CHAPITRE V. — LA LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'eMPIRE
Les Chevaliers de l'Ordre teutonique n'eurent point, dans le diocèse de Toul, de eommanderie proprement dite, mais ils étaient collateurs de la cure de Vaudeville, dans le doyenné de Reynel (4) et plusieurs de leurs religieux desservirent successivement cette paroisse. Leur maison la plus importante dans Test était Beauvoir, au diocèse de Troyes ; mais le supérieur régional portait le nom de bailli de Lorraine et de Bourgogne. Il en fut ainsi jusqu'en 1301, époque où Georges de Langellen, alors bailli, céda les biens que l'ordre possédait dans le pays à l'abbaye de Clairvaux (2).
Les bôpitaux se multiplièrent en ce siècle. Un souffle de charité courait alors sur le monde: ce n'était pas inutilement que la Féodalité était venue à Jérusalem. Le Calvaire lui avait servi de leçon, et la pitié avait germé dans ces cœurs, jusque-là si durs et si farouches. Il nous est impossible aujourd'hui de reconstituer la liste de ces maisons hospitalières; mais nous savons, du moins avec certitude, qu'en 1138 le duc Mathieu I unit au prieuré Notre Dame un hospice, situé devant Nancy et destiné aux pauvres et aux infirmes (3).
Un mal terrible, venu de l'Orient et propagé en Europe par les marchands et les croisés, rendit nécessaire la création de maisons spéciales d'isolement (4). Des lazarets, des léproseries, des maladreries, des bordes, destinés à recevoir les malheureuses victimes de la lèpre, ne tardèrent point à s'élever sur tous les points du diocèse (3). Les bourgeois de Toul formèrent un établissement de ce genre à Valcourt (6), sur les rives de la Moselle, dans le courant
(1) Vaudeville, c. de Gondrecourt (Meuse).
(2) D'Arbois de Jubainville, L'Ordre teutonique en France^ dans Bibl. Écol. Chart,, XXXIl, 63 et sq.
(3) Ptisler, Ilist. de Sancy, I, 22. — Cet Hôtel-Dieu s'élevait sans doute à remplacement actuel de la rue des Dominicains, où se trouveront plus tard les Sœurs Grises.
(4) La lèpre existait en Europe bien avant les croisades. Nous voyons, par exemple, saint Arnould rassembler des lépreux dans la solitude où il s'était retiré et les soigner lui-même (Digot, Ilist. de Lorr., I, 108 et 113). — Mais les relations avec l'Orient lui donnèrent une intensité plus grande.
(5) Cf. Docteur Hecht, Les Lépreux en Lorraine^ dans Mém. Àc, Stan., 1881. — Lepage, Introduction au Fouillé de UO^, p. LXXXIII.
(6) Valcourt, écart de Biqueley, c. de Toul-Sud (M.-et-M.). — Calm., Notice de Lorr.
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du xn<^ sièrle, el le mirent sous la surveillance des moines de Saint- Epvre. Douze lépreux y étaient logés et entretenus : on leur donnait tous les jours du pain, du vin, de la viande fraîche et quelques pièces de monnaie, et un prêtre, attaché à leur service, leur procurait les secours de la religion. A l'exemple des Toulois, d'autres Ames compatissantes ouvrirent des asiles aux lépreux, dans le faubourg Saint-Mansuy (l) ; à Laître sous-Amance (2) ; à la Madeleine, près de Nancy (3); à Saint-Aubin-sur-Aire (4) et à Vignot (5), dans les environs de Gommercy; à Rainval, près de NeufchAteau (6) ; à Remiremont (7); à Fains (8) ; à Saint- Jean-de- Froide-Entrée, près de Ligny (9), et ailleurs encore.
La lèpre inspirait alors une telle horreur, une telle crainte que Ton se tenait toujours en éveil pour découvrir les personnes infectées. Sur le moindre soupçon. Ton citait le malade devant Tofficial qui ordonnait (( l'examen de l'épreuve ».
Au jour fixé pour le jugement, le malheureux comparaissait seul et à huis-clos devant la Cour spirituelle. Après avoir invoqué le nom de Dieu, le prêtre rappelait aux médecins, chargés de l'enquête, quel crime ils commettraient s'ils séquestraient dans une borde des personnes saines ou sMls renvoyaient au milieu du peuple de vrais malades. Les docteurs interrogeaient le patient sur sa famille, sur ses antécédents... examinaient son sang, sa peau,
(i) Ad lieu-dit La Borde,
(2) On en trouve mention, dès 1223, dans un acte de donation d'Agnès de Bar, épouse de Ferry 111 {yotice de Lorraine, Amance).
(3) La Madeleine^ aujourd'hui englobée dans le faubourg Saint-Pierre, était sous la surveillance dos Dames-Précheresses de Nancy. — Il en est fait mention dans un titre de 1189 (Lepage, Cowm. de la Meurthe, I, 678).
(4) Saint- Aubin -sur- À ire, c. de Gommercy (Meuse). — Il en est parlé dans la charte de Pierre de Brixey, confirmant la fondation de la collégiale de Gommercy (1186) (Galmet, 1" édit., 11, cccxcvi).— C'était, sans doute, la Madeleine de Sommièrea (Cf. Dumont, Hiat de Commercy, III, 29i; Biat. dea fiefa de Commercy, II, 1;>:) et sq.).
(5) Viyu'jt, c. do Gommercy. — Il y a encore un canton appelé Xa Borde.
(6) Rainvnl, écart de Roncourt, c. de Ncufchftteau (Vosges).
(7) La Madeleine, écart de Remiremont. — C'était peut-être l'ancienne léproserie de saint Arnould.
(8) Fains, c. de Bar-le-Duc (Meuse).
(9l Ligny-en-Iiarrois, chef-lieu do canton, arr. de Barle-Duc (Meuse). — Il ne resie d'autres vestiges de celte maladrerie que le lieu-dit Contrée dea Malades mW-AiiX, Pouillê de Verdun, II, 462).
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ses cheveux... et prononçaient enfin leur sentence, qui était irrévocable : la science avait parlé ! Mais que d'erreurs, la crainte ou la prévention, le ressentiment ou l'intérêt ne Jevaient-ils point inspirer ! Que de lépreux ne Tétaient que par décision des médecins !
Si la Faculté concluait à l'existence de la lèpre, et c'était le cas ordinaire, l'official veillait à la séquestration. Cette cérémonie se faisait avec une lugubre solennité (1). Le dimanche précédent, le curé l'annonçait au prône et recommandait la victime aux prières de toute la paroisse. Le ladre, que, par compassion chrétienne, on appelait « le bon malade » recevait des vêtements spéciaux, destinés à le faire reconnaître ; des gants ; un baril, pour puiser de l'eau; une coupe, pour boire; unepannetiereetunecliquette.il assistait, couvert d'un voile, à une messe de Requiem (2) et les fidèles allaient à l'olïrande pour lui. Après la messe, le curé prenait, avec une pelle, un peu de terre du cimetière et la versait sur la tête du malade, en disant : « Mon ami, c'est signe que vous êtes mort quant au monde et, pour ce, ayez patience en vous. »
Puis précédé de clercs qui portaient la croix et l'eau bénite, il le menait en sa borde ; sur le seuil, avant de fermer la porte, il l'exhortait au courage, à la résignation et lui recommandait de n'entrer dans aucune maison, dans aucun moulin ; de ne regarder ni dans les puits, ni dans les fontaines ; de ne pas pénétrer dans les églises pendant le service divin; de se mettre au-dessous du vent, quand il devrait adresser la parole à quelqu'un ; de ne jamais sortir sans son vêtement de « bon malade » ; de ne se servir, pour boire, d'autre coupe que de la sienne; de ne point s'appuyer sur la margelle d'un pont sans avoir mis ses gants ; de ne pas s'absenter du pays, sans permission et sans lettre de son curé.
Ainsi séquestrés, les lépreux n'étaient pourtant point abandon-
(1) Manière de recevoir le Ladre et mettre hors de siècle et rendre en sa borde, au folio 41 du Manuale seu Officiarium sacerdotum ad usum Ecclesiœ tullensis, 1559 (Bibliothèque de Nancy). — Gayon l'a reproduit dans ses Extraits des Coupures de Bournon, p. 40.
(2) Le Manuale de 1559 et déjà auparavant un autre de 15i5 (Bibl. du Sém. de Nancy) interdisent la Messe do Requiem. On devra désormais chanter la Messe du jour.
nés ; leurs maladreries les plus importantes avaient des chapelains attitrés, et de courageux chrétiens se consacraient à leur service, à Sommières, par exemple, à Remiremont. Leur sort paraissait même enviable à certains malheureux et Ton eut à prendre des mesures sévères pour écarter de faux lépreux. Tout cet ensemble de cérémonies et de précautions peut, au premier abord, nous paraître barbare ; nous lui devons du moins la disparition de la terrible contagion et la création d'un certain nombre d'hôpitaux. Plusieurs de ces lazarets survécurent, en effet, à la lèpre, furent affectés au service des autres malades et devinrent des « maisons- Dieu ».
Cependant, en Palestine, Tœuvre d'Urbain II et de Godefroy de Bouillon était fort menacée. Zenki, prince de Mossoul, avait repris Edesse et son fils, Noureddin, menaçait Antioche. A la prière d'Eugène III, saint Bernard prêcha la croisade, en France et en Allemagne, dans le courant de l'année 1146 : sa parole et ses miracles produisirent un ébranlement universel. Louis VII, roi de France, l'empereur Conrad III, successeur de Lothaire II, prirent la croix, avec un grand nombre de prélats et de barons. Mais des exagérations de zèle faillirent compromettre l'œuvre commune et transformer la guerre sainte en une querelle de races. Dans la vallée du Rhin, en particulier, à la voix d'un moine cistercien, Rodolphe, le peuple se souleva en masse contre les Juifs et il ne fallut rien moins que l'éloquence de l'abbé de Clairvaux pour calmer cette effervescence .
Toul dut échapper à ce mouvement, mais nous avons conservé une lettre curieuse de Hugues Métel, sur un sujet toujours palpitant (1). Un moine, nommé Gérald, lui avait demandé si vraiment il ne fallait mettre aucune différence de traitement entre les Juifs et les Gentils. «Il enfant mettre unetrès grande, lui répond-il, exposant une idée souvent énoncée par les Pères et les écrivains ecclésiastiques, les Gentils persécutent l'Église et ne peuvent que lui nuire : ils ne méritent aucun quartier; les Juifs au contraire servent l'Eglise
(1) Hugo, Sacr, Antiq. Mon., II, 399.