CHAPITRE IX. — LORRAINS ET BOURGUIGNONS
naissance (1), et Antoine de^ Neufchâtel, quittant sa retraite de Luxeuil, revint à Toul préoccupé seulement de réparer les ruines.
Pourtant sa position restait encore bien difficile: on n'avait point oublié tous les maux que son installation avait causés au diocèse : le peuple, toujours simpliste, ne lui pardonnait point sa nationalité et René, malgré la conduite prudente qu'il avait gardée durant la guerre, le tenait en suspicion. Il avait dépouillé son frère, Henri de Neufcbàtel, de ses châteaux de Bainville et de Chaligny et le prélat bourguignon devait s'attendre à ce que le vainqueur du Téméraire interprétât mal ses actes épiscopaux et lui suscitât mille difficultés. Son ministère était donc paralysé : il dut se contenter d'observer une réserve prudente et de laisser à un successeur, plus libre de ses mouvements, le soin de relever la discipline et de porter remède aux abus.
En revanche, les Toulois lui lirent bon accueil et ne lui cherchèrent point querelle ; il est vrai qu'ils se mirent en guerre avec le chapitre et qu'ils ne purent diviser leurs forces. En 1483, ils renouvelèrent les contestations au sujet du Coupel (2); ils rejetèrent la mesure instituée par saint Gérard et en établirent une nouvelle; le chapitre réclama et le tout se termina par une transaction. On croyait l'affaire réglée, quand, deux ans plus tard, les citains se repentant de leurs concessions s'assemblèrent, la veille de la Saint- Mathias, se rendirent en bandes à la cathédrale et réclamèrent à grands cris l'acte qu'ils avaient signé. Voulant éviter toute esclandre, les chanoines remirent aussitôt au maitre-échevin le texte du traité et les émeutiers revinrent triomphants sur la place Saint- Gengoult, arrachèrent le parchemin des mains du premier magistrat, s*en partagèrent les lambeaux et les arborèrent en guise de cocardes. Puis, prenant leurs armes, ils allèrent, précédés de
(1) -1479 — Lettre du chapitre de Toul s'enjçageanl à perpétuité à chanter certaines oraisons et collectes pour les ducs de Lorraine, moyennant une rente de 40 francs, monnaie de Lorraine, à prendre sur les émoluments que le duc lève sur les citains de Toul, pour la fçarde de la viUe. - - Avec copie des lettres du duc René II, rapportent que le chapitre de Toul l'avait aidé de ses prières publiques dans la guerre contre Charles, duc de Bourgogne, et établissant ladite fondaUon pour perpétuer ces prières (Bibl. nat., Coll. lorr., 243 bis, n« 40).
(2) Sur ces contesUUons, voir Lepage, Comm,, II, 574. — Lem., III, 15.
432 LIVRE IV. — l'agitation communale
tambours et de trompettes, dévaster le bois de Villey-Saint-Etienne, depuis longtemps objet de litiges, y coupèrent du bois à leur fantaisie, en firent des fagots qu'ils chargèrent sur leurs épaules, improvisèrent un étendard avec un morceau de toile noué au bout d'une perche, et rentrèrent en ville en criant : « Franchise! liberté ! vive la commune ! » Arrivés place Saint-Gengoult, ils jetèrent bas leurs fagots, en firent un feu de joie, puis, avec leurs femmes et leurs enfants qu'ils étaient allés chercher, ils festoyèrent toute la soirée, au mépris des deux jeûnes qui tombaient en ce mercredi de Carême, vigile d'une fête d'Apôtre. Echauffée par le vin, une troupe força la porte du chanoine Vautrin, mit la maison à sac et poussa la démence jusqu'à enlever les tuiles de la toiture.
Le vendredi suivant, les mutins se réunirent par métiers, sous prétexte d'offices de confréries, se rendirent sur le parvis de la cathédrale et, par leurs cris et leurs menaces, ils forcèrent le chapitre à leur délivrer, scellées du grand sceau, des lettres de pardon pour toute leur équipée.
L'indulgence des chanoines ne les rendit point plus sages. Le même jour, ils renversèrent la municipalité et formèrent un corps révolutionnaire. Pendant quelques jours, l'anarchie régna dans la cité. Trois chanoines qui se récréaient honnêtement dans une maison bourgeoise, furent injuriés grossièrement par quelques mauvais sujets. Us voulurent venger cet outrage, saisirent les armes qui se trouvaient sous leurs mains, et coururent sus aux insulteurs : ils furent écrasés par le nombre et payèrent de leur vie cette téméraire ardeur. Le chapitre effrayé se retira dans son château de Void.
Ce triple meurtre attira sur la ville de Toul l'attention du souverain pontife, de l'empereur, de la cour de F'rance et du duc de Lorraine. Le pape envoya des commissaires pour instruire l'affaire; Anne de Beaujeu, régente de France pendant la minorité de son frère Charles VIII, pressa René de rechercher et de punir les meurtriers, en sa qualité de protecteur de l'Eglise de Toul; l'empereur le chargea de sévir contre les coupables et lui donna tous les pouvoirs nécessaires, pour faire entrer des soldats dans la ville,