abord contre les Tolistoboïes , les attaqua dans la montagne , les délogea de tous les points, les culbuta dans les ravins et dans les précipices, en fit un grand carnage et s'empara d'un plus grand nombre encore de prisonniers. Le nombre de ceux-ci allait, dit-ou, à quarante mille , y compris les femmes, les enfants et les vieillards.
Restait une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul se retourna contre eux et arriva le troisième jour à j4neyre, ville la plus importante du pays <3) ; l'ennemi n'en était éloigné que de dix milles. Complètement défaits dans une bataille rangée, les Galates se retirèrent en toute hâte derrière le fleuve Halys , d oii ils envoyèrent demander la paix au général romain. Manlius ordonna à leurs députés de se rendre à Éphèse. Pour lui, comme on était arrivé au milieu de l'automne, il se hâta de quitter des contrées où l'hiver faisait déjà vivement sentir ses atteintes, et ramena son armée victorieuse hiverner le long des côtes.
Tel est le détail que l'histoire nous a conservé des marches de Gu. Manlius dans sa campagne contre les Galates; nousn'eq avons retranché qu'un trè£hpetit nombre de faits accessoires absolument étrangers à rapplication géographique de ce morceau précieux. Un voyageur instruit qui suivrait aujourd'hui le même itinéraire enrichirait sûrement la science d'un graad nombre de découvertes 5 car il est à remarquer que dans une
1 Non rOlympe mysien , mais une montagne du même nom sur la frontière du pays galate et de la Bithynie.
* Voisines à Test de l'Olympe bithynien.
' Angoura a conserve à la fois le nom et l'importance de l'ancienne Aocyre» ou plus exactement Ankura , Âyxupa.
«UEARES DES RÛMAlMft BN ASIE-MINEURB. 361
piH'tion coDaidérable de son étendue , oet itinéraire traverse les parties les moins explorées de la Péninsule, et jusqu'à présent les plus imparfaitement reconnues.
Les richesses immenses que rapporta dans Rome Tarmée qui venait de vaincre Antiochus et de dompter les Calâtes, portèrent les premières atteintes à l'antique frugalité des mœurs républicaines. «Ce fut l'armée de Manlius, dit l'historien , qui la première introduisit à Rome le luxe de l'Orient^ ce fut lui et ses officiers qui apportèrent dans la capitale les lits décorés de bronze 7 les tapis précieux, les fins tissus CO, et ce qu'on regardait alors comme l'annonce de la magnificence , des guéridons et des buffets. Ce fut alors que les chanteuses, les joueuses de harpe, les jeux des baladins, vinrent ajouter au luxe des tables, et que. les festins coûtèrent plus de recherches et plus de frais. Alors le cuisinier, autrefois l'esclave le plus^ vil, devint le plus nécessaire et le plus estimé ^ ce qui n'était d'abord qu'un mclier fut considéré comme un art. Mais toutes ces innovations n'étaient encore que le germe du luxe , dont les rapides développements devaient être un jour si funestes C^) ». Pareil à ces voluptueuses esclaves dont il peuple ses propres harems, l'Orient a toujours asservi par la mollesse et le plaisir ceux que la force lui aviât donnés pour maîtres.
Jusque-là Rome ne s'était montrée que l'arbitre de l'Asie ; elle eu devait être bientôt la dominatrice souveraine. Ces vastes contrées de l'Orient où régnaient les plus puissants des héritiers d'Alexandre , les Ptolémées et les Séleucides ; ces riches pays del'Asie-Mineure, qui avaient formé et formaient encore autant de royaumes détachés de ce magnifique héritagîe , étaient destinés à prendre rang tour à tour parmi les provinces du nouvel Empire. Ce fut TAsie-Mineure qui passa la première sous le joug. Le royaume de Pergame, ou, comme disaient les Romain , le royaume d'esté, dont l'importance et l'étendue furent tant augmentées par l'habile politique du Sénat après la défaite d' Antiochus à Magnésie, avait eu deux rois dépuis la mort d'Eu- Hiène; le second , Attale HI, se voyant mourir sans héritiers
^ Sur ce sujet, voyez un passage de Sénèque le philosophe, epist. 90 ad iDdUum , et de Benèf.^ Vli , 0.
» Til.-Llv. , Ub. XXXIX , c. 6.
862 ASU-MINEUtE. [V' 81ÊCLE iV. J.-C.
directs , lëgun ses États à la République (l'an 133 av. J.-C). Toule l'Asie en deçà du Halys , k l'exception de la Galatie et de la Bithyqie , fut dès lors au nombre des provinces romaines.
Mais Rome allait rencontrer dans Mitfaridate l'ennemi le plos redoutable qu'elle ait eu à combattre depuis Annibal. Souverain obscur d'un pays barbare, Mithridate, le roi du Pont, osa aspirer à la domination de l'Ouest de l'Asie ; et par son habileté militaire , par son incroyable activité , par les ressources inattendues qu'il puisait incessamment dans son génie audacieux et plus encore dans sa haine contre le nom romain , il tint en échec pendant trente ans la fortune de Rome, et fit un moment trembler pour elle-même sa superbe ennemie. Tout le nord et l'est de TAsie-Mineure furent le théâtre de cette guerre mémorable (*). Pendant vingt ans et plus les armées romaines sillonnèrent la Mysie , la Phrygie , la Bithynie, la Paphlagonie, la Cappadoce, le Pont et l'Arménie.
Ces diverses contrées de la Péninsule, que n'avaient pas touchées les marches d'Alexandre et dont la géographie était restée jusque-là fort imparfaite , furent dès lors pour le moins aussi bien connues que les provinces de l'Ouest et du Sud. A la fin da premier siècle avant notre ère, l' Asie-Mineure tout entière est donc entrée dans le domaine de la géographie positive.
Toutes les contrées dont elle se compose sont alors réduites à la condition de provinces de l'empire , et gouvernées par des magistrats consulaires.
La plus ancienne, nous l'avons vu , fut le territoire .**ur lequel avaient régné les rois de Pergame 5 l'incorporation définitive eut lieu en l'an 129.
En l'an 75, Nicomède III, dernier roi de Bithynie, légua, à l'exemple d'Attale , ses États au peuple Romain.
En Tan 66, après la déroute définitive du vieux Mitbridate, qui a du moins échappé par une mort volontaire à la honte d'accompagner captif le char triomphal du grand Pompée , le Pont, réuni à la Bithynie, est réduit en province avec la Paphlagonie et une partie de la Cilicie. Relevé par Marc-Antoine au rang de royaume (en l'an 39) , il eut encore trois princes dans l'espace
1 Memnon, dans PhoUus, Cod. GGXXIV, c; 32 etsufy.; Âpplan. Dé BeUU MiihridaU
l'ASIE-MIMBVtB nOVmCB ROMAINE. S68
dé plus d'un siècle, et fut enfin définitivement incorporé à l'em* pire sous le règne de Néron , 65 ans après J.-C.
Ëa l'an 60 avant notre ère, Publius Serviiius achève de ré-^ dutre les Isauriens , race montagnarde du Taunis pampbilien , et les oUige de reconnaître Tantorité romain (0.
Trois ans plus tard , en l'an 57, l'ile de Cypre, jusque-là partagée entre un grand nombre de petits dynastes , est annexée à TËmpire.
Vers l'an 25 avant notre ère , la Galatie eut le même sort.
En l'an 17 de J.-C, Tibère y réunit aussi la Cappadoce. Archelaôs termine obscurément une longue suite de princes qui remontaient à l'époque du démembrement de l'empire d'Assyrie , et dont la dynastie n'avait pas été sans éclat. Les historiens latins 9 ceux du moins qui sont arrivés jusqu'à nous , s'occupent peu de ces dernières limites de l'Univers romain ; leur attention, principalement concentrée sur Rome où se réglait le sort du monde, ne se porte qu'incidemment sur ces points extrêmes de l'empire. L'histoire des temps antérieurs distingue parmi les aneétres d'Archelaûs , Ariarathès, sixième de nom, qui régna dans la seconde moitié du deuxième siècle, de 166 à 131. Ce prince introduisit dans ses États les sciences de la Grèce, ei protégea c-eux qui les cultivaient, « 11 arriva de là, dit Diodore, que la Cappadoce , jusque-là peu connue des Grecs , devint sous ie règne d'Ariarathès une retraite favorable aux savants <*). » Le petit royaume de Commagène suivit ie sort de la Cappadoce (3).
En l'an 43 de J.«C. , la Lycie fut également rangée parmi les {provinces , et annexée au gouvernement de Pamphylie. La Lycie se gouvernait par ses propres lois depuis la liberté que lui avait rendue le Sénat après les événements de la guerre d'Antiochus.
Si le long séjour et les marches fréquentes des armées romaines dans les diverses contrées de la Péninsule contribuaient à perfectionner chez les Romains la connaissance de sa topographie, les rapports intimes que les nécessités d'administra-
^ Eu^op. lib. VI,c. 3.
< JDiod. Sic, m. XXXI, p. 26, t. X, édiL Bipoot.
* La Commagène , rendue un instant à ses princes particuliers , ne fut cependant incorporée définâtivement à l'empire qu'en ïêm 79, aoas Vesp^sieo. Il tn fut de même d'une poritoo de ia CUicM.
364 À81E->inMEDftB. [1^ filfeCLE IT. J-C.
tion établissent entre toutes les parties d'un même empire avaient pour résultat nécessaire de familiariser Ronoe avec les mœurs et les coutumes de ces peuples étrangers, en même temps que ceux-ci^ au moins dans les classes supérieures, tendaient à se modeler jusqu'à un certain point sur les usages de la métropole. Nous possédons encore aujourd'hui les notes écrites , de Tan 52 à Tan dO avant notre ère, par un des gouverneurs envoyés de Rome pour administrer les provinces : ce gouverneur n'est rien moins que Cicéron. Dans ses lettres à Âtticus, Cicéron raconte quelques-uns des incidents de son voyage à travers l' Asie-Mineure et de son gouvernement de Ci-^ licie CO ; et il aime à plaisanter de ses exploits guerriers contre les montagnards encore insoumis du mont Amanus C^). Nous-mêmes avons quelque peine à prendre au sérieux Cicéron générd d armée ; néanmoins , les notes famili^es du grand orateur, quoique beaucoup plus concises sur certains objets qu'on ne les voudrait aujourd'hui, ne laissent pas de renfermer quelques traits utiles. C'est ainsi que le récit de cette campagne du mont Amanus, dont nul historien n'a fait mention , nous révèle Venv^ tence d'un peuple barbare dont le nom de Tiburani^ qu'on ne trouve non plus cité chez aucun géographe , rappelle évidemment celui des Tibareni de la côte Pontique , et nous prouve que ces tribus montagnardes s'étaient répandues, du Nord au Sud, à l'Ouest de l'Euphrate , à travers toute la largeur du plateau Cappadocien , de même que leurs ancêtres s'étaient avancés de l'Est à l'Ouest , depuis les vallées centrales de IMsthme caucasien , et probablement depuis des contrées plus orientales encore (5), jusqu'aux bords méridionaux du pont Ëuxin.
Cicéron fait ailleurs le plus magnifique éloge de la richesse et de la fertilité des parties occidentales de la Péninsule, formant ce qu'on rtommait comrinunément la province d'Asie. « Les
» Epistolœ ad Atticum, lib. V et VI.
* /d. , lib. V, episl. 20 Cf. Epistolœ familiareSy Ub. II, epîst. 10 ad Caelium, et lib. IIl, epist. 7 et 8 ad Appium Pulchr.
' Comp. le Taberistân ou pays des Tabéris des géographes orientaux; c'est la contrée montagneuse qui borde au sud lâ mer Caspienne. Ce nom se retrouve Jusque dans les anciens monumenis de la cosmogonie zende. Nous reviendrons sur ces homonymies, et nous tâcherons d'en démêler la portée historique, lorsque nous nous occuperons des pays Caucasiens,
L^ASI&-IIINfit;RË DANS LBS FORTES DU SIÈCLE d\dGUSTE. ^ê&
tributs que nous retirons des autres provinces nous suffisent à peine pour les défendre, disait-il dans une de ses harangues (0 : L'Asie seule est si riche et si fertile, que soit par la fécondité des terres, soit par la variété des productions , soit par retendue des pâturages et par la multitude des produits qu'elle exporte , elle surpasse infiniment toutes les autres provinces. » Un peu plus loin , il ajoute que les salrnes y étaient d'un grand produit; mais probablement il entend parler ici de Texploitation des dépots salifères des provinces centrales (*). La richesse naturelle de ces contrées de TAsie-Mineure devint un texte fécond pour les poètes du siècle d'Auguste : Virgile aime à citer les abondatites moissons des plaines Mysiennes W, et les fougueuses cavales du mont Gargare (*), et les vins généreux du Tmolus parfomé (^) , et les champs fertiles qu'arrose le Pactole au sable d'or (<^). Le pays à l'Est du Halys était loin d'égaler, sous ces divers rapports, les proyinces occidentales. Virgile ne oite les provinces qui bordent l'Ëuxin , que pour le fer des rudes Chalybes C) , et les buis ondoyants du mont Cytore (^) , et le castoréum à l'odeur pénétrante, et les herbes aux sucs vénéneux des montagnes du Pont, riches en pins (®). Cicéron, dans un endroit de ses ouvrages, appelle la Gappadoce un désert Uo)* de même qu'un poète contemporain d'Horace et de Virgile la qualifie de contrée sauvage ,
A Pro Leffe Manilid, 6.
* Strabon nous les fera plus particulièrement coanaltre. f^oy, ci «après.
3 Géorg. X , V. 102-103. Strabon nous apprend que les anciens rois de Perse tiraient d'Assos , ville de l'CEolide au pied du Gargara, le froment destiné à leur table. Géograph. lib. XV, p. 735.
^ Id. III, V. 269. C'est au pied du Gargarè qu'étaient les domaines de Lao- Bédon , «riche en cavaHes ». Horace {Carmin,^ lib. If, od. 9, v. 7 ) donne au Gargare l'épitbète de qt$$rcela, ombragé de cbénes; c'est en effet un des traits caractéristiques de la haute région de l'Ida.
» Georg. I, v. 56; II, 98, et passim.
• jEneid. X, v. 141; VII, v. 721. Cf. Georg, I, y. 383; et Plin. XIV, 9. ■^ Georg. I , v. 58.
« Georg. II, v. 437. Comp. Plin. Hi$U naiur,, Ub. XVI, c. 28, édit. Panck. , et Strab., Ub. XII, p. 545 A, édit. Casaub. 1620.
» BwoL IX, y. 96; Horat. Carmiik.^ 1U>. I, Od. 14, v. 11. Comp. Plin., 1 ib. VIII , c. 47 s. et Strab. III , p. 163.
w De Lege ^grarid , 21,
366 ^ ASii-iiutBe»!. [1*' siàCLB ly. j.-c.
regnum ferox Cappadocum (0. Nous voyons quelles Phrygiens d'alors , comme ceux du siècle d'Homèi^, étaient principalemeût adonnés à Télève des bestiaux, et que selon tes saisons ils pas-* saient de la plaioe aux montagnes ou revenaient des n^ontagnel à la pleine ^ il en était de même des GiliciensC^). Riea n'est changé aujourd'hui encore à cet égard. Les M ysiens et les Ga» riens menaient sûrement une vie à peu pr-ès semblable; caf l'orateur romain les assimile aux Phrygiens pour la rudesse des mœurs , et l'absence de politesse (3). En général , les Romains avaient peu d'estime, il faut le dire , pour le caractère des peuples de cette partie de leur empire, ne voyant guère dans les uns que des pâtres grossiers , et dans les autres que des hommes avilis par la corruption des mœurs (^).
Deux historiens latins, contemporains de Cicéron, et consé> quemment antérieurs d'un petit nombre d'années à l'époque brillante du siècle d'Auguste où florissaient Horace et le poète de Mantoue, s'étaient occupés de quelques parties au moins de la géographie de l'Asie-Mineure , comme on le voit par les fragments qui ont survécu à la perte de leurs principaux ouvrages : ces deux auteurs sont Cornélius Nepos , dont il ne nous reste qu'un recueil de biographies , et Salluste , l'historien de Gatilina et de la guerre de Numidie. Tous les deux avaient donné une attention particulière à l'étude géographique des parties de la terre alors connues. Gornelius Nepos est cité par Pline , parmi les autorités sur lesquelles il s'appuia pour déterminer les dimensions du Pont-Euxin (s); et nous savons que Salluste avait écrit une description spéciale de cette mer et des contrées qu'elle baigne , description qui peut-être faisait partie de sa grande histoire universelle que le temps nous a ravie. Salluste comparait avec beaucoup de justesse la courbure que décrit la côte de FAsie-Mineure sur le Pont- Ëuxin à la forme d'un arc scythe C^) : comparaison qu'on re-
* Manilius, Astronomicôn ^ IV, v. 757.
* Cicéron, De Diviimiione ^ ly 42»
8 Id. Orator, 8.
^ Voyez partiouliërement Cicéron , Pro Flacoo , S7« ^ Uistor, natur. , lib. IV, c. 24 , édit. Panck. ^ Servius ad jEneid, III , y, $dS.
ASIE-MINEUAE ROMAINE ^ 367
trouve dans Manilius,et que d'autres encore ont employée (0. C'est aussi dans le même temps , s'il est permis d'ajouter foi à l'autorité de l'ancien géographe i£ticu8, qu'il faut placer une reconnaissance générale des provinces de l'empire Romain , ordonnée par Jules César en l'an 46 ou 45 avant notre ère, reconnaissance exécutée sous la direction de quatre ingénieurs habiles, dont ^ticus nous a conservé les noms. Zénodoxe, l'un d'eux y aurait eu l'Orient pour sa part , et il n'aurait pas employé à ce grand travail moins de vingt et un ans cinq mois dix jours — le compte est précis. L' Asie-Mineure , de même que les autres parties de l'Asie romaine, aurait donc été mesurée et géométriquement décrite dès l'année 34 avant notre ère , époque à laquelle se place précisément la description générale du monde Romain rédigée par Agrippa, le gendre d'Auguste, ouvrage qui n'aurait été, à ce qu'il semble, qu'une rédaction méthodique des matériaux réunis par les ingénieurs de Jules César. Les fréquentes citations de Pline l'Ancien ne laissent aucun doute sur l'existence des Mémoires géographiques d'Agrippa et de sa grande carte du monde connu-, mais le silence absolu du naturaliste latin sur l'opération pourtant si remarquable de Zénodoxe et de ses trois collègues a paru fort extraordinaire à quelques critiques , de la part d'un écrivain habituellement si exact et si minutieux dans le recensement des sources de son grand ouvrage , et a fait concevoir des doutes sur la réalité de cette opération. Ces doutes, nous devons le dire , ne sont pas partagés par deux de nos plus savants investigateurs contemporains des antiquités géographiques de l'Occident. M. Walckenaer, dans la belle Introduction dont il a fait précéder son analyse géographique des anciens itinéraires de la Gaule (^), et M. d'Avezac , dans des études encore inédites sur ^ticus , regardent comme bien rédie la reconnaissance géodésique du monde romain ordonnée par Jules César et terminée sous Auguste.
Mecrtionnons en finissant deux ouvrages que nous ne pouvons passer sous silence , bien qu'ils n'apportent aucun fait nouveau à l'histoire géographique de l'Âsie-Mineure : nous voulons par-
1 Manilius Asironomicôny IV, T. 752. Dionys. Perleg. , ?• 157. Vid. Strabo^ lib. II, p. 125 A.
* Géograph, anc, des Gaules y t. III , Intirod. p« zza.
36S ' AStÉ-limBITRÊ. [!*' SIÈCLE AV. I.-C.
1er du Périple de Scymnus de Khios , et de celui de Denys TAfricain, plus communément désigne sous le nom de Denys le Périégète. Le premier est antérieur de 80 ans au moins à TÈre chrétienne •, le second est du commencement du premier siècle de cette ère (*). Tous deux sont écrits en vers grecs /et n'offrent qu'une double contre-épreuve , sauf la forme poétique, des périples plus anciens d'Hécatée, deScylax etd'Éphore. Scymnus paraît avoir pris pour guide principal l'ouvrage d'Éphore,el ne donne , comme celui-ci , que la description du littoral des terres ; Denys, plus orné dans sa poésie, et remontant souvent à des sources plus anciennes, se borne aussi presque exclusivement à suivre le pourtour d la Péninsule , quoique dans l'ensemble de son poëme il décrive les contrées et les peuples de l'intérieur des continents O. Ni le Périple de Scymnus W, ni . la Périéghèsede Denys,' ne sont d'ailleurs des traités de géographie savante : leur unique destination était de (HxSseota* daes un abrégé destiné à rétudê élémentaire, les résultats sommaires des connaissances géographiques de l'époque; et leurs autears ne les avaient écrits en vers que pour les graver plus aiséttienl dans la mémoire.
Mais nous arrivons à Vépoque où la description de ^ancienne Asie-Mineure va prendre pour la première fois, sous la plume élégante et la touche rapide d'un Pomponius Mêla et d'un Pline, mais surtout sous la main savaijte du géographe Strabon , la forme et les proportions d'un monument achevé daos son ensemble et complet dans ses détails : arrêtons^nous un moment devant l'édifice richement ordonné dont une longue suite de siècles a préparé les matériaux.
1 Dans ropiitton de (|«elques savants , le poMe de Denys serait d'une iSpoque beaucoup moins aneleone ; cette dtfteaHé , deal nous uoutocouperoi» ailleort , n'importe en rien à notre ol^tt actuel,
> Ce que Denys dit de 1* Asie Mineure est renfernrî dans les vers 110 à 109 1 et 762 à 876. Il faut ajouter les vers 533 , 536 et 635»
* La majeure partie de l'ouvrage de Scyoïnus a péri; ce qui nous en. reste ne donne , pour TAsie-Mineure , que la description de la côte septentrionale , du Phase au Bosphore. La meilleure édition que nous en ayons est celle it H. Letroune (Fragments des poëmes géographiques de Seymnus de Chic et du faux Dicéarque restitués , eic, Paris, ISftO , in-8).