CHAPITRE III. — PRKMIKKES LUTTES AVEC LES ÉVI^QIES
« Béni soit, dit un chroniqueur, Dieu qui délivra la cité! (1) » Et, en effet, s'il faut en croire une curieuse !ég:ende, évidemment accré ditée par les bourgeois, Téchec du prélat aurait été dil à l'intervention de la Vierge Marie. La veille de l'assaut, une pieuse femme se serait endormie à la cathédrale, après les offices du soir ; à minuit, elle aurait entendu, partant de Tautel de la Blanche-Mère delHeu (2), au fond du sanctuaire, une voix qui lui disait d'aller en toute hâte prévenir les magistrats du danger qui les menaçait. S'ils ne croyaient point à son message, ils n'auraient qu'à se rendre à l'église ; ils verraient l'un des pieds de la statue plus avancé que l'autre. La femme aurait obéi ; les magistrats seraient venus, auraient constaté le prodige, couru aux remparts et sauvé la ville.
Quoi qu'il en soit de cette légende qui inspire des doutes bien fondés (3), les bourgeois, plus encore qae i)ar le passé, entouré rent cette statue d'une profonde vénération ; ils suspendirent plus tard au mur de la cathédrale un tableau qui représentait la vision merveilleuse (4) ; ils firent couvrir d'un sabot d'argent le pied libérateur et Marie, déclarée patronne de la cité, fut désormais invoquée à Toul sous le nom de yotre-Dame-au-pied-d'argent . C'est devant son autel, au fond du chœur, que le maitre-échevin et tous les magistrats, en quittant le palais épiscopal, au jour de leur nomination, venaient jurer de garder les traités conclus avec le chapitre (5).
Chose curieuse et très édifiante, les évêques et les chanoines ne furent point rebelles à cette légende qui pourtant n'était pas en leur faveur ; eux aussi, s'agenouillaient devant l'autel de Notre Dame-au-pied-d'argent. (îeotîroy de Vandières, archidiacre de
(I) Arch. do Toul, AA. Cartiilaire, f" ."îO.
i2) La statuo do la Blanche-Mère-deDifiu, Virgo alba^ (''lait alors dorriôro lo maltre-autol (voir plus haut). Brisc^o pendant la Révolution, ollo a ôlé romplacéo par une statue fort médiocre, insl allée dans la seconde chapelle du collatéral sud.
(3) L'auteur contemporain qui a transmis le réj'it de cette lutte n'y fait mémo pas allusion (Calm., III, 215).
|4) Ce tableau se voit encore, accroché au mur de la chapelle actuelle do Notre- Damo-au-pied-d'argent. Il représente d'un côté la Vierge assise et avançant le pied : de l'autre, le massacre des assaillants sous le rempart ; une légende assez longue relate le prodige.
(5) Du Pasquier, np. cit., 41. — Arch. de M.-et-.M., (1. 73, f" 13.
326 LIVIIE IV. — l'agitation COMMIINALK
Reynel, entreprit de (ioler sa chai»elle el Conrad Probus lui même Vy autorisa, par une charte datée de juillet 1285 (1). Par les soins du trésorier, un cierge brûlait nuit et jour devant son image (2). Tous les samedis, les Vénérables allaient chanter devant elle les litanies de Lorette (3) ; ils descendaient la statue de sa niche avec un pompeux cérémonial, pour les processions solennelles, et ils la portaient eux mômes, sur leurs épaules, jusqu'aux portes de Téglise; plus d'une fois, ils engagèrent des luttes de préséance avec les chapitres et les monastères voisins, pour défendre le droit de Celle qu'ils regardaient, eux aussi, comme leur céleste protectrice. Le lundi de la Pentecôte 1481 notamment, à une procession solennelle, les religieux de Saint-Mansuy, s'autorisant d'un précédent (4), voulurent donner le pas aux reliques de leur patron, sur la statue de la Vierge-au pied-d'argent. Les chanoines s'y opposèrent ; de là, violentes contestations et propos assez risqués : a Voilà, criaient les moines indignés, ceux qui, de leur autorité, dégradent saint Mansuy, notre apôtre et qui, semblables à des idolâtres, veulent nous faire adorer une masse de bois, un bloc qu'ilsdisent être la Vierge.» On aurait cru entendre des iconoclastes, tant la colère est mauvaise inspiratrice ! Pour terminer cette (juerelle fort peu édifiante, on dut renvoyer toutes les chasses et ne porter que la statue de Notre- Dame. Les chanoines étaient vainqueurs; mais les Bénédictins se retiraient fièrement, avec les honneurs de la guerre. Rentré à l'église, le chapitre se réunit et porta plainte auprès de l'évoque, Antoine de Neufchàtel : il fit assigner les religieux au conseil épiscopal, mais il n'obtint pas gain de cause. Antoine conseilla la mansuétude aux chanoines et décida que la châsse de saint Mansuy aurait le pas sur la statue de la Vierge (5). Les chanoines pourtant n'avaientils pas vaillamment défendu les droits de Celle qui, en une nuit mémorable, leur avait valu une si triste aventure ? Et
(1) Guillaume, La cathédrale de Toul, p. 31 et sq ; 75 et sq.
(2) Statuta, f 59.
(3) Thierry, BiHoire de Tout, II, 42.
(4) Statuta, (• 29.
(5) Lena., I, 97. — Statuta.^ ibid.