‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 161 sur 265 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La première garde de la France. — Affaire du

comté de Toul (1305-1330)

Pendaut Tépiscopat de Jeau de Sierk, il s'était passé dans le diocèse de Verdun, sur les confins du Barrois et de la Champagne, un fait de minime importance qui devait avoir de graves conséquences pour notre pays tout entier. L*abbé de Beaulieu-en-Argonne (1), ayant eu à se plaindre de Thibaut II, comte de Bar, avait voulu se mettre sous la protection du comte de Champagne, son voisin. Or, ce comté était alors possédé par le roi de France, Philippe le Bel, en sa qualité d'époux de Jeanne de Navarre, fille de Henri, comte de Champagne et héritière de ce fief. Philippe avait accepté ; l'empereur Adolphe de Nassau avait protesté : on en était venu aux mains et Henri 111, fils et successeur de Thibaut, lait prisonnier par le roi de France, avait été enfermé dans le château de Bruges'(1298).

Mais, après sa victoire de Gœlheim sur Adolphe, le nouvel empereur, Albert d'Autriche, allié de Philippe le Bel consentit à

(i) Beaulieu-en-Argonne^ abbaye bénédictine aujourd'hui ruinée, c. doTriau court ( Meuse ).

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un accommodement. Les deux souverains se rencontrèrent près de Vaucouleurs, en novembre 1299 ; Jean de Sierk assistait à Tentrevue. Philippe accorda sa sœur, Blanche, à Rodolphe, le fils aîné d'Albert; puis on planta des bornes en un lieu nommé Val-de-Losnes, pour fixer la marque (Testaut, c'est-à-dire la limite précise où devaient se tenir les plaids entre les sujets des deux états, et enfin Ton décida que le droit de garde de Beaulieu serait conservé à la France. Quant au comte de Bar, il ne put sortir de prison qu'en se reconnaissant homme-lif^e du roi, pour toute la partie de ses Etats qui s'étendait à l'ouest de la Meuse (1301). Telle fut l'origine du Barrais rnowcant, et la première mainmise de la France sur notre région. C'est ici vraiment que commence l'histoire de la réunion à la couronne, de la Lorraine, du Barrois et des Trois-Évôchés.

Par ce traité, Toul n'était pas atteint; mais spontanément, dans le même temps, ses bourgeois se mirent au pouvoir et à la discrétion de sa majesté très chrétienne. Leur intérêt n'était pourtant point de se rapprocher d'un si puissant voisin, mais plutôt de maintenir leur cité, comme les villes et les états de l'Allemagne, dans une dépendance purement nominale à l'égard des empereurs trop éloignés, trop occupés et trop faibles pour les gêner. Le besoin de se venger, ou plutôt, s'il faut les croire, de se défendre deleurévêque et de leur chapitre, les fit courir d'eux-mêmes au-devant d'un maître. Les chanoines, il est vrai, leur avaient donné l'exemple : dès 1291, ils avaient placé leur prévôté de Void sous la protection de Philippe le Bel (1). Les citains firent mieux encore : en 1300, ils prièrent le roi de France de les prendre sous sa garde ; ils s'engagèrent à lui payer par feu, chaque année, à la Saint-Martin, deux sous de petits tournois et ils lui offrirent de le servir à pied et à cheval, sur les marches de la Champagne, de

(1) Lem., I, 127 — Lettres-patentes de Philippe le Bel mandant à tous sesofficiers de justice de la province de Champagne de défendre TEglise et le chapitre de Toul, ses membres, ses sujets, ses biens, particulièrement Void, Vacon, Naives, Bovée, Troussey, Ourches et appartenances.

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rÉvéché de Metz, du comté de Bar et du duché de Lorraine, sauf contre Tempereur et contre Tévèque de Toul, à moins qu'ils n'aient à se plaindre de leur prélat (1). Sans doute, par ce pacte d'alliance, ils n'avaient point aliéné leur liberté; ils prétendaient bien ne s'être donné qu'un protecteur ; mais ils avaient fourni à ce protecteur l'occasion de se mêler de ce qui pourrait les concerner : c'était faire le jeu de la France.

Philippe confia la garde de la cité à son bailli de Chaumont, lui mandant de porter a toute ayde et faveur aus dits habitans de Toul (2) » et, quelques années plus tard, lorsque son fils, Louis le Hutin, devint, par le décès de sa mère, roi de Navarre et comte de Champagne, il lui céda la surveillance et les émoluments de ce protectorat (3). Depuis lors, il eut entrée dans le pays et, avant môme qu'il eût obtenu, en 1312, la suppression de l'Ordre du Temple, il fit instruire une enquête contre les Templiers lorrains. Il ne fut point servi au gré de ses désirs : l'inquisiteur de la foi lui manda qu'il n'avait rien découvert de grave : en 1310, le concile provincial de Trêves prononça en faveur des inculpés une ordonnance de non-lieu (4). Et pourtant, il n'en continua pas moins son œuvre et le décret, arraché à Clément V, reçut, dans le diocèse, une rapide exécution : les domaines des Templiers furent réunis à ceux des Hospitaliers (o) et plusieurs des disciples de Jacques de Molay, s'étant réunis dans la maison de Brouvelieures, furent surpris, cernés et massacrés en 1313.

(1) Arch; Nat., AE, II, 303. — Le traité est de novembre 1300 et le sceau, de belle cire brune, sur lacs de soie pougo, est on parfait état. — Dans cette pièce, les citains estiment la population de leur ville à deux mille feux ; ce qui pourrait porter le nombre des habitants à huit mille environ.

(2) Bibl. Nat., fonds français, N« 16.889, f 31.

13) Ben.-Pic, 470 et 477. — Thierry, HisL de Toul, p. 259.

(4) Mansuet le Jeune, Histoire critique et apologétique des Chevaliers du Temple de Jérusalem, t. III — Gravier, Hist. de St-Dié, 158.

(5) Concessio bonorum Militiœ Templi, sa^ro approbante Concilio, hospitali saîicti Joannis Jerosolymitani facta. Vienne, 2 mai 1312. — {Reg. Clem. V, n* 7.885) — Bref de Clément V ordonnant aux évèques de Metz et de Toul et au doyen de Trêves de séquestrer les biens des Templiers. 23 juin 1312 (Mansi, XXV, c. 401.)

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Lesuccesseur deJean deSierk tut Othon de Oransond). Issu d'une noble maison de Bourgogne (2), parent de Gérard et de Henri de tiranson qui nvaient occupé le siège de Verdun, de 1275 à 1286 (3), le nou veau prélat était déjà chanoine de Verdun, archidiacre de Besançon, écolàtre de Toul (4); sa promotion semble avoir été fout d'abord accueillie favorablement par les bourgeois : nous en avons pour preuve le règlement qu'it édicta, en octobre ISOfi, sur «la requête et supplication, le consentement et l'octroi du maire et du maitre-échevin, pour le profit et la commune utilité de la

(1) Les Sdiedulie (Calm., I, ccsw] nt, apri-s elles, Benolt-Picarl ip. WG), lp liaUia 1X111. I(^| et tous los Hulres historiens plaçant dans Ih sucrei^xiiin dos Év'^iucs (le Toul, Guy de Pcrncs immimiatement aprËs Jean do Siprk (mort en I3(K) et lui donnent pour succe.useur Othon do Grandson; mnls lo n* 1213 dos ItegUtrfs de Clèiiienl Y prouve pi^remptoiroment [|uo1eur orJro esldéli-cluriix : « l'er Iraiislnliiniem fllli<inia ait fcdexiaiii lianilieitsem, y lisons-nous sous la dHledu ISnovemhre i30H,iii epifcopiim prœficitur Huido, tune abbas miiiuiileiii de llfllo-Liieo, etc. »

Enirfi Jean de Sicrk et Olhon de Granson, Eubel {Bierarchia cnthiilirii Jleilii- .€vi, p. 530), place comme Hf'iiue ilo Toiil, mais avec un point d'interrogation, rilus renoua, évOijue d'.lrclieruiilia lAeerenxal, et cela sur la (ol de (inms iSeries EpiKeoporuiii, 1" éd., p. fiïJi ijui lait mourir ce Vitus Venima en lauG, année où, d'ap^^s lui, Olhon de Grandson monta sur le sl<^e de Toul.

Mais (iams, dans la liste des évOijucs d'Àcrrenza (Ibid., p. 643) remplace ce VitUK Yeniisa pur n CiitV/o fut. » Or, un (iuiiio, nrd. Ciil., est Indiqué par le liiillia Chrtutiann, comme ahbii de Heaulicu, CvCque de Venouse, vers 1301 (Mil, c. lOiî), administrateur à'Àckentiilia vers 1303 et évAque de Toul en 130) llbtd.) et de mi^me, un Guidii est donnô pur les Regiftiv» de Clément Y comme abbé do Reaulieu («dit. des Ben. ital., □" t£13 el 1817|, administrateur (VÀcereaza, de 1303 au 3 août i:<07 [Ibid., n* 1HI7), nommé évOque de Toul, piir bulle du l.T novembre 1306 ln° 1^13, ii la place d'Othon de Granson transféré ii lUIc, le 3 du mémo mois |n' iu;i| et Euliel lui aussi, s'appuyant sur ces repis- Ires, lait ce Guido, administrateur d'icereitza {op. cit., p. 09i et successeur d'Othon do Urandson sur le si^^ de Toul (p. ij30). Or Vitus ressemble assex â Guidn, et si Gubel avait rémarcgué que tjums en avait fall lui-même l'indcntiflcation, il n'eût point introduit, même avec la réserve prudente d'un point d'interrogation, ce nouveau nom dans notre catalogue.

(2| La maison de Granson portait pitllé d'argent et d'asiir, U la bande de guetiles brochant .sur le limt el chargée de trois coquille» d'or posées dans le sens de la bande.

(3) Houssel, i/(K(i»ye (if Verdun, I, 312 et xi/,

|i) Ben.-Pic., 407.

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cité (1) ». Cette charte qui complélait l'œuvre de Gilles de Sorcy, contenait, en quatre-vingts articles, tout un code de justice et de police municipale à V usage des Dix et (\es enqueyreurs, confirmait ou redressait d'anciens usages et devait servir de base aux règlements ultérieurs. Les dispositions en étaient fort sévères : rien que le fait de frapper quelqu'un du pied par colère attirait une amende de vingt sous toulois et l'expulsion pendant un mois (art. l'^''). Sortir la nuit sans lumière après le couvre-feu, aller à la maraude, vendre du vin aux ivrognes, jeter par une fenêtre de l'huile, de la graisse ou d'autres ordures, etc., exposait à une amende de cinq sous (art. 35, 36, 39). Les auteurs de sédition ou de trahison étaient punis d'un bannissement de soixante ans et un jour et ils ne pouvaient demeurer sur tout le territoire del'évêché (art.68), etc., etc. Ces rigueurs étaient bien nécessaires. Othon le savait déjà par expérience. Il avait réussi à terminer des procès que Jean de Bar, seigneur de Puysaie, avait suscités à la comtesse Jeanne, sa mère, et au chapitre de Liverdun ; il avait réconcilié Thiébaut II, duc de Lorraine, avec Henri, comte de Vaudémont; mais il se trouvait impuissant à maintenir la paix entre les chanoines et les bourgeois (2). Ces derniers, nous ne savons pour quel motif, avaient fait appel aux Verdunois et aux Messins et le chapitre avait dû chercher un asile à Dommartin. L'évêque, après avoir essayé un arbitrage, fut contraint de recourir au duc de Lorraine : avec les soldats qu'il reçut de lui, il battit les citains en deux rencontres et les condamna à cent francs d'amende (3). Toutefois, il ne se sentait point fait pour le métier des armes. L'évôché de Baie, plus tranquille et mieux doté, se trouvait vacant (4) : il le sollicita et l'obtint,

i\) Lepago, dans sa Statiatique de la Meurthe (II, 684-69is en a donné le tcxto, d'après un manuscrit de l'abbé Marchai, aujourd'hui à la Bibliothèque de Nancy (ms 139/3^13, f"39). 11 y aurait pour un juriste une élude très intéressante à faire sur ce code de police municipale au xiv* siècle et sur les ordonnances subséquentes qui en furent le complément.

(2) Ben-Pic, 468 et 469.

(3) Ibid.

(4) L'évoque de Bâle, Pierre d'Aichspalt, venait d'être nommé au siège archiépiscopal de Mayence (Eubel, 13â et 336) — L'évéché de Bâle valait environ 9000 florins, ilhid.^

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dès le 3 novembre 1306 (1) : il n'y avait point un an qu'il était monté dans la chaire de saint Mansuy.

D'après la jurisprudence qui s'affirmait de plus en plus, la translation du titulaire déférait au Saint-Siège le droit de nomination. Clément V avait alors à sa cour le bourguignon Guy de Pernes, le successeur de Thierry, cet abbé de Beaulieu-en-Argonne qui avait imploré contre le comte de Bar le secours de Philippe le Bel (2). N'ayant pu s'arranger, ni avec le comte, ni avec ses moines, Guy s'était retiré à Rome (3). En 1303, Boniface Vlll l'avait chargé de l'administration du diocèse d'Acerenza (4), dans la Basilicate, et les cardinaux l'avaient adjoint, deux ans plus tard, à la députation qui vint signifier à Bertrand de Goth son élection au Souverain Pontificat (5).

Le pape crut donc à la fois payer sa dette de reconnaissance et faire une œuvre agréable au roi de France en donnant Toul à ce prélat. La bulle fut signée à Bordeaux, le 13 novembre 1306 (6),

(1) Reg. Clem. F, n' 1415 — Othon mourut vers juillet 1309, au cours d'un voyage qu'U fit à la cour pontificale, comme député de Henri VII, encore roi des Romains. Il fut remplacé à Bâle par Gérard de Wippens, évèque de Lausanne (E. Trouillat, Monuments de l'histoire de l'ancien évêché de Bâle. Porrentruy iaï8, III, 121-151).

(2) Voir plus haut p. 337. — Gallia, XIII, 1267.

(3) Calmet, III, 307. — Gallia, loc. cit.

(4) « Defuncto Petro fd'Àrchia, -f 4300J Bonifacius pp. VIII administra tionem ecclesiœ Acheruntiœ (Acerenza, plus tard Acerenza et Matera, villes de la Basilicate) Gentili {Orsino, 0. S. D.) electo Catan. et dein Guidoni, ahbati mon. Belliloci^ O.S. B. (anno 4303) commisit. Guidone per Ctementem Vin episcopum tuUensem promoto^ Landulphus, in archiepiscopum Àcheruntinum prœjvcitur. — 12 août 1307 (Reg. Clem. V, n. 1817).

D'après coite finale d'une charte : « Datum apud Acheruntiam aniio /3(??. pontificatus Bonifacii papœ octavi, anno ejus nono. Sos^ Marcus^ episcopus Gravinensis; nos Guido^ episcopus Venusinus n, l'Italia Sacra (VII, p. 67), Benolt-Picart (p. 466», le Gallta (XIII, 1022 et 1267i et les autres attestent que Guy de Pernes fut év<^que de Venouse (ville de la Basilicate). Mais les numéros dos Registres de Clément Kqui concernent notre prélat ne lui donnent que le titre d'abbé de Beaulieu. Il semble donc téméraire d'identifier ces deux Guido.

(5) Baluze, I, c. 500.

(6) Per translationem Othonis ad ecclesiam Basiliensem vacanti ecclesiœ Tullen. in episcopum prœficitur Guido^ tune abbas monasterii de Bello-Loco, ord. Cluniac, Virdun. diœces.^ ac munus consecrationis per Leonardum^ episcopum Albanensem, et impenditur — Bordeaux, 13 novembre 1306 {Reg. Clem. r, n'1213».

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