CH. VIII. — NOUVELLE CRISE ENTRE LA VILLE ET LE CHAPITRE
Épuisés par les guerres précédentes, par toutes les rentes qu'ils devaient annuellement verser, par leur généreuse contribution à la rançon du roi de Sicile, les bourgeois ne pouvaient se procurer, sans un grand dommage, une somme aussi considérable. Jean Collignon, le maître-échevin, se rendit à Nancy, pour supplier Charles de modérer ses prétentions ; mais le monarque fut intraitable. Il envoya son lieutenant, Pierre de Brézé, mettre le siège devant Toul, avec une troupe de six mille hommes. Les deux faubourgs furent incendiés : les citains effrayés ouvrirent leurs portes et consentirent à tout. Charles VII passa chez eux pour revenir en France, reçut leurs excuses, mais ne se montra pas moins inexorable aux prières de l'évoque qu'à celles de Collignon (1).
Il voulut même intervenir dans une affaire qui divisait alors le chapitre. Arnoud du Pont, Jean Horriette et sept autres chanoines avaient été députés au concile de Bâle. Comme un grand nombre de leurs collègues, ils n'avaient point voulu obtempérer aux ordres du souverain pontife et suivre les légats à Ferrare. Le chapitre les avait désavoués et privés de leurs bénéfices. Charles VII, favorable à Horriette, força les chanoines à revenir sur leur décision ; mais Eugène IV leur enjoignit de la maintenir. Heureux de tenir en échec le monarque français et de faire à la fois œuvre de patriotisme et d'obéissance au Siège-Apostolique, le chapitre toulois renouvela sa sentence. Le roi jura qu'il l'en ferait repentir et les chanoines, pleins d'effroi, obtinrent du pape un répit de deux ans. On voit que Charles VII, imbu des principes gallicans qui commençaient à prévaloir, prétendait déjà faire sentir son autorité dans cette ville qu'il songeait à s'annexer (2).
Après un court séjour dans la cité épiscopale, le roi continua sa route et vint faire étape à Louppy-en-Barrois (3). A peine était-il parti que les Toulois protestèrent contre la violence qu'ils venaient
(1) Tous ces faits, comme le remarque fort justement M. de Beaucourt {op, eit.^ p. 61, n. ne sont racontés que par des historiens locaux dont nous ne pouvons malheureusement pas contrôler les assertions.
(2) Lem , I, 33.
(3) Louppy-le Château, c. de Vaul>écourt (Meuse).
406 LIVRE IV. — l'agitation communale
de subir, déclarèrent le traité nul et se soulevèrent en masse. Brézé se présenta bientôt devant les murs et c*en eût été fait de l'indépendance de Toul, si Louis de Haraucourt ne fût accouru à Louppy et n'eût plaidé, avec tant d'éloquence, la cause de ses bourgeois que, non seulement Charles VU leur pardonna la violation du traité, mais qu'il renonça au payement de l'arriéré et se contenta d'une pension de cinq cents florins (23 mai 1445). Cette décision de Charles VII me parait bien inexplicable: il nourrissait quelque désir de s'emparer de Toul, puisqu'il avait donné à Pierre de Brézé le titre significatif de lieutenant général pour le Hoi de France dans les trois évêchés (1) ; il avait alors un motif suffisant pour réaliser son dessein. La cité n'était pas, comme Metz, une forteresse assez puissante pour lui opposer une résistance sérieuse ; le duc de Lorraine, son beau-frère et son obligé, ne pouvait guère s'opposer à ce qu'il s'annexât cette ville épiscopale ; l'empereur Frédéric III avait avoué son impuissance à faire respecter par les armes les droits de l'Empire, et Charles prétendait hautement que Toul, si elle était tombée au pouvoir des empereurs, n'en restait pas moins du royaume de France, et que ses prédécesseurs, sans en revendiquer la possession, avaient retenu et exercé sur elle un droit de protectorat. Il avait, on le voit, quelque peu oublié l'histoire : il ne se souvenait plus que les bourgeois, de leur propre mouvement, s'étaient confiés à la garde de Philippe IV, plus de cent ans auparavant, alors que leur ville était uniquement terre d'Empire. Nos citains étaient pris dans l'engrenage ; ils y auraient passé cette fois, eux et leur commune, si Charles VII avait su ou voulu profiter des circonstances. Mais, soit inconstance de son caractère, soit efiet de l'éloquence de Louis de Haraucourt, le monarque s'en tint là, et dans les nouvelles lettres de garde qu'il octroya à la cité, il inséra cette clause: « sans préjudice des droits de l'empereur et de l'évoque ». Toul était sauvée encore pour quelque temps, et sauvée par son évêque ; mais elle restait toutefois tributaire du roi de France.
Louis de Haraucourt qui venait de rendre à ses bourgeois ce
(1) Do Baucourl, op. et toc. cit.
CM. VIII. — NOrVELLK CIUSE ENTRE LA VILLE ET LE CHAPITHE 407
sigaalé service, avait néanmoins fort à se plaindre de leur humeur belliqueuse et de leur esprit tracassier. A tout instant, à propos d'impôts, de droits d'entrée, de garde des remparts, de questions de juridiction, renaissaient les éternels conflits entre la ville et le chapitre ou les officiers de l'évèché. Les chanoines, sans doute, ne se faisaient pas faute de réclamer et les Toulois, quand ils étaient en belle humeur, avouaient qu'ils avaient « la mémoire courte «; mais souvent les choses ne se passaient point d'une manière aussi pacifique; ils prenaient les armes, bloquaient les chanoines, leur coupaient les vivres, maltraitaient leurs officiers et finalement les contraignaient à quitter la ville.
Un jour que les juges capitulaires avaient fait arrêter deux citoyens, Demengeet Louis, le maître-échevin et les Dix réclamèrent que les prisonniers leur fussent remis, pour être déférés aux tribunaux de la ville. Le soir même, plus de deux cents personnes s'assemblèrent sur la place commune, derrière Saint-Gengoult, et protestèrent que, si les deux prévenus n'étaient point relâchés, douze des plus grosses têtes du chapitre tomberaient, avant qu'il fût minuit. Vraiment, la Fronde n'était pas chose nouvelle (1) !
Mais, voici plus fort. Jean de Chefmont, employé d'Erard et de Drouin, Lombards de Toul, se trouvait dangereusement malade. Or, à cette époque, les usuriers étaient frappés d'excommunication. Selon les règles canoniques, l'officialité capitulaire, avant de le relever de sa censure et de permettre qu'on lui accordât les derniers sacrements, exigea qu'il remit préalablement tous ses biens, en dépôt, entre les mains des juges ecclésiastiques: c'était sauvegarder les droits de ses clients et veiller à la réparation des injustices qu'il aurait pu avoir commises. Jean ne voulut point se prêter à une mesure aussi sage et le chapitre lui refusa la levée de son excommunication. Là-dessus, grande rumeur en ville; les bourgeois saisirent leurs armes, formèrent des rassemblements, proférèrent de sanglantes menaces et les chanoines tremblants capitulèrent (2).
(1) Cf. Lopage, Comm. de la Meurlhe, II, 572. 2) Arch. do M. ol-M., 0. 74, f 19 et sq. — L<»m., NI, l.J.