CHAPITRE IV. - imi'NON DE DAGSBOIJRG ET UDON
entre les mains des comtes du Tusculum. Albéric l'avait donnée à son propre fils Théophylacte, jeune homme de dix-huit ans, livré aux plus honteuses passions (1033). Deux fois déposé, deux fois remonté sur le trône pontifical, Benoit IX, pendant plus de dix ans, avait traîné dans la boue la dignité papale et livré au schisme l'Epouse du Christ. Un moment, Rome compta trois souverains pontifes. Ses successeurs, Clément II (1046 1047), Damase II (1048), élus sous l'heureuse influence du successeur de Conrad, Henri III (1039-1056) avaient péri, après quelques mois, quelques jours même de pontificat; le bruit courait qu'ils avaient été empoison nés. L'Eglise qui avait mis en eux de puissantes espérances, était dans une situation très critique. C'était le moment qu'attendait le Seigneur pour bien montrer la force de son bras.
Henri III que le clergé et le peuple de Rome chargèrent, pour la troisième fois, de leur choisir un pape, jeta les yeux sur l'évoque de Toul. Pieux, actif, ferme comme il l'était, ce prélat lui semblait pouvoir tirer l'Eglise de l'abîme où elle se lamentait. Brunon était alors à la cour, à Worms ; il fit tout ce qu'il put pour écarter de lui un si redoutable fardeau ; il demanda trois jours de réflexion, pria, jeûna, supplia, fit une confession publique de ce qu'il appelait ses crimes : vains efforts, il dut céder ; mais pour tranquilliser sa cons cience, il déclara hautement aux députés romains qu'il ne se considérerait comme élu que si, d'une voix unanime, le clergé et le peuple de la Ville éternelle ratifiaient le choix de l'empereur: c'était à la fin de novembre 1048 (î).
Revenu aussitôt à Toul, ily célébra la fête de Noël, assisté de l'évêque de Pise, l'un des légats, de l'archevêque de Trêves, des évoques de Metz et de Verdun, prit congé de son peuple et partit pour Rome le 27 décembre. Il s'était donné comme compagnons et comme conseillers Humbert, moine de Moyenmoutier, plus tard cardinal-évéque de Sy/ra Candida (2), et le moine Hildebrand, le futur Grégoire VII.
(1) Jafîé, ï, p. 529.
(2) Sur le cardinal Humbert, voir Jean de Bayon, Chronicon, ap. Calmol, III, ccxvii. — HibL lorr. — Hisi. lilU de la France, éd. Paulin-Paris, VH, 527-5:». -- Jrrùmc. np. cit., 22.) 'A s(|. — Il fut l'un «les lioinnK's los plus <'TU(:ils de
204 LIVRK m. - LKS GHAXDS KVÊQUKS DE TOl'L
11 entra dans la cité sainte, nu-pieds et versant des larmes, et le peuple, enthousiasmé par une humilité si rare, manifesta par ses acclamations unanimes combien il était heureux du choix de Tempereur. Brunon, se considérant comme légitimement élu, prit le nom de Léon IX et fut couronné le 12 février de l'an 1049 (1). Mais
il ne voulut point renoncer à sa première et si chère Eglise : pendant trois ans (2), il unit au titre glorieux d'évôque de Rome, celui ])Ius modeste, mais bien doux, d'évêque de Toul et, tandis que par ses conciles, ses courses apostoliques, ses mesures prudentes et énergiques, il défendait le dogme contre les erreurs de Bérenger; l'unité, contre Michel Cérulaire;la discipline et les bonnes mœurs, contre les prélats simoniaques et les clercs incontinents ; le tempo rel de l'Eglise romaine, contre les Normands du sud de rilalie, il veillait avec une tendre sollicitude sur son diocèse lorrain. 11 le visita chaque année (3) ; il mit saint Gérard au nombre des bienheureux et lit la translation de ses restes précieux (4). Il confirma, de son autorité apostolique, la fondation des abbayes de Bleurville (5) et de Poussay (6) ; les biens de Saint-Mansuy (7) ; le temporel et les privilèges du chapitre (8) et de Tévôché de
son temps : il savait le groc et peut-iHre aussi l'hébreu ot il fait le plus f^rand honneur à l'abbaye de Moyenmoutior et à la réforme de Cluny.
(1) Comme pape, saint Léon IX ne nous appartient plus. Je renvoie donc le lecteur aux histoires f^énérales de l'Église et aux biographies de saint Léon L\.
\2] La bulle de conlirmation des biens de saint Mansuy, donnée à Toul le 22 octobre 1050, porte cette suscription : « Data... per manus Udonis Tuilensis nostrœ lùxlesiœ primicerii^ cancellarii et hibUothecarii Sanctœ Apostolicœ Sedis, anno apostolatus Doniini hennis mmi papw secundo, episcopatus tvllensis rigesimo sexto « (Calmet, H, colxxxvii). — Ce chiffre de vingt-six est le résultat d'une mauvaise lecture : il faut lire vigesimo quarto ; une erreur de ce genre est très facile quand il s'agit de chiffres romains. — Voir encore la bulle cjui confirme les biens du chapitre de Toul, datée du 25 mars 1051 {Ibid., ccxcui) et la note 1 de la page 20(5.
(3) Il était en Lorraine durant l'hiver 1049 et en octobre 10:50 Maffé, passiw),
14) Voir plus haut, p. 178.
(5) Bulle du 6 décembre 1050. — Ben. -Pic, CXX ; Calra., 11, cclxxxiv ; Jaffé, n' 4.243.
(G) Bulle du 1^' octobre 1050. - Ciilmet, II, ccw. : (îall. christ., XlII. iustr., VM : Jaffé, n» 4.175.
(7) Bulle du 22 octobre laiO. — Gall. christ., Xlll, inst., 4436; Jalïé, n- 4.231).
(81 Bulles du 12 mai 1050. — Ben.-Pic, CXXIU ; Jaffé, n" 4.224 ; et du 22 octobre nm. — Calmet, II, r.cxciii: Jaffé, n« 4.2iO.
CHAPITHK IV. — BKLNOX DE DAGSBOL'HG KT IJDON iOÎ)
Toul (1), et il accorda de nouvelles laveurs aux chanoines de Sainl-Dié.
Plus Uird, surtout au moment des grandes contestations du xvni* siècle, la collégiale vosgienne prétendra que Léon IX ne l'avait pas seulement reconnue indépendante de la juridiction des évéques de Toul, mais Tavait rattachée, elle et son temporel, au Siège-Apostolique (2). Elle apportera comme preuve une bulle datée du xvr des calendes de décembre 1049 (3) ; mais cette bulle, inspirée du diplôme de Numérien, a été manifestement fabriquée (4) et un autre document pontifical, plus authentique, adressé le 25 janvier 1052 à Udon, évoque de Toul, pour confirmer certaines exemptions du chapitre vosgîen, marque à plusieurs reprises et en termes exprès la subordination, même temporelle, de Saint-Dié àTévéché de Toul (5). Nous nous en souviendrons à Toccasion.
Le pape exempta aussi de la juridiction épiscopale le prieuré bénédictin de Saint-Maurice de Ville-en-Blaisois qui dépendait de Montiérender, privilège contre lequel ses successeurs sur la chaire de Saint Mansuy devaient en vain protester durant plus d'un demi siècle (6).
(Il Bulle du £> mars 1052. — Calmet, II, ccxcviii ; Jaflfé, n» 4.255. ~ Calmrl date co document du 25 mars i(fôl sans rectifier rancien style.
(2) Voir plus loin, T. H, 1. XII.
(3) Calmet, II, cclxxviii.
|4) Pcrtz fSS., XXV, 270, n.) discute et re|)ous>e ce document.
l5) Calmet, II, ccxcv. — Pour la date, môme observation que plus haut. La bulle porto : « Octavo kalendaa Fehruarii^ atino do mini Léonin noni papiv tertio » : c'est donc 1052. — A la suite de craintes qu'avait fait concevoir la mort «le Frédéric II de Bar, le pape reconnaît l'indépendance du chapitre pour l'éle<'tion de ses membres, l'administration de son temporel; mais il martiue, en termes formels, que c'est de l'évoque de Toul que le prévôt reçoit ses pouvoirs: « A privposito sancli Deodati qui providentiam temporalium ac regimen animarum ab episcopo tuUensi suscepit » ; il donne à révéquc de Toul la mission de surveiller le voué du chapitre et, en cas de prévarication, de choisir un autre vour, de concert avec les chanoines. — Dom Calmet (II, 169) donne l'analyse de celle bulle, mais il a soin |le passer sous silence les points que je viens de souligner.
(G) Ville-en-Blaisois, c. de Vassy (Haute-Marne), était du diocèse de Toul. - Le prieuré avait été fondé au ix' siècle par Pardulfe, abbé de Monliérender. Ruiné dans le cours du .V siècle il fut relevé par l'abbé Milon (Jolibois, La Haute Marne). — Ledipléme est cité par Mabillon {Ànn., IV, 737) et par Jafïé (n« 4.173i. — Pflugk-IlarttuDg {Àcta Pontificum romanoruvi inedita, I, 45) doute de son authenticité.
Et, quand la multiplicité des alïaires, les difficultés des relations l'obligèrent, en janvier 1032, à renoncer à ce cumul, si honorable pour notre Eglise (1), il se choisit, comme remplaçant, le pieux Udon, primicier de Toul, celui qu'il considérait comme son lils de prédilection, qu'il aimait comme un autre lui-même. Il mourut deux ans après, le 19 avril 1034. Son corps fut déposé dans la basilique Saint- Pierre (2;, et un poète, se faisant l'écho des regrets unanimes, composa ce distique d'un laconisme éloquent :
(( Yictrix Homa dolet, nono viduata Leone, (( Ex inultis talein non habitura patrem. »
Toutes proportions gardées, en cet ho'mme, le rôle du pape fut encore plus beau que celui de Tévêque. A Toul, Brunon n'eut qu'à maintenir et à développer les œuvres de ses prédécesseurs, tandis qu'à Rome, Léon IX n'avait trouvé que des ruines ; son activité put se dépenser à son aise et sa fermeté n'avait que trop d'occasions de s'affirmer. Il commença résolument ce rude travail d'épuration qui devait rendre à l'Epouse du Christ sa beauté et son éclat. Il n'eut, ni le temps, ni la joie de l'achever, si tant est qu'il pût être jamais terminé; mais le branle était donné et d'autres allaient venir qui le reprendraient avec non moins de patience et d'énergie. Certes, ce n'est pas une faible gloire pour notre Eglise touloise qui avait déjà donné à la nation des Francs son premier catéchiste, d'avoir formé l'initiateur de ce magnifique mouvement de réforme qui, aux XF et xii« siècles, attesta aux yeux de tous la vitalité, je veux dire, la divinité de l'Eglise catholique.
La piété et les vertus de Brunon lui ont valu l'honneur d'être inscrit au catalogue des bienheureux, à côté de saint Gérard, son modèle, et de saint Grégoire VII, son conseiller et son appui. Le monde catholique célèbre sa fête le 19 avril et ses reliques
(!) Udon était encore primicier de l'Église de Toul le 2 novembre 1051 (Caim., Il, ci;x<:v, n.) et mémo le 10 janvier 1052 (anno lertio ' flbidj, mais le 25 janvier 1052, la bulle de L(^on IX pour Saint-Dié, lui est adressée, comme évoque de Toul « l'dnni ^anctœ Tullensia eccleaiœ episcopo » (Ihid.^ ccxcv). C'est donc vers le milieu de janvier 1052 que le saint pape renonça à son titre et à sa charge d'évôque de Toul.
(2) Wibert (loc. cit., 665) dit que son héros fut déposé près de l'entrée de la basilique, à côté de l'autel de saint Grégoire le Grand.
r.MAlMTKIi IV. — HurNON DE DAGSKOUUG KT IDON 207
sont conservées à Saint- Pierre, dans le transept de gauche, sous l'autel des Stigmates.
§ II. - Udpn (1062-1069)
Udon, troisième fils de Riquin, comte de Saintois, et de Mathilde, appartenait à Tune des familles les plus distinguées de la noblesse germanique (1). Elevé avec le plus grand soin, cet aimable et pieux enfant fut confié par son père à Brunon ; sous la direction de VValther, chancelier et doyen du chapitre, il étudia les arts libéraux, la philosophie de Pythagore, TEcriture-Sainte et la jurisprudence. Sa naissance, ses talents, ses vertus le firent agréger de bonne heure au corps capitulaire ; Tévêque qui Taimalt comme un fils, Ten fit élire primicier ; le choisit pour son confident et, dès son installation sur le trône de saint Pierre, le nomma bibliothé caire et chancelier de la sainte Eglise romaine (2).
Tous s'accordaient à célébrer sa piété, son zèle, son humilité, son énergie et surtout son amour pour la chasteté, vertu trop rare à cette époque. Udon promettait donc de ne point forligner et de se montrer digne de ses frères dans Tépiscopat.
Désigné par saint Léon IX aux chanoines de Tout, élu d'une voix unanime, accepté par Henri If!, Udon fut sacré à Trêves, le 17 avril 1032 (3), par Eberard, son métropolitain, assisté de ses deux collègues, Adalbéron de Metz et Thierry de Verdun ; il fut installé par ce dernier, au milieu d'un grand concours de la noblesse, du
(I) Sur Udon, nous avons surtout à consulter Wil)ert. op. cit. ; les Gesta (SS., VIII, 644 et sq.) et Benolt-Picart {Hist., 370 et sq.). Ce dernier a eu sous les yeux une histoire d'Udon, <^crito par un chanoine do Toul, contemporain de l'évèque. Resté manuscrit, ce travail est aujourd'hui perdu ; la notice des Gesta semble en être fortement inspirée. Sauf indication contraire, ce sera au récit de Benolt-Picart que seront empruntés les détails qui concernent cet cpiscopat.
Udon avait deux frères, Riquin qui succéda à son père, dans le comté de Saintois (Calmet, II, cccix) et Henri (Ben.-Pic, LX.MIIi. Los Gesta {loc. cit.', les Schedulœ (Calmet, I, r.oxxni) et Benoit-Picart (p. 37H) disent que la famille des Riquin était l'une des plus nobles parmi les Hipuaires, terme assez vague qui nous renseigne assez peu sur la contrée d'origine de cette maison.
[2] Voir plus haut, p. âOi, n. 2.
(3) Ben.-Pic, 380. — Les Gesta {SS., VIII, 645) donnent toutefois comme date du sacre d'Udon, le 18 août 1052.
LIVKE 111. — LKS GRxVNliS ÉVÊQL'KS DE TOLL
clergé et du peuple. Dans l'assistance, on remarquait surtout Louis (le Monlbéliard, époux de Sophie, comtesse de Bar, et Gérard d'Alsace que Tempereur avait, en 1048, nommé duc de Lorraine et qui devait être la souche de notre famille ducale (1).
Le nouveau prélat ne tarda point à montrer qu'il n'entendail laisser entamer, ni les droits de son Eglise, ni ceux de la justice et de la sécurité publique. Il obtint, dès 1052, la restitution de la paroisse de Vipucelle ou La Broque, dans le val de Schirmeck (2).
(1) Voici, pour l'intolligonce dos événomonls que nous aurons à suivre, un tableau généalogique, incomplet mais suflisant pour nous, des membres de la famille de Lorraine.
(iérard d'.Vlsace (1048-1070) ép. Hadwide de Namur
Tbierry I
duc de Lorraine
1 1070-11 liii
rp. Gertrude de Flandre
(iérard comte de Vaudémont
Bertrice
abbé de Movenmoutier
Simon 1 duc de Lorraine
ep. Adélaïde de Suppleinboarg
Thierry seig. d(; Bitcbe
(iérard
Henri de Lorraine évéque de Toul
Mathieu I
duc de Lorraine
ép. Berthe de Souabe
Simon II duc de Lorraine
(1176-120:)) ép. Ida de MAcon
Iladwide Adal héron
ép. Frédéric religieux à Clairvaux comte de Toul
Ferry I
seign. de Bitche
duc de Lorraine?
ép. Ludomille de Pologne
Mathieu
comte de Toul
ép. BéatrixdeFool>noy
Thierry év. de Metz
Frédéric Renaud
c. de Tuul s. de Ccnsiay
Ferry II Thierry d'Enfer Mathieu Simon
duc de Lorraine | évéque de Toul archid. de Toul
(1206-1213) Simon du Diable (1198-1210)
ép. Agnès de Bar souche de la Maison
I du ChAtelet
Thiébaut I Mathieu 11 Jacques Renaud
duc de Lorraine duc de Lorraine év. de Metz seign. de Bitche
Voir la suite plus loin.
[-1) La Braque, autrefois VipureUe, c. de Schirmeclv (Alsace'.