Ô ASIE-MINEURE. [1" SIÈCLE AP. J.-C
peine quelques arbres fruitiers , tandis que le territoire d'Amisos, de Sinope et delà Phanarée abonde en oliviers (0. » Les hautes plaines 1) caoniennes , à Toucst de la Bagadaonie e1 au sud da grand lac salé que les anciens nommaient Tatla, sont d'une nature analogue. Ce sont des lieux froids et nus, qui nourrissent seulement des ânes sauvages et des moutons à laine rude. L*eau y est fort rare ; et dans les endroits mêmes où Ton peut en trouver, il faut la tirer de puits extrêmement profonds W.
Strabon mentionne isolément , dans le cours de sa description des provinces , les chaînes de montagnes principales qui se ramifient dans rétendue de la Péninsule : mais nulle part il n'essaye de lier entre eux ces grands traits du relief de T Asie-Mineure. Le plus étendu et le plus célèbre , le Taurus , est le seul sur lequel il cherche à réunir quelques vues d'ensemble (*).. Cette grande chaîne , et le nom de Taurus qui la distingue, partent de la Cari ' ; mais là elle est encore peu élevée et n'a rien de remarquable. C'est en Lycie , à l'endroit où se projette le front sourcilleux du cap Sacré (tspà axpa) , vis-à-vis des îles Kbélidonies , que l'on s'accorde généralement à en marquer le véritable point de départ, parce que c'est là seulement qu'elle commence à se montrer avec un aspect imposant. Sous le nom particulier de mont Solyma^ elle longe ainsi la côte de Phaselis^ de là, prenant sa direction à l'orient , elle domine d'abord la Pampbylie , où ses parties les plus hautes sont coupées de vallées fertiles, abondantes en oliviers, en excellents vignobles, en riches pâturages, et que couronnent des forêts de toute espèce d'arbres W, Le Taurus couvre ensuite la Cilicie , « où il renferme de petites vallées C*). >»
tier d'une mer à Tautre , précisément sous ee méridien, qvà est celui del'cB^ U'ée du golfe dlssos.
' Strab. , lib. II , p. 73 C, ~ 1. 1 , p. 192 de la Irad, fr.
« Jd, , lib. XII , p. 568 B ; t, IV. 2' part. , p. 95 de la tr. fr.
3 Id., lib. XI, p. 520 D ; Cf. XIV , 65i A et 666 B. — XII, 570 C
* A partir du siècle de Strabon , il faut de<»cendre jusqu'au voyagfor Offvier , à la fin du dernier siècle , pour retrouver des notions correspoodantfiS sur l'aspect et les producUons de cette partie du Taurus. ^oy. , dans le volume suivant, l'iiistolre des voyages modernes en Asie-Mineure.
» Lib. XI , p. 520 D. ; t. IV, A" part. , p. 299 de la trad. fr. — Cette phrase remarquable de Strabon paraît expliquée et confirmée tout à la fois par la
ASie-MINBUEE DE STBABON. TAURD8. 381.
Continuant d'avancer vers l'est , on voit se détacher de la chaîne du Taurus, d'un côiéV^manus^de Ya^nireVAnti-TauruB. Cette dernière branche , au sein de laquelle est située Coroana, lieu appartenant à ce que Ton appelle la haute Gappadoce , va se terminer plus loin au nord dans Tintérieur des terres en inclinant vers l'orient , après avoir en partie enveloppé la Cataonie , tandis que l'Âmanus se prolonge dans une direction orientale jusqu'à l'Euphrate et dans la Méiitêne. Ces deux branches du Taurus environnent ainsi la Cataonie, plaine basse et vaste qui porte toutes sortes d'arbres , à l'exception de ceux qui restent toujours verts ; l'Âmanus du côté du Midi , et du côté opposé , l'Anli-Taurus. L'Amanus pousse en outre un rameau au S.-O. vers le golfe d'issos qu'il enveloppe (0.
Il est clair, d'après ce texte, que, contrairement à l'opinion commune qui attribue le nom de Taurus au prolongement de la chaîne cilicienne compris entre cette chaîne ( depuis le point ou elle couvre au nord le golfe d'issos) et l'Euphrate, Strabon donne à l'ensemble de ce prolongement , en môme temps qu'à son rameau sud-ouest , le nom d'Âmanus (^) ; il n'est pas moins clair que d'après les notions de notre géographe, rAnti-TaurusC») ne forme pas une crête continue depuis le point de la bifurcation du Taurus cilicien jusqu'aux montagnes de la côte pontique. En ceci , comme en plus d'un autre trait de la géographie naturelle deTAsie-Mineure, les indi-ations de Strabon pourraient servir utilement à rectifier l'aspect général que le tracé orographique de nos cartes actuelles donne à cette région. Il parait que la face orientale du grand plateau de la Péninsule s'y abaisse en pentes
belle carte prussienne de M. Kiepert (Klein Aiien^ 6 feuilles, 18à4), où l'aspect général du Taurus , dans Tancienne Cilicie Tracliée, offre plutôt une suite de rudes vallées qu'un massif montagneux proprement dit.
i Lib. XI , p. 521 A , et Xll, 535 B; t. IV , 1'* part , p. 209, et 2« part. p. 5 de la trad. fr. — La vue de notre cane de l'Asie Mineure fera mieux comprendre cette disposition de la grande bifurcation du Taurus cilicien , avec la sous>ramificaiion de l'Amanus au S. O. , que les plus longs commentaires.
* Ptolémée ( lib. V, c. 0 , donne au nom d!!Amanu8 la même extension que Strabon.
3 Qu'il faudrait distinguer par (e surnom d'occidental , ou de cappadocion , attendu que Strabon indique un second Anti-Taurus k TE. de l'P^uphrate , rar la lisière occidentale de i*Arménie.
StS à^Ête^umittm», [t*' siècle àp. j.-c.
assez douces, relerées sealement çà et Ij» en rén^é^ iM (Minues d'une importance médiocre, vers la rive droite de FEn** phrate CO. Au surplus , cette portion extrême de l'Asie-lÉiiiWé est encore une de celles ou les exploralkins med^rtxés OîitMiM le phis de lacunes, et dont la confcHrniation eiracte isolés ât encore le plus iqaparfaitement connue C'^). Nous ajouteremsqoeb branche du Taurus à laquelle S^abon donne le noni d^Aar^RB n'est pas une chaîne proprement dite , mais bien un grand ^. roontdre , un large contre->fort adossé à Fangle sud-est dû pia* teau central de la Péninsule et s'enfonçant dans le vaste tit&à que décrit TEupbrate entré Malâtieh et Samosate , conM^toi dont la surface très-*inégale se oouromie de pics disposés êri groupes isolés, ou se creuse dans Ions les sens en profeoM vallées où de nombreux afBueats du> haut Pyramos et dte l'Ëuphrate roulent leurs eaux turatiltueuses. Cette disposition, êM il importe de se forrwer une idée correcte , est très-cteirefwW exprimée sur la grande carte prassiemie de M. Kîepert;
Cet enfoncement même, formé par un grand con<fe de ¥^ phrate et où vient s'appOyer le front de FAmanus , tfest rëgsréé ni par Strabon , ni par aucun géographe de Famthjnifé ; cmM dépendant de la Gtq^piatioce ^ tons en font , sous te ttùtn d^ €(Hê* magêne ou Comagéne^ un canton de ht S^rie (*). La Càtntm* gène, avant d'être réduite en province romaine^, avait ea^î^ rois particuliers qui résidaient à Samosata , ville fortement âséf^lf sur la droite de TEuphrate , où elle existe encore sous }è ii<0 de Samsat. Aujourd'hui ce canton est généralement attribii^ à rAsie-Mineure , tout le système montagneux qui cotfvre W Syrie au nord étant regardé comme appartenant à la Péninsule.
Nous voyons par Strabon que dans la géographie politi(pe<W son temps, le nom de Cappadoce s'appliquait, entre le héà Halys et l'Euphrate, à la totalité du pays qui s'étend d'une mer à l'autre , comprenant ainsi , au nord , les Vallées de la céte pontique , au sud , la partie occidentale de la Ctlîcie* on CV^
* F^oy. WIII. Ainsworlh, dans le Journal of Geogr. Soc. of Lôndoni t. X, p. 322 sqq.
» Foy, la Karte von Klein Asien de M. Kiepert , et la nôtre qui aceofflpagne ce volume.
* SU-ab. , lib. XVI , p. 749.
ikSlÉ^llINEURE, M StRAB^Jll. CÀPPADOCE. SêH
InLChiei'h ttmë le géographe, fidèle à sa judicieuse méthode , s^attàclMmt avant tout aux grands traits de la géogrâptifie naturelle, cbstingoe avec soin dans sa description , ce que , depuis la doliÂDalion du peuple romain, les contenances administrative^ mm&ai réuni. N décrit donc séparément d^abord le haut pay^ ecoffipris entre le Taums , VEuphrate, les montagnes du Pont et 1b fiaiyâ inférieur , c'est^^à^dire la Cappadoce proprement dite ; fm la ^one maritime resserrée entre les montagnes qui la séparent de la Gappadœé et le Pont-Euxin , c'est-à-dire te Pont : lësoryant la Gilieie pour le tableau d'ensemble qu'il trace plus tard de faiMsière méridionale de la Péninsule, comprise, sous différents noms de provinces et de peuples , entre la longue diaîne du Taurus et la mer de Gypre.
Cependant Straiaon foit la remarque expresse que le domaine delà langue oappadocienne s'étendait bien réellement depuis leë crêtes du nïcmt Taurus jusqu'aux bords du Pont-Ëuxin -, mais le géographe auraât dû ajouter que cette identité de race et de langue, qui remontait à une ^oque très-^anoienne <^) , ne s'étendfttt pas aux tribus montagnardes indigènes de ces abruptes vallées du Pont, trîbi» dont la langue , d'origiae cmcasienne ^ étaiieteat encore absolument différenle de raraméen. C'est cette dii^inciion radicale des langues , non moins que la configuration et la sature phyaique du pays, qui fiait de la zone pontique comprise entre la Colchide et les bouobes du Halys, une région na*turelle eomplétcaoent disUnote de la Cappadbce proprement dite , dont elle e$t d'ailleurs en partie séparée par de hautes montagnes, connues dans l'antiquité sous les noms génériques de monts Moschiques et de Paryadrèa. Les anciens accordaient en général peu d'attention à ces populations barbares confinées dans la profondeur des montagnes; à leurs yeux, les seuls peuples qui méritassent d'arrêter les regards du philosophe , de l'historien et du géographe étaient ceux qui avaient joué un rôle sur le grand théâtre de l'histoire , et qui se distinguaient par les développements de leur civilisation.
La Cappadoce, dans son ensemble, était un pays sec et dé-
1 Strab. lib. XII , p. 533.
* Ci-dessus , p. ISA ; Comp. p. 281.
9g4 ASlCHMlINBUftE. [ 1 SIÈCLE AP. J.-C.
boisé, de même que les parties pliis occideiitales du piateauC). Cependant elle produisait beaucoup de graminées , surtout en froment , et abondait en bétail de toute espèce ^ l'onagre, oaànè sauvage , y était commun, ainsi que dans toute la Lykaonie. Or ne connuençait à trouver des arbres fruiU^^ et des vignobles qu'en descendant vers les rives de TEuphrate, danslaMéiitène C^). Cet aspect de nudité des plaines cappadocienaes lear méritait mieux l'épithète de déserUs que leur donnent les poètes du siède d'Auguste, que celle de ricke$ que l'on trouve dans Hérodote (^). Mais Hérodote , on le sait , n'avait que des noticH» très -imparfaites sur ces parties trans-halysi^uoes de la Pëainsule.
Un autre trait bien remarquable de la Cappadoce , c'est j^abseace presque absolue de villes ; dans une contrée qui fornuiit près du tiers de l'Âsie-Mineure, Strabon n'en peut compter que deux, Tyana et Komaaa^ outre Mazaka , la capitale (^). Le reste du pays , là où les regards de quelques rares voyageurs reocontraient autre chose que des plaines absolument nues et inhabitées , ne renfermait que des villages ou des bourgades oovortes dominés par des châteaux fortifiés ou résidaient les chefs du pays et qui couronnaient partout les hauteurs. Cet élaide choses, qui rappelle d'une manière si frappante la ]:^ysionomi6 d'une grande partie de l'Europe féodale au moyen âge , provenatt-il seulement de la situation frontière de la Cappadoce exposée alors aux courses des tribus déprédatrices de la Gordiène, comme aujourd'hui encore les mêmes cantons sont inc^samment livrés aux incursions des hordes nomades du Kôurdislan? C'est ce que Strabon a négligé de nous apprendre.
Mazaka elle-même , la ville royale delà Cappadoce au temps de son indépendance , comme elle fut plus tai'd la métropole d'une des provinces romaines sous le nom de Cèmrée (^), qui
*■ f^oy. ci-dessus, p. 360.
> Strab. XII , p. 529 D, 535 Â-B.
* Ci-dessus, p. 304.
* Strab. , lib. XII . p. 537 A B , 530 B.
« Elle avait reçu d'abord , dans les premiers temps de l'incorporatloQ à l'Eiii' pire, le nom ùi'Euêebia , qui fut remplacé par celui de Cœsatea sous le règne de Tibère.
. t ... A8ll:-*-lIlNEURB DE STRABON. CAPPADOCE. 985
s'Bst ccHaservé dans ]a dénamiBStidn actueBe dé Kaîsariéh, Masiaka. n'avait été originaireoient qa'une sorte de camp retranché lorioé psu: les rois du pays aa centre d'un canton boisé et fertile eo pâtarages , le seul de cette nature que la Oappadoce possédât 4aDs un rayon considérable , peur y mettre en sûreté les nombreux^ troupeaux qui formaient une partie importante de leurs riobes0iaâ : « Ils aiyatent d'ailleurs , ajoute Strabon, des forteresses i^n grand nombre appartenaM soit an roi , soit à ses amis , et dont ik ae servaient pdor leur ppopt^ sûreté ccnnme pour celle 4û leurs esclaves, et peur la ootrservation de leurs autres biensi^'^é n II semble que l'état de servage fât la condition commune d'une grande partie de la population de la Cappadoce. Nous voyons par S<a*abon que chaqae temple avait dans sa dépendance des milliers de serfs; et il en devait être de même de cbacune des juridioiions féodales qlii avait pour centre un de cea châteaux fortifiés dont le pays était couvert , à défaut de. villes, Horace noue dit que .le roi de Cappadoce, «pauvre d'argent» était riche en esdaves<2>«, » et notis tisons dans la vie de l'empereur Hadrien, au eonimencement du second siècle de notre ère^ que <se prince, s'étant rendu dans ta Cappadoce , en ramena heftoeoup d'esoltrves pour le service des troupes (').
Mazaoa était sitiiée a» pied '<iu mont j4rgée , ÀpYottoi; , dont le nom «ubsiate eneore pamii les habitants sous la forme turque d'Ardjèh-Tâgh; c'est im pic volcanique d'une élévation considérable , dont le front , perdu dan» les nues , resplendit de neiges éternellesw Le pays oircônvoisin atteste, par sa nature sombre et (lésoléey les anciennes éruptions du cratère, éteint avant le commencement des temps historiques (^), mais dont les tradi-
1 Strab. , lib. XII, p. 539 , t. IV, 2* part. , p. 15 de la trad. fr.
« Epfseola VI , T. 39.
* Spartfaui. f^f'm Adrkmi^ In Hixtor. Aug.
^ Id. p. 538 B.~C. Les voyageurs qui , depuis Strabon , ont revu et décrit le mont Argée, sont Paul Lwcàs^ Second voy., t. I, p. 176$ GalHer, dans le Bulletin de la Société de la Géographie^ 3<> série, t. UI, 1835, p. 257 ; Aucher Eloy, F'oyages en Orient^ 1. 1, p. 75 ; Ch. Texier ( non encore publié); Will. Hamilton, Researches înAsia Minor^ t. II, p. 248, 256, 270 et suîv. ; Fr. Ainsworth , dans le Journal of Geograpkical Society of London , t. X , p. 307 et suiv. — F'oy, , dans le volume suivant , l'exposé bistorique de ces différents voyages, et la description du mont Ardjèii, d'après les observations combinées des voyageurs,