‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 39 sur 265 · CHAPITRE I. — ÉPOQUE DE L'APOSTOLAT T)E SAINT MANSUY · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. — ÉPOQUE DE L'APOSTOLAT T)E SAINT MANSUY

L'évoque de Trêves, Agrèce, prend part au môme concile; il est le quatrième de sa liste: TÉglise de Trêves ne semble donc pas remonter plus haut que la première moitié du iir siècle.

Metz n'otîre aucune attache certaine avant 534, année où son évêque Hespérius assiste au concile de Clermont. Or, ce prélat est le vingt troisième de sa liste: Metz, d'après cet argument, pourrait donc revendiquer la même antiquité que Lyon où Tévèque Viventiolus, qui siégeait en 535, occupe, lui aussi, le vingt-troisième rang. Cette cité, d'ailleurs, est plus rapprochée de Rome et elle parait avoir été plus considérable que Trêves, avant que les successeurs de Constantin n'eussent fixé leur demeure dans la ville des Trévires. Tout semblerait donc indiquer qu'elle a possédé un évêque dès la fin du n® siècle. M. Duchesne se tire de cette conclusion peu favorable à sa thèse, en faisant remarquer que, d'après le Gallia Christiana, un certain nombre de prélats^ surtout les prédécesseurs immédiats d'Hespérius, se succédèrent assez rapidement. Ne m'occupant de Metz que très subsidiairement, je me borne à exposer la question, les difficultés qu'elle soulève,''et j'arrive directement à Toul.

L'évéque saint Auspice figure, vers 470, dans la correspondance de Sidoine-Apollinaire. Il est le cinquième de sa liste: saint Mansuy, toujours d'après les mêmes supputations, n'a dû par ï'onséquent venir chez les Leuques que vers le milieu du iv* siècle.

Et, se hâtent de faire observer les mômes critiques, ce retard de l'évangélisation de notre pays n'a rien qui doive nous surprendre. L'étude des autres catalogues épiscopaux atteste en efiet que, sauf Lyon, Metz peut-être et les cités du littoral de la Méditerranée, pas une Eglise gauloise ne peut se vanter d'être du ii« siècle; que Toulouse, Trêves, Reims, et quelques autres sont du in* ; que Rouen, Rordeaux, Cologne, Rourges, Paris sont des environs du IV* siècle et que la plupart des autres diocèses sont du iv*^ ou même du v^ siècle.

On leur objecte que ces catalogues peuvent avoir des lacunes ; que, par suite des persécutions, des guerres, des invasions, plusieurs noms peuvent avoir disparu. Cette hypothèse, répondent-

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ils, serait à la rigueur acceptable pour deux ou trois de ces documents, mais, pour vingt-cinq, elle est inadmissible.

Ce n'est pas à dire assurément que, dans les cités gauloises, des chrétientés n'aient point existé avant la création du siège épiscopal ; mais, d'après les données mêmes des catalogues, l'Eglise paraît avoir suivi, dès cette époque, la marche qu'elle observe aujourd'hui dans les pays de missions, et n'avoir organisé que lentement, au fur et à mesure des besoins, sa hiérarchie dans les Gaules, sauf toutefois sur le littoral de la Méditerranée. Elle semble n'avoir eu d'abord qu'un seul évèque, au centre des Gaules, à Lyon ; plus tard, elle en attribua un à chaque métropole et enfin, un à chaque cité (Lyon, ii* siècle ; Trêves, ni« ; Toul, iv»^).

Quant aux affirmations des apologistes, il ne faut point oublier que ce sont des tirades oratoires. Les textes de saint Irénée peuvent s'entendre de chrétientés sans évêques. Les prélats des Gaules qui déposèrent Marcien d'Arles, appartenaient sans doute à la Provence et à la Narbonnaise; du reste, en 250, suivant les catalogues, Lyon, Trêves, Toulouse, Reims et les grandes métropoles avaient déjà des évoques. Sans doute, au vi^ siècle, sept prélats de France écrivent à sainte Radegonde que « dès la naissance de la religion catholique, la foi avait commencé à respirer sur la terre des Gaules (1) » ; mais, au siècle précédent, nous avons entendu Sulpice Sévère constater que le Christianisme avait été reçu assez tard en deçà des Alpes : les deux textes se contrebalancent : de l'un, ni de l'autre, on ne peut tirer des arguments probants.

Telle est, dans ses grandes lignes, la théorie de la critique moderne. Elle me paraît de tout point confirmée par ce que nous savons des origines de notre Eglise. Il est bien diflîcile aujourd'hui de considérer notre saint Mansuy comme un contemporain de saint Pierre. Adsou l'a fait, il est vrai, et sur la foi de traditions et de documents antérieurs ; mais l'abbé de Montiérender vivait au milieu du x*^ siècle ; de l'aveu même des partisans de ra[)oslolicité, les documents qu'il a consultés ne remontaient guère plus haut que le vnr siècle : or, pendant quatre siècles, la légende a eu le

(1) Grég. de Tours, llUt, Franc. ^ IX, 39.

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temps de se créer et de transformer un envoyé du successeur de Pierre en un envoyé de saint Pierre (( Missns sede Pétri » deviendra « Missns a Petro » ; et certes, en fait de légendes, Timaf>:ination populaire va vite en besogne : nous n'en voulons pour témoins que nos époi)ées françaises du Moyen-Age. Quand il est en train de conter des choses du temps passé, voire même des actualités, le peuple ne doute de rien.

De plus, nous surprendrons plusieurs fois Adson en flagrant délit de crédulité : il ne peut* donc nous inspirer qu'une confiance modérée.

Comment d'ailleurs, saint Pierre aurait-il eu à sa disposition assez de missionnaires pour les disperser partout ? et il ne ménageait pas les hommes : à Lutèce, arrivent Denis, Rustique et Eleuthère, trois pour unebourgade ; h Trêves, Euchaire, Valère et Materne, etc.. C'est bien invraisemblable.

Et, alors que les persécutions sévissaient dans tout l'Empire, comment la cité des Leuques jouissait-elle d'une tranquillité parfaite : elle eut, il est vrai, des martyrs, saint Élophe, saint Euchaire, sainte Libaire et plusieurs autres, mais la tradition ellemême ne fait mourir ces héros que sous Julien l'Apostat, au IV* siècle.

Comment expliquer que ces chrétiens gallo-romains qui vivaient en pleine sécurité, ne nous aient laissé aucun vestige de leur foi ? aucun monument ? aucune inscription ? aucun cimetière (1) ? (-omment admettre qu'ils n'aient point fait une propagande plus active et n'aient, pendant trois siècles, amené à l'Evangile une grande partie de leurs concitoyens ? Or, il est prouvé que, du temps

(1) Tous les monuments gallo-romains, exhumf^s dans les fouilles, à Grand, îi Scarpone, à Nasium, à Solimariaca et ailleurs, sont des monuments païens: autels inscriptions, statues, ex-voto.

Le plus ancien vostijîe chr<^tien est une stèle trouvée à Deneuvre. Cette pierre, de forme carrée, est ornée d'un dessin rudimentaire au trait, représentant une orante, avec cette inscription : « ArtuUv Memoriie. » Les archéologues s'accordent à la faire remonter, an plus tôt^ au m* siècle. J^ernhardt, Deneuvre et ttaccarat, 16.)

Une inscription chrétienne a été trouvée à Vaudémont : c'est une épitaphe en vers d'un jeune Nicetius : mais à la forme des A et des H, on a reconnu l'écriture des iv et v' siècles. (3/fm. Àntiq, de France, l"o2 p. 22i,

de Clovis et même plus tard, le paganisme était encore vivace dans les hautes vallées de la Meurthe et de la Moselle (1).

Voici, en outre, un détail qui n'est point à négliger. En 1107, Pibon, évoque deToul, lit exécuter des travaux à l'abbaye Saint- Mansuy. Les ouvriers, en creusant dans l'église du monastère, là où se trouvait l'ancien chœur, dans la direction du nord, près de Tautel de saint Benoit, découvrirent une crypte, construite en maçonnerie et voûtée en manière d'arc triomphal. Ils y pénétrèrent et trouvèrent trois cercueils garnis "de cercles très solides (2). Ce souterrain qu'un hasard venait de faire connaître, c'était la crypte même de l'oratoire Saint-Pierre où saint Mansuy, ses cinq premiers successeurs et, sans doute aussi, quelques-uns des évêques du VI" siècle (3) avaient été inhumés. La tradition touloise en effet rapporte expressément que saint Amon, feaint Alchas, saint Celsin, saint Auspice, saint Ursus furent déposés à côté de l'Apôtre des Leuques et que saint Epvre, septième évêque deToul, fut le premier qui interrompit cet usage touchant.

L'évoque Frothaire, en 820, avait levé les restes précieux de saint Amon (4), et plus tard, en 1026, l'évêque Hermann les avait

(1) Dans le cimetière mérovingien du Vieil-Àitre, à Nancy, les fouilles organisées en 1895 n'ont découvert, au milieu d'une foule d'amulettes, d'objets do parure ou de vestiges du culte funéraire païen, aucune pièce qui portât d'une façon évidente le signe du Christ. (L. Qulnlard, Les fonillea du Vieii- Aître^ 1895.) Au Champ des tombes^ près de Pompey, on n'a trouvé qu'une médaille avec un X sur l'une des faces. (L. Quintard, Le cimelière franc du Champ dea tombes^ à Pompey. Mém. Soc. Arch. Lorr., 1878, ^

On est donc autorisé à conclure qu'au vi' siècle, le paganisme était encore bien vivace au milieu de nos peuplades, même aux portos de Toul : ce qui étonnerait fort si la doctrine chrétienne avait été préchée aux Leuques depuis cin([ siècles, par des apôtres résidant au milieu d'eux. Sans être une prouve, ' c'est une sérieuse confirmation à rapprocher d'autres indices, non moins dignes d'attention.

(2) Le procès-verbal de cette découverte, inséré dans un autre procès-verbal de l'an 1441, a été imprimé par Benoit- Picart. à la page LXXXVIII de ses preuves. L'original se trouve aux Archives de Meurthe-et-Moselle, G. 9.

Le premier oratoire, bâti par saint Mansuy, fut dédié à saint Pierre. Notons en passant que, si notre premier apôtre vécut au premier siècle, Il s'empressa fort de canoniser son maître. Ne serait-ce point encore une présomption contre l'apostolicité de notre Église ?

(3) Prémon, entr'autres, d'après les Schedulœ. (Calmet, 2 édit., I, Pr. CCXIV.)

(4) Ben. Pic, 207.

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