CHAPITRE II. — L'ÉVÊQUE
soir, quand l'évéque était présent à Toul, une cloche spéciale sonnait dans la tour: c'était pour avertir les fidèles que le père de famille était là, veillant sur ses enfants... c'était peut-être aussi, pour détourner le prélat de toute absence inutile et non justifiée (1).
Tels étaient les devoirs d'un évêque de Toul : on voit que les statuts capitulaires n'étaient que des applications fort raisonnables des règlements canoniques. Mais, en retour, ils lui reconnaissaient et même ils revendiquaient pour lui des prérogatives et des distinctions.
Us proclamaient bien haut, en vertu de quel droit, de quel pré cèdent ? je ne sais, que l'évêque de Toul était le doyen de la province de frètes et qu'à défaut du métropolitain, c'était à lui à confirmer l'élection de ses collègues de Metz et de Verdun et de leur conférer l'ordination épiscopale (2).
Ce privilège semble bien difficile à justifier, c^r quelle cause eût pu l'attribuer à notre Eglise. Est-ce l'ancienneté? mais saint Clément fut au moins le contemporain de saint Mansuy. Est-ce l'importance de la ville? mais Toul était et fut toujours beaucoup moins considérable que Metz. Est-ce le libre choix des sufïragants de Trêves? mais les prélats de Metz, les Angelram, les Dreux, les Wala, les Thierry, si tiers de leur pallium (3), eussent-ils souf fert que leurs collègues de Toul leur ravissent la première place, eux qui jadis prenaient le titre d'archevêques et se posaient en rivaux du métropolitain, eux dontSigebert de Gemblours célébrait au xi^' siècle, la primatie et les prérogatives (4) ? Du reste, partout, dans les cérémonies, dans les signatures d'actes, l'évêque de Toul ne prend que son rang de consécration. Nous ne voyons pas non
(1) « Vt grex sriat et cognoacat suum pastorem adesae in sua necessitate » {Statuta et Céréin. do 1700, p. 2:i).
(2) Bcnoll-Picart le prélcnd encore, mais sans paraître y croire {op. cit., 168). (:i) Ch. Abel, Étude sur le pallium et le titre d'archevêque, jadia porté par
les ëcêques de Metz, dans Mém. Soc. Àrch. Moselle, 18(\7.
(i) « Cum peto primntem Stephani protomartyr is sedem.n Pertz, Script., l\\ p. 478. — El dans la vie de Thierry I (Deodorici vita., ibid., 461-483), où se trouve ce vers, Sijçebort a tout un chapitre, « De prirato honore Mettensium pontifirCum. »
46f> LIVRE V. — LE DIOCÈSE
plus que le successeur de saint Mansuy ait joui du droit exclusif de suppléer le métropolitain et de conférer Thuile sainte aux nouveaux évoques de la circonscription (1). Le décanat de la province de Trêves me parait donc un titre d'autant plus vain que les Toulois étaient les seuls à le revendiquer et que, au témoignage de Benoît- Picart lui-môme {"2), nos prélats ne s'en sont jamais prévalu pour prendre le pas sur leurs confrères de Metz et de Verdun.
Dans sa cathédrale, Tévêque de Toul (3) avait la première stalle, du côté de l'épître, près de la grande porte du chœur ; dans la salle capitulaire, il occupait une place d'honneur, à la droite du doyen. Quand il officiait pontificalement, il était assisté, à l'exclu sion de tout autre, de trois diacres et de trois sous-diacres. Lui seul aussi avait le droit de porter le Saint-Sacrement, le jour de la Fête-Dieu, ou le saint Clou, à la procession solennelle. Tout autre dignitaire, prélat, abbé ou prévôt, qui, en son absence, remplissait cette fonction, n'était que le mandataire des chanoines.
L'évoque avait, de par la gracieuseté du chapitre, la nomination à la première stalle vacante, après son élection ; c'était lui aussi qui désignait les archidiacres, sauf celui de Toul, le chape lain épiscopal, le chancelier de l'évêché, le desservant de la chapelle (le la Blanche Mère-de-Dicn^ à la cathédrale, et celui de la chapelle Ste-Catherine, dans son château. Il avait aussi la collation des prébendes des chapitres de Liverdun et de Brixey et il nommait, alternativement avec ses chanoines, le titulaire de la chapelle de l'Annonciation dans l'église St-Étienne (4).
Quand il assistait aux offices canoniaux, il avait sa part dans les distributions; mdiis les Statuts lui prescrivaient formellement de l'abandonner aux pauvres. Il n'en était pas ainsi des autres droits utiles qu'il percevait sur les paroisses, les communautés de
(l)En 1084, par exemple. Thierry de Verdun consacre Enpfelbert de Trcve^s, assiste de Hormann de Metz et de Pibon de Toul. — En 1102, Adalbéron de Metz consacre l'archevêque Brunon, assiste'' de Jean de Spire et de Richer de Verdun.
(2) Loc. cit.
{:i, Stattita.pasfiim. — Begistres des délibérations capitulaires, passim.
(4) Sialula.V' 91.
CHAIMTHE II. — l/KVèQLK 4fJ7
son diocèse, et que les diplômes désignent sous les noms de circatura, (Vax^ena, de census denariorum, de syno{lus{i), de rcdemptio altarium: ils lui appartenaient, à lui ou à Tarchidiacre, en totalité ou en partie (2). La circatura ou circata était le droit de gîte ou d'hospitalité, à l'occasion de la visite (3); Vavena était une subvention en nature; \e census denariœ^um, une taxe annuelle de dix deniers imposée à toutes les églises; le synodus, une redevance payable à chaque réunion synodale, par tous ceux qui étaient tenus de s'y rendre ; la redcmptio altarium, une vsomme due par les moines, curés primitifs ou propriétaires d'une église, à chaque mutation de desservant.
Enfin, et c'était le privilège dont notre Église était le plus fière, révoque de Toul portait et porte encore le surhuméral, dans les offices pontificaux (4). Cet ornement qui se mettait sur la chasuble et couvrait les épaules, est ainsi défini par les Statuts de 1407 : « Est stola larga, fiiubriata, circuiens desuper humeras, cum duobus manipulis dimissis ante et rétro et circa spatulas (o), ex utraque parte in
(1) rnc charte (rEiidcs do Vaudémont, en liîfô (Arch. do M.-cl-Nf.,H. 1383), exomple les rolijfioux de Saint-Sauveur do « circaturani, avcnam^ aynotluni et atiaquœlibety excepta censu denariorum ».
(2) Jacques, curé de Jouy, reconnaît devoir à l'archidiacre de Lijjny, pour le présont et l'arriéré du cens synodal, la somme do 3 fnincs. (Arch. do M.-ot-M., (i. 69, le vendredi après l'Annonciation.)
(3) On appelait aussi ce droit « procuratio ».
(4i Sur le surhuméral do Toul, voir Slatuta, l* 07. — Benoll-Picart, p. 107. — rêrémonial de 17(X), p. (X)l. - Gallia Christiana, XIll, ÎX»?. — Dom Claude do Vort, Kxplicatinn dea cérémonies de VÉglise, 2 éd., t. II, KB, IKi. - (îuillaunic. Le surhuméral^ prérngatire séculaire des seuls écétjues de Tout, chez les Latins, en raison de Vanliquité de leur Église. Nancy, Raybois. Ch. Ahol, op. cit., dans Mém, et Bull, Soc. .irch. Moselle, i8<»7. -- Robert , Sigillographie de Tout, Paris, I8G8; lîecherches sur les monnaies des évêques de Toul, Paris, IHii. — Mgr Barbier de Montault, Le surhuméral des évéques de Toul, dans Mém, Soc. Arch. lorr., 1887 : i'articularités du costume des évéques de Poitiers, au xu* siècle, dans Bull, monum., 1877: Le surhuméral moderne, dans Rente de VAri chrétien, 1887 ; Le Buste de saint Adelphe, d'après une gravure du ww siècle, dans Mém. Soc. Arch. lorr., 188;j; Œuvres, t. X. — Démange, Découvertes à la cathédrale de Toul, dans Journ. Soc. Arch. lorr., 1892; A propos des monuments découverts à la cathédrale de Toul. Réponse à M. G. Save, dans Lorraine-Artiste, 1892.
(5) Benolt-Picart {op. cit., 168), écrit : Anle et rétro, circa scapulas. La divergence la plus importante entre les deux textes, ce n'est pas scapulas, qui a un sens identi(iuc à sp^itulas, terme do la basse latinité, mais la suppression de la conjonction et.
moilnm senti rottindi, lapidibtis pretiosis cooperti, qui significant honorem et onus pastoris(i). »
Le texte n*est pas d'une absolue clarté ; mais nous pouvons toutefois y reconnaître, comme parties essentielles de ce vêtement liturfçique, une bande d*éto(ïe précieuse, assez large, formant sur les épaules une sorte de collier ou de pèlerine, garnie de franges ou de fanons, enrichie de perles ou de pierres fines. Quels étaient le nombre et la disposition de ces fanons ? retombaient-ils, Tun devant et l'autre derrière? ou bien y en avait il deux sur la poitrine et deux sur le dos, de chaque cùté des épaules ? la définition des Statuts, la seule que nous ayons, autorise toutes ces interprétations. Du reste, l'examen des monuments que nous avons conservés, sceaux, monnaies, tombeaux ou peintures, nous convainc que la forme du surhuméral a beaucoup varié dans le cours des âges. 11 est vrai qu'il faut tenir compte aussi de l'imagination des artistes: le saint Mansuy de la crypte abbatiale et le Hugues des Hazards de Biénod sont à peu près de la môme époque et pourtant ils sont loin de porter des surhuméraux identiques.
Sauf quelques modèles isolés, comme les deux bandes croisées sur la poitrine et réunies par une grosse agrafe en forme de disque que nous voyons sur un sceau d'Eudes de Sorcy(2), ou les deux colliers concentriques réunis par des bandes transversales que nous offre le sceau de Roger de Marcey (3), ou encore le pallium riche dont le peintre a revêtu saint Mansuy dans l'un des tableaux du chœur de la cathédrale (xvii^ siècle), les surhuméraux que nous connaissons, peuvent se ramener à trois types principaux ; encore ces types comportent-ils autant de variétés que d'objets (4).
Les plus anciens de ces ornements affectent la forme d'un collier fretté, gemmé, perlé ou pointillé, orné de galons, de rangs de perles ou de franges, avec une bande verticale plus ou moins
(1) statut a, f 67.
(2) PaK(3 277.
(:J) UolK»rt, .S/.7///„ pi. IV, 10.
(i) Jo laisse do côt(; corlains vostif^os quo l'on peut romaniuor sur des monnaies, dos sceaux ou des pointures, mais qui sont trop mutilés ou trop informes 0 Ur S'îrvir d'argu monts sérieux.
CHAI'lTItK II. — l'évèque 469
loD^ue(l). Sur un scenu de Henri de Lorraine, il est semé de quatre croix et ressemble ciu pallium.
La bande verticale n'existe pas sur des sceaux de Pierre de Brixey(2), d'Eudes de Sorcy(3) et sans doute aussi sur une médaille de Jean d'Arzillières(4) ; elle est remplacée, sur les deux sceaux, par des pendants, ornés, sur le premier, de croix latines et de boules, sur le second.
Enfin, un troisième grou|)e comprendrait tous les surliuméraux composés d'un collier à franges avec deux fanons retombant sur
(I) Henri an [xirrninc, sorlft de. piillium on V'avrc ijualrc croix ISigilt., I, 2). - Pierre île Brixfi>-, rcillki- frelie et pnlntilli! (ibid , II, 4 cl îi). — Eude* do Lorniine-Vaiiilâmnnl, rolllcr très simple {ibiil., III, 6|. — Roficr d'Ostcnde de Marcey, piilliiim en Y avoc perles (Robert, Moniiaini, pl. V, i et 3j. — Jean de Sirrk, collier avec losanges el perles (voir plus haut, p. 3.'tËI, — Pcinlurc murale il l'aliside, collier fond or avec bordure en perles, fraufçe.i et incrustations de pierres prOcieuBcs ; sur les épaules (dâliiil il reman|ucr) un triple rang de pierrejj précieuses : la bandn verticale a la même it<!coralian (Démange, Arpuicc, p 13|
(il P. an.
ai Robert, Sigill., iV.n- 9.
(i) Robert, JfoiinHiM, pl. VII, 5. — Le collier occupe le bord de l'empreinte ; la bande, si elle existait, a donc dû être supprimée: telle est la raison de U
restriction que je tais.
i7ll I.IVUK V. — LK IIIUCÈSR
le ilevunt, l'un ii droite, l'autre ù gauclie. Celte nouvelle forme apparuitsur un sceau de Thomas de Bourléinont (1; et tend à deveuir le modèle définitif. Sur le tombeau de Henri de Ville (â), la bande, chargée d'un triple rang de gemmes, est ornée vers les épaules, de chaque cùté, d'une sorte de boucle en pierres précieuses plus grosses et disposées en X. Ces deux boucles font
place à deux disques dans deu.
étroite où sont écrits les mots
vieilles fresques de la cathédrale (3), dans deux anciens vitraux de Saiut-Étienne (4) et de Saint-Oengoult (îi); enhn, boucles et disques sont remplacés par des épaulettes, sur le tombeau de Hugues des Hazards (6) et sur celui de Saint-Mansuy (7). La vénération que l'Église touloise avait pour son fondateur a fait prévaloir cette dernière forme et, aujourd'hui encore, l'évèque de Nancy et de Toul porte, sur ses vêtements pontilicaux, une sorte de collet analogue à celui que l'artiste a donné à saint Mansuy sur la pierre de son tombeau [H). Cet ornement est composé d'une bande Paler, Filius el Spiriltts Sancius,
H] Page 352.
(2| DcinHiif>p, Décour., T.— Voir la p^emi^re planche de-, la page pn^^éilentc.
(3) Sur le-s (Inux ilPrnicrs piliers lie lu net, à l'nntrâc du (runsept. O-s peintures datent probiiblcinunl <lc la lin du xiv* sl^cli^ cl sont malheureuse ment en fnrl mauvais éUil | Communication do M. l'abbé Clanehi!).
li-) Saint GËrard. bans le vitrail du tran.sopt septentrional de la cathédrale. — Vuir lu seconilc planche de la page prâciktente.
Il) Saint Gi'nird, dana la rosace du portail.
(6) Eglise de Blânod-les-Toul. ~ Vuir la planche de celte page.
17] Crypte de Salnt-Mansuy, ii Toul.
(H) La lorme moderne ne semble pas, ii M. Barbier do MuntautI, ftre conforme a la (orme primitive. — La seule diff/irenre i|ui existe entre le surhumiiral moderne et celui du tombeau, c'est que la pèlerine est tendue par devant, et a ses deux parties réunies pur une agrate.