CHAPITRE I. — ÉPOQIK DE L' APOSTOLAT DE SAINT MANSIY
ges(l). De plus, dans leur anieur, Launoy et ses tenants avaient été trop loin ; M. Faillon, prêtre de St-Sulpice, se chargea en 1859 de venger les saints apôtres delà Provence (2) ; Mgr Darboy entreprit de prouver Tidentité de saint Denis de Paris et de saint Denis TAréopagite (3) ; d'autres savants prirent la défense des traditions
de leurs Eglises... L'opinion de Launoy, si mal étayée et si fortetement secouée, semblait donc renversée.
Mais une seconde classe d'érudits, moins passionnés ceux-là, avait repris la question et s'était demandé si ce que Ton appelait l'antique et constante tradition des Eglises de France était bien la tradition primitive (4). La Passion de saint Saturnin et le passage de Grégoire de Tours, quelle qu'en soit la valeur intrinsèque, attestent au moins une opinion admise aux v^^etvi^^ siècles. Les fidèles gaulois de ces époques reculées ne leur paraissent donc point avoir noui:ri des prétentions aussi élevées que leurs arrière-neveux. C'est vers le temps de Charlemagne, leur semble-t-il, que les chro niqueurs et les hagiographes, s'inspirant moins des souvenirs antérieurs que des rivalités de cathédrales, firent remonter à l'envi jusqu'aux temps apostoliques la mission de leurs premiers évèques. Les légendes en vinrent même souvent à se ressembler étrangement : il y eut un moule hagiographique, comme il y eut un moule épique, et la formation de nos Chansons de Geste explique
envoyé en (iaule (lu'après la mort de saint Pierre, a dû conclure que la mission de ses six compagnons n'avait eu lieu, elle aussi, que postérieurement au supplice du Prince des ApiHres.
La Légende de saint Siiturnin, qui ne fait aucune mention dos six autres évéqurs, lui donnait comme date du martyre de Saturnin la persécution de D^'^ce: or, Saturnin était compté par la légende de saint rrsin, parmi les compagnons d'apostolat de Dfînis : Grégoire crut donc avoir trouvé, dans cette dernière date, l'époque véritable de toute la mission des Gaules.
Du reste, l'évéque historien ost peu scrupuleux en chronologie : il place saint Ursin, tantôt au r', tantôt au iir siècle ; il ne connaît même pas le nombre et la suite de ses prédécesseurs sur le siège de saint Gatien. Il n'est donc pas une autorité.
(1) Les actes de saint Ursin ont été publiés par M. Faillon, Mon. ijiëd.^ H, 423.
(9) Monuments inédits, etc. L'opinion de M. Faillon, déjà mise en doute parles Bollandistes (Àct. SS. ,oct., IX, p. 646 et sq.), vient d'être fortement battue en brèche par M. Duchesne, dans ses Fastes épiscopaux, I, 310 et sq. 3i Introduction aux Œuvres de saint Denis l'Arèopagite,
(4) Duchesne, op. cit.
24 LIVRE PREMIER. — ÉVAXGELISATION DES LEUQUES
fort bien la foriDation des Vitœ de ces héros de notre foi (1). Ce travail de contamination excita des protestations, même de la part des contemporains, et Guibert deNogent, dans son traité: fle pignoribus sanctorum, écrivait en 1124 (2) : « Celui qui attribue à Dieu ce à quoi Dieu n'a jamais pensé, autant qu'il est en son pouvoir, fait mentir Dieu. Il y a des écrits sur certains saints qui sont chose pire que des niaiseries (namiis) et qui ne devraient pas être offerts, même aux oreilles des porchers {subulcorum). En vérité, beaucoup de gens, tout en attribuant à leurs saints la plus haute antiquité, veulent en faire écrire la vie par nos contemporains. On m'a fait à moi-même souvent la même demande. Mais moi qui me trompe aux choses qui tombent sous mes yeux, que puis je avancer de vrai sur des choses que personne n'a jamais vues? Si je répétais seulement ce que j'ai oui dire,., moi, en faisant ce que l'on m'a demandé, et les autres, en me suggérant de le faire, nous serions dignes également de la même flétrissure publique. »
A l'appui de leurs dires, ces adversaires contemporains de l'apostolicité des Eglises des Gaules apportent des raisons qui, sans donner la certitude, sont plus acceptables que celles de Launoy. Ils s'appuient surtout sur les catalogues d'évêques que les Églises ont conservés (3). Pour la France, vingt-cinq de ces documents offrent de fortes garanties, entre autres, pour ce qui nous concerne, ceux de Trêves, de Metz, de Verdun et de Toul.
Ils cherchent, comme point d'attache de ces listes, la date la plus ancienne où figure, soit dans un concile, soit dans un document authentique, l'un des noms du catalogue ; puis, partant de ce nom et donnant à chaque épiscopat une durée moyenne de vingt ans, ils remontent plus ou moins haut, selon la longueur de la série ascendante.
Ainsi, à Lyon, l'évêque Vocius assiste au concile d'Arles en 314 ; il est le neuvième' de sa liste ; ce qui s'accorde fort bien avec la mort de saint Pothin, premier évêque (f 177).
(1) Lire par exemple Petit de Jullcville, Histoire de la langue et de la littérature française. Paris, Colin, 1896, 1"' vol., p. 17 et sq.
(2) Achi^ry, Venerabilis Guiberti opéra, iTA, in fol., p. 333 et 335.
(3) Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gdule, t. 1, p. 3 et sq.