ACTE I, SCÈNE V
— Oh ! mes pauvres enfans ! puisqu'enfin Dieu
[couronne Voire ineffable amour , et vous ouvre un chemin Où vous allez marcher en vous tenant la main , Ecoulez : — Nizzida , ceci c'est ton histoire , Il faut à tout j.imais en garder la mémoire ; Je vais te rappeler comment je le trouvai , Afin que dans ton cœur ce fait soit mieux gravé. [Yargiani et Nizzida se rapprochent de Léonardo; la jeune femme s'appuie sur l'épaule de son mari. — Ils écoutent.)
LÉONARDO
C'était un soir d'été. La mer était tranquille, Nos filets repliés, nous regagnions la ville , Joyeux et satisfaits de la pèche du jour , El n'aspirant à rien qu'au sommeil du retour.
— Oh 1 mes enfans , c'était une belle soirée ! Par le vent le plus doux la mer était moirée ; Et le soleil couchant qui rougissait les airs , Semblait un grand brasier s'éteignant dans les
[mers !
On le voyait glisser sur la penle des nues Et tomber lentement aux plages inconnues , Colorant l'occident d'un long ruban de feu. On croyait voir briller l'auréole de Dieu , El le ciel s'enlr'ouvrir sur un immense abîme ! Moi , pour mieux admirer ce spectacle sublime , J'avais été m'asseoir sur l'avant du bateau , Contemplant lour-à-tour , le ciel , la terre et l'eau. Mais, tandis que, les yeux sur cette mer sans va-
[gues.
J'abandonnais mon coeur à mille pensers vagues , Je me sentis trembler, ébranlé par un choc. Comme si notre barque eût donné sur le roc. Un canot, que la brise éloignait du rivage ,
20 NIZZIUA.
Avait heurté du bout notre iie( au passage ; Et, là , dans ce canot sans voile, sans nocher, Qui courait se briser sur le premier rocher , Un enfant nouveau-né somnieiiiail sur les planches, Recouvert à demi de quelques nippes blanches... Cet enfant , Nizzida , cet entant, c'était toi : Quand tu rouvris les yeux nous étions sous mon loit. Tu te pris à pleurer. Dune voix faiblissante " Tu semblais appeler une nnanrielle absente : Tu denaandais du lait, je n'avais que du pain... Je ne pouvais donc rien pour apaiser la faim ! Il fallait , pour calmer tes souffrances amères, Choisir une nourrice entre nos jeunes mères. Théagine venait de mettre un fils au jour ; Je fus lui demander son lail et son amour Pour ma fille adoplive. — Klle te prit, ravie , Comme à Vargiani te fit boire la vie , Et voulût, par ses soins, nourrir et conserver Des jours que j'avais eu le bonheur de sauver. Et puis , lorsqu'il fallût , pour laver l'anathème , Répandre sur ton front l'eau sainte du baplérrte Et te choisir un nom , elle encor décida Que l'on t'appellerait du nom de Nizzida.
— Depuis , elle veilla toujours sur ton enfance Et, comme si son liane l'eût donné la naissance , Partagea son amour entre son fils et toi :
— Enfi.'i , lu lui dois plus, mille fois plus qu'à moi.
NIZZIDA.
Je vous dois, à tous deux, chaque jour de ma vie : Par vous je fus sauvée et par elle nourrie... Oh ! que le cie! vous rende e:) bénédictions Ce que vous avez fait de saintes actions , En recueillant chez vous cet enfant du mystère Qui ne connaît que vous de parens sur la terre.