CHAPITRE V. — LA LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'EMPIRE
Or, vers le môme temps, en 1091, le doyen du cloître de Toul, Lutulf, fonda, avec le concours de Pibon et de Hugues de Dagsbourg, sous les murs de la cité, un monastère en l'honneur de saint Léon IX. Il pria Séhère de se charger de cette création (1) : « Il était juste et salutaire, disait-il, que la ville de Toul possédât les trois membres les plus parfaits de TÉglise chrétienne: un chapitre séculier ; une armée de moines noirs, combattant sous l'étendard de saint Benoit et une troupe de blancs nazaréens, menant sous la règle de saint Augustin une vie tout apostolique (2). » Séhère accepta la proposition ; il amena une colonie de ses religieux ; il rétablit dans le nouveau monastère ; puis, tout en gardant la conduite de la communauté naissante, il repartit pour le Chàtelet.
Mais bientôt la colline vosgienne se trouva trop étroite : la ruche trop pleine dut essaimer une seconde fois et Tabbé, chercher un lieu solitaire où ses fils pourraient continuer en paix les saintes fonctions de la prière.
Un pieux seigneur, Thierry, et son épouse, Hadwide, le lui offrirent, dans la forêt de Chaumousey, aux environs d'Ëpinal (3). On se mit aussitôt à construire les bâtiments, et la nouvelle maison, dédiée au Saint-Sauveur et à Notre-Dame, fut ouverte vers 1092. Plus tard, Séhère, soucieux d'une régularité parfaite, envoya deux de ses religieux à l'abbaye augustine de Saint-Rufe, près d'Avignon, pour en étudier les constitutions et les usages et, à leur retour, il établit sur ce modèle l'observance de ses communautés.
Deux autres religieux de Remiremont, Engebald et Wichard, son frère, s'étaient enfoncés dans les vastes forêts des Faucilles et fixés dans le profond vallon d'Hérival (4). Quelques disciples vinrent se joindre à eux et se bâtirent des cellules autour des leurs. Par excès d'humilité, ou plutôt par aberration d'esprit, Engebald
(1) Voir Tacte de fondation et la charte de confirmation de la nouvelle abbaye dans Calmet, III, xvii et xx.
(2) Calmet, III, xvm. — L'abbaye, située d'abord sous les murs de la ville, au nord, fut ensuite transportée dans IVncointo, à r6té de l'église Saint-.Vnian. Les bâtiments sont orcupt's aujourd'hui par le collège municipal.
(;V) Chaumouaey.c. d'Épinal, — Cette abbaye eut l'honneur de compter saint Pierre Fourier parmi ses religieux.
(4) Héritai, forôt qui domine le Val-d'Ajol et la vallée de la Moselle. — Voir dans Calmet, III, cclxx, la Règle ancienne du prieuré d'Hérival.
230 LIVHi: III. — LKS GRANDS KVÉQUES DE TOIL
ne voulnil pour ses frères, ni église, ni oratoire, ni office public, ni chant des psaumes ; il n'admettait point la communion sacramentelle et j)rétendait qu'à de vrais solitaires, il suffisait de servir Dieu en esprit et de communier spirituellement. Xi les représentations de son frère, ni les instances de Pibon, ne purent vaincre son obstination. La plupart de ses compagnons le quittèrent et Wichard se retira à Bonneval (1). Engebald resta inflexible et ce ne fut que plus tard, sous Tépiscopat de Riquin de Commercy, qu'il consentit à construire une église et à s'approcher de TEucharistie. I^a règle crilérival resta néanmoins fort austère : plus tard, en 1216, Ilonorius III dut en mitiger l'exagération pour sauver les santés et maintenir le monastère.
En 1087, (\o<. marchands de Bari avaient enlevé le corps de saint Nicolas, évèque de Myre et l'avaient transporté dans leur ville. Un seigneur lorrain, nommé Albert, obtint une phalange de ce glorieux pontife et la déposa dans l'église de Port qui dépendait du prieuré Saint liorgon de Varangéville. Le lieu devint bientôt célèbre ; les faveurs spirituelles se multiplièrent ; les pèlerins accourunîut nombreux ; le bourg s'accrut et prit le nom de Saint-Nicolas de Port ; le prieur de Varangéville lit construire une maison auprès du sanctuaire et y établit plusieurs de ses moines, chargés de desservir le pèlerinage. Telle fut l'origine de notre sanctuaire national (2).
Pibon suivait avec intérêt ce grand mouvement religieux et luimême mettait tous ses soins à procurer à son église et le lustre de la science et la splendeur des arts.
Les écoles de Toul furent plus que jamais florissantes (3). Sous Udon, le docte llézelin ; sous Pibon, Tarchidacre Hunald en eurent la direction. Celui-ci, dit-on, était si renommé qu'il faisait déserter les chaires voisines. Leurs plus brillants élèves furent Riquin de
fil lionuevnl, écart de St-Baslemont, c. de Darney, Vosges. — L'ermitage de Honnevai devint plus tard un prieuré, uni à l'abbaye d'Hérival.
U) Richor, c. XXIV, dans SS., XXV, p. 2KX — Jean de Bayon, LXII, dans Calmet, III, ccwviii. — La charte de la consécration de l'église est donnée par le (rail. Chriat., XIIÏ, 481, et Migne, loc. cit., 440.
Ci lliat. litt. de la France, \U, 2:î et sq.