‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 154 sur 265 · CHAPITRE III. — PREMIÈRES LUTTES AVEC LES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — PREMIÈRES LUTTES AVEC LES ÉVÊQUES

tion OU bien il s'était ofiensé d'une ordonnance épiscopale qui, pour éloigner toute influence contraire, veùait de défendre aux bourgeois de vendre à des princes étrangers les maisons ou les terres

sises dans la ville ou dans ses faubourgs et de leur donner ainsi pied dans la cité. Le duc s'engagea, moyennant un cens de cinq sous par feu, à les défendre contre tous leurs ennemis, sauf le roi de France, l'empereur, le pape, l'évoque de Metz et le comte de Luxembourg ; il leur fournirait deux cents hommes, dès la première réquisition, et eux, en revanche, le serviraient dans toutes ses guerres. Simon de Chambley, chanoine de Toul, qui faisait alors les fonctions de grand archidiacre, reprocha aux bourgeois d'avoir décrété un impôt contre les règles et les privilèges de l'Eglise et il lança contre eux une sentence d'excommunication. Gilles de Sorcy confirma cette censure dans le courant du mois d'octobre (1) et les citains furent contraints de reconnaître qu'ils ne pouvaient contracter aucune alliance sans le consentement et la participation de leur évéque ^2). Ce traité, eût il été ferme, n'aurait eu sans doute aucun résultat : le duc Ferry III eut bientôt assez à faire chez lui pour s'occuper des Toulois.

Gilles de Sorcy ne se laissait pas complètement absorber par ces luttes avec les bourgeois de sa ville épiscopale. Il défendit contre le comte de Salm les religieux de Senones en butte à toutes sortes de vexations et lança sur le comte les foudres de l'excommunication (3).

Sous l'épiscopat de Roger de Marcey, les gentilshommes du diocèse de Toul avaient obtenu du pape Innocent IV l'exemption des censures qui seraient portées par l'évéque. Les prélats de cette époque faisaient un tel abus de ces armes redoutables que ce privilège semblait se justifier : mais les seigneurs, puissants, ambitieux et cupides, s'en prévalaient pour piller impunément les biens des églises et commettre toutes sortes d'excès. Innocent IV mourut en 1234 et, dès l'avènement de son successeur, Alexandre IV, Gilles de

(1) Lem., I, 77 et 78. — Ben. -Pic. nomme à tort le grand archidiacre Robert.

(2) Lep., Comîïi., II, 563.

(3) Richep(SS., XXV, 337; - Digot II, 146).

320 LIVRE IV. — l'agitation communale

Sorcy sollicita et obtint la révocation de cette bulle qui serait devenue désastreuse (1).

Il encouragea aussi les fondations pieuses. Sous son épiscopat, Thibaut II, comte de Bar, bâtit la collégiale de La Mothe, sous le vocable de Notre-Dame (1259) (2), et, peut-être aussi, celle de Sainte- Croix, à Pont à-Mousson (3). Geoffroy, sire de Joinville, érigea celle de Vaucouleurs, et Gilles lui-môme, en 1261, dota d'un chapitre le bourg épiscopal de Brixey, devenu dès lors Brixey-aux-Chanoines (4). En 1255, il avait consacré Téglise de Sainte-Hoïlde et reçu les religieuses à la profession solennelle et, en 1262, il installa des Franciscains ou Cordeliers à Toul et à Neufchâteau.

Il fonda, dans sa cathédrale, la chapelle de la Blanche- Mère-de- Dieu (5) et il mourut pieusement en mars 1269 (6), laissant à saint Etienne un legs de mille livres. II fut inhumé près de son oncle,

(1) Ben. -Pic. 450.

(2) La Mothe-en-Bassigny fut fondée vers le milieu du xni' siècle par Thibaut II, comte de Bar (12401294), qui la ceignit de murailles et lui accorda, en 1258, une charte de franchise. — Détruite par les Français en 1645, après deux sièges et deux blocus mémorables, cette héroïque cité a fait place à une forêt de sapins ; mais son souvenir est toujours vivant dans les cœurs lorrains et, en 1896, sur l'initiative de M. l'abbé Liébaut, curé d'Outremécourt, de M. le comte de Landrian et du regretté M. Marchai, de Bourmont, la Société d'Archéologie lorraine a dressé, sur les lieux où s'éleva La Mothe, un monu ment de pierre, avec cette courte, mais éloquente inscription : « Gloria victis ! »> — Consulter sur La Mothe : L'abbé Liébaut. La Mothe, ses sièges^ sa destruction^ Nancy, 1896, où l'on trouvera un index bibliographique complet.

(3) L'église Sainte-Croix était située à gauche de la rue qui allait au pont, sur la rive gauche de la Moselle. Le chapitre était composé d'un prévôt et de cinq chanoines.

(4) Brixey ^ c. de Vaucouleurs, Meuse. — La collégiale, dédiée à saint Nicolas, était composée d'un doyen, d'un chantre, de treize chanoines et de quatorze vicaires (Ben.-Pic, Fouillé, I, 419.)

(5) La statue de la Blanche-Mère-de-Dieu, Virgo alba, était déjà exposée à la vénération des fidèles contre l'un des piliers de la nef. Gilles de Sorcy la transporta au fond de l'abside, derrière le maltrc-autel. — Plus tard, le concours des pèlerins obligea les chanoines k la placer dans le transept-sud.

(6) Les Schedulœ (Calmet, 1, ccxxix) mettent la mort de Gilles de Sorcy à Voctavo calendas maii (24 avril) 1269. — Cette indication semble juste, car une charte du 16 août 1269 (Robert, SigilL, 151) est ainsi intitulée : n Nos decan, 0//- « lens., sede valante, in spiritualibns, nomine capituli tullensis^vices gerensï> •^ La date de septembre 1271, donnée par BenottPicart (p. 453) et par Dom Calmet (III, 211) est donc erronée.

CHAPrrnE m. — premières luttes avec les évèqles 321

Eudes de Sorcy, dans la chai)elle de la Vierge, daus le premier caveau du côté droit ( l).

L'élection de son successeur fut très tourmentée. Deux candidats Se trouvaient en présence, Jean de Lorraine Fontenoy, chanoine de Toul, grand -prévôt de Saint-Dié, et Roger de Marcey, archidiacre de Port, neveu de l'évéque de môme nom. Jean, d'abord élu, se rendit à Rome pour soutenir ses droits ; mais il mourut durant le voyage et Roger obtint à son tour les sufirages capitulaires. Quel ques chanoines pourtant protestèrent : Tallaire fut portée aux tribunaux apostoliques et, comme le procès s'éternisait, Roger de Marcey, à la prière du souverain pontife, renonça aux droits qu'il avait sur le siège épiscopal ; il y avait dix ans que l'héritage de saint Mansuy attendait un pasteur ! (2).

Par suite du désistement de l'archidiacre de Port, le droit de nommer était dévolu au pape. Nicolas III, voulant peut-être faire cesser toutes ces rivalités locales, choisit en Allemagne et parmi les fils de saint François, le nouvel évêque de Toul.

Conrad, surnommé Probus, était de Tubingue, dansleVurtem-

ili Voici, d'après De L'Aigle {Mémoires, et Benott-Picart (p. 441), l'inscription (lui était sur ce double tombeau des Sorcy :

« Binos pontifices conclusns hic fore dites

« Sorceio natos, concordes nobililate;

(( Quos genuit }£osa^ de stirpe sat generosa :

« Est Odo primus, Gilo diclusque supremus. Au second vers, De L'Aigle et Benolt-Picart mettent nati: ce qui forme un solécisme.

[2) Benoît-Picart (//ks/., 4:53) et Dom Calmet (III, 211) parlent d'une compétition entre Jean de Lorraine- Fontenoy et Gauthier de Beaufremont, chanoine et archidiacre de Reyncl ; puis, après la mort de Jean, d'une seconde compétition entre Jean de Parrois, chantre du chapitre, et Roger de Marcey.

.le ne sais où le V. Benoît a pris ces renseignements qui brodent beaucoup sur les termes de la bulle : « Sane vacante dudum ecclesia tullensi^ per obitum bone memorieGilonisepiscopi tullensis^ primo de quodam Joanne de Fonteneto^ ipsius ecclesie canonico, qui hujusmodi electionis prosequendonegotium apud sedem apostolicam diem clausit extremum, et postmodum de Rogero, archidiacono de Portu, in eadem ecclesia^ fuerunt electiones inibi celebrate. Opponentibus itaque quibusdam ex canonicis ecclesie predicte hujusmodi electioni (acte de archidiacono supradicto, super isto negotio ad sedem istam deducto, extitit apud sedem eamdem diutius lUigatum, et tandem eodem archidiacono libère resignante.., nos... etc. (Sauerland, VatikanischeRegeslenzurGeschichte Deutsch-lothringens, n»3i29, dans Jahrbuch der Gesellschaft fur Lothringische Geschichte, 1898, f 208). De l'Aigle (Mémoires) s'en tient au récit de la bulle et ne parle pas d'autres concurrents,

322 LIVRE IV. — l'agitation communale

berg. Il commença ses études de théologie à Mayence où Tévêque le fit entrer dans les Ordres et voulut le retenir dans son clergé ; mais, désireux de voir Tltalie, il passa les monts, vint à Sienne, reçut le bonnet de docteur et professa avec le plus grand succès. Puis, peu satisfait des honneurs du monde, il prit, en 1245, l'habit de Frère-Mineur et fut successivement maître des novices, professeur de théologie et provincial d'Allemagne. Le pape Nicolas III, qui était lui aussi de la famille franciscaine, avait été son condisciple et Tavait en singulière estime ; il l'employa dans plusieurs aflaires diplomatiques ; il l'envoya en particulier, en 1278, vers l'empereur Rodolphe de Habsbourg, pour lui rappeler qu'il avait promis au Concile de Lyon de défendre le Siège Apostolique. Conrad revenait de cette mission quand I^icolas, pour lui témoigner son contentement, lui donna l'église de Tout, le 4 octobre 1279 (1). C'était donc un pieux religieux, un prêtre instruit, un négociateur habile, (( le plus humble et le plus doux des hommes )), selon un auteur contemporain (2), mais d'une fermeté et d'une constance invincibles, quand il s'agissait de défendre les droits sacrés de l'Église.

Cependant les bourgeois avaient relevé la tête : profitant des dissensions du chapitre et de la longueur de la vacance, ils avaient repris les armes, saccagé età moitiédétruit le château épiscopal (3), brisé les portes de la cathédrale, dispersé les archives, pillé le trésor et emprisonné plusieurs chanoines. Conrad s'installa, comme il put, sans grande cérémonie, et il s'occupa, tout d'abord, de se trouver des alliés et des défenseurs. Le duc de Lorraine et le comte de Bar lui promirent, à charge de retour, de lui amener, chaque

(1) Sauerland, loc. cit. — Potthast, 21,649 et 21,650. — Gall. Christ., XIH, ins(r., 529).

BeDoit-Picart (p. 455), sans doute par suite d'une faute d'impression, donne comme date de la bulle de Conrad le IV des nones d'octobre 1272 ; Guillaume (II, 67) a voulu corriger l'erreur et a mis 1278. — Mais la bulle est datée du IV des nones d'octobre de la seconde année du pontificat de Nicolas III (nov. 1277août 1280) : ce qui donne le 4 octobre 1279.

(2) Cf. Calmet, III, 218.

(3) 11 ne devait pas être détruit de fond en comble, puisque lo traité de paix de mal 1285 marque qu'il devra être relevé avant la Saint-Reniy (1" octobre) de la mémo année.

Page 1