CHAPITRE VII. — LES DÉBUTS DU XV® SIÈCLE
d'une antique concession des empereurs, et qu'il pourrait obliger ces fruits de Tincontinence à demeurer ou à revenir habiter sur les terres de Lorraine. Les Toulois, deleurcôté, se déclaraient prêts à leur donner asile dans leurs murs et ils écrivirent, en ce sens, une lettre arrogante à Charles IL Le duc, voulant soutenir ses pré tentions les armes à la main, attaqua la ville, en 1419. Robert de Sarrebruck, damoiseau de Commercy, et plusieurs autres seigneurs . prirent le parti des bourgeois. Charles fut d'abord battu ; Gondreville, enlevé par surprise, et les faubourgs de Nancy, brûlés. Mais le comte de Vaudémont, venu au secours de son frère, paya les ci tains de retour et dévasta les environs de la ville. Un traité, signé le 20 juillet 1420 et communément appelé traité des fils de prêtres, mit fin à cette lutte. Les citains firent des excuses (1) et fondèrent une messe, en l'honneur de Notre-Dame, pour réparer les injures qu'ils avaient adressées au prince (2). Ils reconnurent le bien fondé des prétentions ducales ; ils promirent de chasser de leur territoire tout bâtard, fils de prêtre, qui serait réclamé par le duc et dont la naissance en terre lorraine serait bien établie; il s'engagèrent enfin à payer à Charles II et à ses successeurs, une censive annuelle de six cents francs rachetable par un capital de douze mille livres : ce qui, joint à la rente de quatre cents francs, consentie lors du siège de 1402, formait une somme de mille francs que la ville dut payer pendant fort longtemps. Vraiment le duc de Lorraine ne perdait point son temps en attaquant les bourgeois !
Aussi, quelques années plus tard, en 1427, il leur chercha une autre querelle. Ils avaient commis l'imprudence de recevoir un chef de bande, son ennemi, nommé Jean d'Ardenne, et de lui fournir quelques soldats. Charles préparait alors une expédition contre les Messins. Ne voulant pas laisser d'ennemi derrière lui, il résolut d*en finir d'abord avec les citains et leur protégé. Sur son ordre, cent cinquante gentilshommes se présentèrent sous les murs de la ville, demandèrent à parler aux magistrats, leur déclarèrent qu'ils
(1) Bibl. nat., Coll. lorr., t. .143 bis, n" 48 et 49.
(2) Ibid., t. 2^, n» 39.
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étaient entrés dans le parti du duc de Lorraine et qu'ils renonçaient à tous les traités qu'ils avaient pu signer de ne point les combattre. Ce défi allait être suivi de sonefïet quand Henri de Ville s'interposa. Il promit que les bourgeois chasseraient de leur ville Jean d'Ardenne ; qu'ils ne donneraient aucun secours aux Messins et qu'ils approvisionneraient Charles, pour un prix raisonnable, tant que dureraient les hostilités.
Les Toulois n'avaient échappé à un péril que pour tomber dans un autre. A la tête d'une troupe de cavaliers, Robert de Sarrebruck, damoiseau de Commercy, vint les provoquer jusque sous leurs murs. C'était le type achevé de ces grands seigneurs sans foi, ni loi, qui ne vivaient que de chasse, de débauches et de brigandages et qui ne cherchaient que combats et aventures. Les citains l'amusèrent par de belles paroles et, tandis qu'il parlementait, une partie de la milice sortit de la ville et lui coupa la retraite. Surpris par une manœuvre qu'il n'avait su prévoir, Robert dut se rendre et les bourgeois, tout fiers de leur capture, le firent entrer dans leur cité, monté à rebours sur son cheval, au milieu des huées de tout le peuple, et ils ne lui rendirent la liberté que moyennant une rançon de quinze cents livres.
Le damoiseau jura de se venger ; il engagea à son service trois aventuriers : Pierre (1), Lalande dit Lestrac et Etienne de Vignoles (2), surnommé La Hire, qui guerroyaient, pour le dauphin Charles VII, sur les confins de la Champagne, et, avec cinq cents vieux routiers allemands et français, il chercha à surprendre Toul. Il choisit le mois d'octobre, époque où les bourgeois, occupés aux vendanges, étaient, pour la plupart, absents de la ville et dispersés danslacampagne. Il posta ses Allemands entre Ecrouves et Grand-Ménil, dans un lieu nommé Escalade, déguisa ses Français en vendangeurs, leur donna pour consigne de pénétrer dans la ville, de se saisir des gardes et de s'emparer des portes, tandis que les Alle-
(1) Ce doit Atre Jean de La Pierre^ l'un des compagnons de La Hire, qui sijçna avec lui la capitulation de Vitry, le 4 octobre 1424 (Arch. nat., J. 646, n** 22).
(2) Etienne de Vignoles, dit La Hire, est ce chef de partisans qui fut Tun dos vaillants capitaines de Charles VU et Tun des compagnons de Jeanne d'Arc.
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inands feraient main-basse sur les bourgeois, occupés dans les vignes. Le coup était donc bien préparé; mais il échoua misera blement. Le capitaine Pierre, envoyé la veille pour inspecter la place, fut reconnu sous son habit de vendangeur et condamné à être nové dans les fossés ; pour éviter la mort, il avoua tout et les bourgeois, sans perdre de temps, lancèrent leurs milices, surprirent Robert devant Foug, lui tuèrent cent cinquante hommes et le contraignirent à la fuite.
Le damoiseau furieux lit, on 1432, une seconde tentative. Il s'assura Taide de Robert de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, et chargea de Texécution Tun de ses fidèles lieutenants, le poitevin Jean de Botte. Il avait fait construire des nacelles en cuir pour franchir le fossé de Tenceinte et accoster la porte du Guet qu'il devait enfoncer à coups de hache. A la faveur d'une nuit obscure, il était parvenu sans encombre jusqu'au fossé, avait lancé sans bruit ses embarcations et glissé silencieusement sur l'onde. Déjà, il occupait le terre plein de la porte avec une cinquantaine d'hommes armés, quand les Toulois qui surveillaient la manœuvre, levèrent brusquement la herse et jetèrent les assaillants dans l'eau.
Robert, qui vraiment jouait de malheur, dut se borner à faire des incursions dans la banlieue ; il paraît môme qu'il fit prisonniers trente huit bourgeois ; mais l'empereur Sigismond, par une lettre du 28 mars 1434, le somma de remettre ces Toulois en liberté et d'indemniser la ville de tous les dommages qu'il lui avait fait subir. Le damoiseau de Commercy, quelle que fut sa rancune, dut ronger son frein et s'avouer vaincu.
Pendant ce temps, s'étaient produits, dans le diocèse et en France, des faits considérables qui eurent, sur les destinées de la Lorraine et du royaume fleurdelisé, une puissante influence.
Edouard III, duc de Bar, et Jean, son frère, avaient péri dans la funeste journée d'Azincourt (1415) et il ne restait d'autre prince de cette maison que le cardinal Louis, évêque de Chalons-sur- Marne, quatrième fils du duc Robert. Ce prélat ceignit sa mitre de la couronne ducale; mais, pour donner satisfaction à sa sœur
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Yolande de Bar, femme du roi Juan d'Aragon, il se désigna comme héritier présomptif un des petits-fils d'Yolande, René, comte de Guise, fils de Louis II d*Anjou et d'Yolande d'Aragon. René, connu dans l'histoire sous le nom du bon roi René, fut fiancé par son grand oncle à Isabelle de Lorraine, fille et héritière de Charles II : le mariage fut célébré le 14 octobre 1420 et, le 5 août 1424, Jean, fils aîné de René et d'Isabelle, fut baptisé dans la cathédrale de Toul : l'union des deux duchés de Lorraine et de Bar semblait assurée pour un avenir prochain.
Dès le 13 août 1419, le cardinal Louis avait cédé ses états à son petit neveu et, pendant quelques années, Charles II veilla, au nom de son gendre trop jeune encore, sur le gouvernement du Barrois. Il réprima les prétentions d'Adolphe IX, duc de Berg, beau frère du cardinal, sur le duché de Bar; tenta, par des alliances avec les principaux seigneurs, par des concessions à la chevalerie et même par les armes, de parer aux revendications probables d'Antoine de Vaudémont, son neveu, qui invoquait la loi salique et réclamait d'avance, contre Isabelle et René, l'héritage du duché de Lorraine ; mais, quelles que fussent ses pacifiques aspirations, il ne put rester complètement à l'écart des tristes événements qui désolaient la France et jetaient le désordre jusque dans nos régions.
Le pauvre roi Charles VI était mort en 1422 et le honteux traité de Troyes, signé deux ans auparavant, avait deshérité le dauphin Charles et livré le royaume aux Anglais. Isabeau de Bavière, l'instigatrice de toutes ces manœuvres, était soutenue par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Pendant quelques mois, Charles de Lorraine avait porté au service de la reine l'épée de connétable; mais, comme Marie, fille de Louis d'Anjou et sœur de René, avait épousé le dauphin, il avait craint de compromettre les intérêts de ses enfants, était rentré dans sonduché et avaitafïecté de se tenir dans une prudente neutralité. Les progrès continus des Anglais le forcèrent toutefois, ainsi que son gendre, à reconnaître ouvertement comme roi de France, le roi d'Angleterre, Henri VI.
Charles VII ne possédait plus, au commencement de 1429, que