‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 188 sur 265 · LIVRE ÏV. — L'aOITATION COMML'NALK · texte numérisé non relu

LIVRE ÏV. — L'aOITATION COMML'NALK

Les Toulois s'eDhardirent tellement qu'ils ne respectèrent même plus la personne de l'évéque, leur bienlaiteur. En 1449, ils l'insultèrent dans une procession solennelle et, comme Haraucourt, pour les punir, avait jeté l'interdit sur la ville et sur les faubourgs, ils entrèrent tumultueusement dans son château et tentèrent de l'inliniider.

Le prélat tint bon ; mais rebuté de tant d'inconstance, il forma le projet de retourner à Verdun. Guillaume FillAtre, son successeur sur le siège de saint Sainlîn, avait aussi à se plaindre de ses bourgeois 11) ; il lui oITrit de permuter. Guillaume accepta et le pape donna son consentement, le 24 février 1440 (2). ixiuis de Haraucourt rentra donc dans sa première ville épiscopale, où il mourut tranquille, après sept nouvelles années d'épiscopat (3), taudis que Guillaume Fill&tre (4) prenait possession de révéclié de Toul.

Neveu de Guillaume Fillâtre, archevêque d'Aix et cardinal de Saint- Marc, profès du monastère bénédictin Saint-Pierre de Châlons, prieur de Sermaize, puis abbé de Saint- Tliierry de Keims (5), l'ancien cvêque de Verdun, originaire du Maine, était pieux, zélé, instruit et vertueux ; il était entendu dans les afiaires, bon administrateur et négociateur habile (6) ; mais il avait contre lui une indomptable inflexibilité de caractère et un attachement constant à une maison ennemie. Durant plusieurs

H) Roussel, Uixt. de. Venhin, I, Sii cl si|.

\i.i Arch. Valk., Reg. 3H8, p. 134 el 210.

r;)l Koiissr], tbiil., 3(i9 el sq. — Louis lie Haraucourt mourut en 1i5G,à Verdun, cl 11 fui inhumé dans sh cathédrale.

(l| (iuilliiumc Fillâtre portait ; rrartelé au premier el i à la buritvre engrelêe d'or, aux rencontres de cerf de a« (roixiêiiie d'or, au chevron de gueuleri. aeenmptigih lettes de gueules et en pointe d'un de vif me.

&] Gall.,l\, 193.

Ilii n Vir ingeuio elarinitiitiHit, dwtor jurin canrmiei.

qualrième df gueules '.me : au deuxième et n chef de deux mer-

CH. VlII. — NOUVELLE CRISE ENTRE LA VILLE ET LE CHAPITRE 409

années, il avait été l'homme de confiance du duc de Bourgogne ; il avait été choisi par lui comme chancelier de l'ordre qu'il venait de fonder, sous le nom de la Toison d'Or (1) ; il n'avait point caché ses préférences pour Antoine de Vaudémont et il avait chaleureusement plaidé sa cause au concile de Bâle. C'en était assez pour prévenir contre lui Jean II, duc de Calabre, régent de Lorraine au nom de son père, René d'Anjou. En cas de conflit avec les Toulois, Guillaume pouvait s'attendre à ne point trouver de secours à Nancy.

S'il eût été politique, le prélat eût tenté de s'insinuer dans les bonnes grâces de ses chanoines et de ses bourgeois. Mais, ni ses déconvenues à Verdun, ni les ennuis de son prédécesseur, ne lui servirent de leçon. Il crut qu'en prenant, dès le premier jour, un ton cassant, autoritaire, il tiendrait tout son monde en respect.

Il pria tout d'abord le chapitre de nommer, suivant un canon du concile de BA]e,un théologal qui instruisit les jeunes chanoines des obligations de leur état. L'assemblée capitulaire lui représenta qu'elle payait pension à un religieux de Saint Dominique, chargé de prêcher au peuple et d'enseigner les clercs, et qu'elle remplissait ainsi les intentions du concile. Guillaume insista et le chapitre nomma à cet emploi Jean d'AUompt, professeur de droit et docteur en théologie de l'Université de Paris, et il n'eut qu'à se féliciter de ce choix (2).

Les chanoines durent céder plus'' tard sur un point qui leur fut sans doute fort sensible. En 1458, il leur fut interdit de porter des soutanes de soie et de camelot, et même de se servir du chapeau, sauf en cas de pluie ou de voyage. Ils durent se vêtir désormais de drap noir, brun ou tanné, et se couvrir de la barrette ; toutefois, , pendant les grands froids, il leur était permis de prendre lecamail ou chaperon (3) ; ces lois somptuaires sont toujours intéressantes, ne fût-ce que pour l'histoire du costume.

tate morum^ spiritualium providentia^ temporalium circumspectione prœclarus. » fGall.y ibid.J

(1) L'Ordre de la Toison d'or fut institué à Bruges, en li30, pfir Philippe lo Bon. Il ne compta d'abord que vin.çt-quatre chevaliers, mais le nombre fut progressivement porté à cinquante. Il est aujourd'hui conféré par le roi d'Espagne.

(2) Ben.-Pic, 543.

(3) Ibid,, 550.

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Les bourgeois furent moins dociles ; il est vrai que (luillaume voulut entreprendre sur leurs franchises et que Tune de ses premières ordonnances diminua considérablement les droits et les pouvoirs des magistrats municipaux. Se soulevant aussitôt, ils rejetèrent la nouvelle charte et, allant tout de suite aux extrêmes, ils déclarèrent que désormais ils ne reconnaîtraient plus Tautorité temporelle de l'évoque. Ils s'emportèrent en injures contre le prélat ; ils menacèrent de mort le procureur fiscal de l'évêché, s'il osait désormais percevoir les redevances. Ils ne ménagèrent point non plus les chanoines qui pourtant ne leur avaient fait aucun tort, et ils écrivirent contre eux des libelles dilïamatoires (1).

Guillaume se retira dans son château de Liverdun ; il y transporta l'oiiicialité et il encouragea le chapitre à émigrer dans sa terre de Void (2) ; Il comptait ainsi intimider les citains : il se trompait. Plus exaltés que jamais, les Toulois coururent aux prisons épiscopales et en ouvrirent les portes. L'évêque alors résolut de sévir : il révoqua les magistrats, supprima les franchises municipales, excommunia tous les bourgeois et mit en interdit la ville et les faubourgs. Puis, pour rendre la punition plus éclatante, il nomma maître-échevin un habitant de Liverdun et l'envova à Toul exercer ses fonctions.

Les insurgés ne lui en laissèrent pas le loisir : ils allèrent au devant de ce chef improvisé; mais, au lieu de le conduire à la maison de ville, ils le menèrent dans les prisons épiscopales et ne lui accordèrent sa liberté que sur le serment de ne jamais reconnaître l'évoque comme seigneur temporel de la cité. Se déclarant alors complètement indépendants, ils interdirent à Guillaume et à ses officiers l'entrée de leur ville et se constituèrent en république.

Si Toul eût été en France, ou même si elle eût été, comme Metz

(1) Jean Constant, Georges Collin, officiers de la ville, et d'autres, pour avoir composé un libelle diffamatoire contre le chapitre, sont condamnés par la Rote, le 7 juin 4452 (Lom., III, 21).

(2) Guillaume s'engagea, le 4 octobre 1450, à prendre sa part aux frais nécessaires pour soutenir le procès en Gourde Rome et à protéger le chapitre de tout son pouvoir (Lem., I, 93J. — Le chapitre cmigra le 24 juillet 1450 (Arch. de M.et-M., G. 74, f" 081.

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OU Cologne, une puissante cité, le pouvoir de Tévéque eût sombré. René d*Anjou et Jean de Calabre avaient pour le prélat peu de sympathies ; Charles VII, suivant une tradition constante, favorisait toute émancipation communale et Frédéric IH partageait les mêmes opinions. Mais les Toulois étaient trop faibles ; ils avaient à lutter contre un courant d'opinion très hostile à toute révolution municipale. Cités par Fillâtre à la diète impériale, ils ne purent tenir en échec le duc de Bourgogne et les prélats d'Allemagne. Leurs six commissaires durent, le 30 avril 1451, à Vienne même, en présence de Tempereur et d'un grand nombre de seigneurs, demander humblement pardon à leur évêque. Guillaume les embrassa, leur accorda l'absolution de toutes leurs censures et leva l'interdit.

Il croyait la paix assurée et les boui^eois soumis. Le moment lui sembla propice pour rétablir ses finances. Philippe le Bon lui avait procuré la riche abbaye Saint-Bertin, à Saint-Omer(l) ;. c'était une compensation à la perte qu'il avait consentie en venant de Verdun à Toul (2). Mais les guerres incessantes avaient amoindri les revenus de révêché ; les dernières luttes avaient exigé de grosses dépenses ; les bénéficiers du diocèse, les uns alléguant qu'il n'était point élu, mais transféré, les autres invoquant leur exemption, se refusaient à lui payer le caritativum subsidium qu'Ws lui devaient comme don de joyeux avènemetit (3). Toutes ces causes l'engagèrent à dénoncer à Nicolas V la mauvaise volonté de ses clercs ; puis à faire valoir « l'illustration de son Église, du pape Léon IX et des 5etze saints confesseurs qu'elle compte dans son canon (4) », pour obtenir un surcroît de ressources. Le pape fit droit à sa double requête : il fixa à trois raille florins la contribution qu'il contraignit tous les bénéficiers, exempts ou non exempts, à verser à l'évêque de Toul (5), et il accorda à Guillaume la réserve du prieuré

(1) Arch. Vatic, Reg.588,t'^ 124.

(2} La taxe de Verdun était de 4400 florins et celle de Toul, do2:>00 (Eubcl, 362).

(3) Arch. Vat, Reg. .Wtf, f 50.

(4) Ibîd., !• 54. — C'est la première (et la seule ?) fois que nous voyons ce chiffre du canon de nos saints toulois... Malheureusement Guillaume Fillâtre D'en donne pas l'énumération.

(5) Ibid., f- 50 et 54.

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bénédictin de Châtenois. Ces deux bulles sont du 16 juillet 1451 ; mais à cette date, la trêve était déjà fort compromise.

A Toul, les Toulois se sentaient plus forts que dans une assemblée allemande. Ils protestèrent contre la faiblesse de leurs plénipotentiaires et ils déclarèrent qu'ils ne souffriraient jamais que révoque ressaisît l'autorité temporelle.Le prélat dut recourir encore à Frédéric ; mais, désespérant de recevoir du secours d'un prince aussi indolent, il chercha une retraite à Bruxelles et là, il tâcha de raccommoder les choses. Il prit un ton paternel ; il écrivit à ses sujets des lettres pleines de tendresse, les appela ses enfants, les assura que ses bras leur étaient toujours ouverts et les supplia de se rappeler qu'il était leur père et leur seigneur. C'était trop tard ! Dans une réponse polie, mais d'une froideur calculée, les bourgeois le remercièrent de ses bonnes dispositions, mais ne parlèrent nullement de repentir et de soumission.

Guillaume alors changea de tactique : il lança sur les rebelles interdit sur interdit. Les choses en vinrent à un tel point que ses collègues de Metz et de Verdun lui adressèrent de fraternels reproches et que l'archevêque de Trêves protesta contre cette rigueur qui ne faisait qu'aggraver le mal. Guillaume fut intraitable ; il croyait ainsi dompter ses sujets.

Il résolut en même temps de tenter sa dernière chance de succès : il porta l'affaire à Rome. Lectapitre, de son côté, plaidait déjà contre les citains : craignant que la cause du prélat ne nuisit à la sienne, il demanda, le 8 décembre 1451, un acte de disjonction (1). Bien lui en prit, car il obtint de la Rote bonne et prompte justice, dans le courant de Tannée suivante, et il put dès lors engager des pourparlers avec les magistrats, pour sa rentrée en ville et pour la réparation des torts qu'il avait subis (2).

Les Toulois envoyèrent des délégués au cardinal d'Estouteville, . légat du Saint-Siège en France, pour demander la levée de l'interdit, et ils ne négligèrent rien pour se procurer des avocats et des protecteurs. Ils pouvaient déjà compter sur le duc de Calabre ; ils

(1) Lem., ni, 20.

(2) Ibid.

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écrivirent à René d'Anjou, à la duchesse Isabelle, à plusieurs autres personnages, pour implorer leur assistance auprès du roi ; ils eurent soin de peindre en couleurs si noires la conduite de leur évêque que presque toute la France, au dire du P. Benoît-Picart, (( se trémoussa en leur faveur (1) ». René d'Anjou obtint du légat qu'un nouvel interdit, jeté par le fougueux prélat, ne fût point pro. mulgué dans les églises de ses États. Charles VII écrivit à ses officiers qui commandaient en son nom sur les frontières du Barrois, de protéger les Toulois contre leur évêque^ et Robert de Baudricourt, bailli de Chaumont, manda aux prévôts de Gondrecourt, Vassy, Andelot et Grand, d'empêcher l'exécution, dans leurs ressorts, de tout mandement qui attenterait aux droits des citoyens de Toul. Guillaume Fillâtre, à son insu, faisait ainsi les affaires de la France. Le roi n'avait garde de perdre une si belle occasion ; nous le voyons même, à la faveur de ces troubles, envoyer à Toul Jean Bréhalli et Pierre Régis, en qualité d'inquisiteurs : vraiment, il regardait déjà la cité comme une ville française !

A Toul cependant, les chanoines de Saint-Gengoult, les Dominicains, les Cordeliers ne respectaient point l'interdit (2) et Nicolas Constant, curé d'Ormes, docteur, en théologie et parent de l'un des magistrats, célébrait publiquement les offices à la prière des habitants (3).

Mais les chanoines, toujours exilés, n'étaient pas heureux à Void. Une question de pâturages avait surgi entre les gens de Void et ceux de Vacon. Les premiers prétendaient que le chapitre favorisait leurs voisins de Vacon et ne reconnaissait guère l'hospitalité qu'il trouvait chez eux. La querelle s'envenima : les Vaconàis menacés cherchèrent un asile dans le château capitulaire ; plusieurs de leurs ennemis se précipitèrent à leur poursuite et tentèrent d'enfoncer les portes: « Tuons- les tous, criaient-ils: c'est le seul moyen d'avoir la paix ! (4) )> Les assaillants s'en tinrent

(1) Ben.-Kc, 546.

(2) Arch. de M.-et-M., G. 74, f 88. — Arch. Vatic, Reg. 397, f 119.

(3) Lcm.,IIl, 21.

(4) Arch. de M.-et-M., G. 74, f 73.

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heureusement aux menaces ; mais la situation n'était plus tenable pour les chanoines. Comme à Toui on désirait leur retour (1), ils convinrent de s'en rapporter à la médiation de Jean, duc de Lorraine, et de Louis de Haraucourt, leur ancien évéque ; ils rédigèrent un mémoire de tout ce qu'ils avaient à reprocher aux bourgeois (2). L'une des grosses difficultés était toujours celle de l'exemption des tninistériaux ; il y eut encore, pour et contre, des Ilots d'encre répandus ; mais enfin, les choses s'arrangèrent et, le 5 octobre, en présence des deux arbitres, fut signé le traité de paix (le sixième depuis l'an 1300) qui proclamait l'amnistie pour tout le passé, remettait les choses dans l'ancien état, confiait à des commissaires la décision des affaires pendantes et fixait au 20 du même mois la reprise du service divin (3).

Guillaume, durant ce temps, s'était rendu à Rome pour y défendre ses droits et ses actes. Mais Nicolas V, désireux de ne pas s'aliéner les rois de France et de Sicile, persuadé d'ailleurs que le prélat avait péché par excès de sévérité, l'obligea à lever toutes les censures. Il écrivit alors aux Toulois, les engagea à se réconcilier avec leur premier pasteur et fît punir Nicolas Constant, le violateur de l'interdit (4). Benoît-Picart assure que les citains obéirent incontinent; mais les choses ne semblent point s'être passées aussi simplement: en 1454, le samedi de Pâques, un nouvel interdit fut jeté sur la ville et ne cessa que le 9 novembre de l'année suivante (5).

Comment alors les esprits n'auraient-ils pas été montés? Le lundi gras 1435, un sous-diacre de l'Eglise de Toul regardait au milieu de la foule, le rachat des bouchers. 11 était debout sur la rive de l'ingressin, près du couvent des Cordeliers. Un des bou-

(1) Ibid., f"69 et 79.

(2) Lep., Comtu., Il, o72-o74. C'est un excellent résumé historique do ces contestations interminables.

13) Lem., III. 13 et 51. — Bibl. nat., Coll. lorr,, t. 242, n" 7.

(4) Le curé d'Ormes dut se tenir pendant un office sur l'une des basses stalles du chœur, avec une torche de cire, du poids de trois livres. La peine fut commuée en l'obligation d'offrir à l'Église de Toul les sommes qu'il avait reçues des magistrats pour s'employer à leurs atTaires (Lem., III, 21).

ijj Arch. de M.-ot-.M., G. 74, f"^ 88 et 81).

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