‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 43 sur 265 · CHAPITRE II. — QUESTION DE L*KPISCOPAT DE SAINT EUCHAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — QUESTION DE L*KPISCOPAT DE SAINT EUCHAIRE

vait renfermer Grand, village situé assez loin des frontières du diocèse de Toul, à Textrémité orientale du doyenné de Reynel. Du reste, Tarchidiaconé ou doyenné de Biaise était formé du Biaisais ou Blésy, ancien pagus gallo-romain, et Grand appartenait à VOrnois ou au Bassigny (1).

Benoît-Picart, dans son Histoire de Toul, et Dom Calmet, dans son Histoire de Lorraine, gardèrent sur ceci une prudente réserve et ne formulèrent aucune conclusion, ni sur le siège, ni môme sur le caractère épiscopal du saint Martyr. De L'Aigle, dans ses Mémoires sur le diocèse de Toul, sur la foi d'un catalogue récent, fit de saint Euchaire un évoque de Toul et l'inséra dans le catalogue, entre saint Amon et saint Alchas (2). Mais, par réaction contre les chanoines de Saint-Dié et les abbés vosgiens, les liturgistes toulois, lors du changement du Missel et du Bréviaire, revinrent à ce qu'ils proclamaient la tradition primitive et ils firent d'Euchaire un simple martyr (3). Notre saint, au gré des partis, prenait, quittait, reprenait la mitre et le laurier I

La question en resta là jusqu'en 1841. A cette époque, Auguste Digot, qui devait nous donner une consciencieuse Histoire de Lorraine et une remarquable Histoire d'Austrasie, fit paraître dans VEspérance (4) une Dissertation sur répiscopat de saint Euchaire à Grand. Il établissait : \^) que la légende qui nous donne saint Euchaire comme mis à mort, par Tordre de l'empereur Julien luimême, en l'an 362, est de tous points admissible; — 2*") qu'il était évéque de Grand; — 3^*) que Grand appartenait au territoire des Leuques et non à celui des Lingons; — 4<>)que cette ville était plus

(1) Maxe-Werly, Etude sur les Pagi.,. du Barrois, dans Mém. soc. Bar, 1898, p. 30.

(2) l'no. lettre «'ilogieuse de Mabillon, qui fut sans doute adross<^e ii M. de L'Aigle et qui est conservée aux Archives des Vosges (G 140), approuve cette théorie.

(3; Le Propre actuel de Nancy est très prudent dans ses affirmations : « Euchartus... quiet episcopus dicitur a plurtbus antiquis auctoribus et m onu mentis. y> (22 octobre. .S. Eucharii, martyris.)

(4) Mémoire sur répiscopat de saint Euchaire à Grand. (Espérance, 1841. 1" et 8 Juillet : Société Philomatiqxie de Verdun, 1843.)

Le mémoire de Digot fut complété dans le numéro deVEspérance du 15 juillet 1841, par l'abbé Marchai, alors curé de Heillecourt : Observations pour faire suite au Mémoire de M. Digot, etc.

importante que Toul ; — 5°) que la translation du sîè^eépiscopal de Grand à Toul se fit seulement après le martyre de saint Euchaire.

Il est certain, comme Digot l'affirme, que Grand ne fit jamais partie dû territoire des Lingons ; je Tai prouvé ci-dessus et n'ai plus à revenir sur cette démonstration. Il est encore plus incontestable que Toul resta une pauvre bourgade tandis que Grand, sous la domination romaine, eut une réelle importance : les ruines que l'on y admire en portent témoignage. Mais à conclure de là que Grand fut préférée à Toul par nos premiers évéques, il y a quelque témérité. Les Romains n'innovèrent rien; ils laissèrent aux tribus gauloises leur autonomie^ leurs capitales et leurs anciennes circonscriptions, et l'Eglise prit comme base de ses divisions les cités existantes. Or Toul, de l'aveu de tous, était la capitale des Leuques et nous n'avons aucune preuve qu'elle ait perdu, puis recouvré ce titre, et encore moins que le territoire leuquois ait été divisé. Ne saVons-nous pas, d'ailleurs, que les preuves qui placent saint Euchaire à Grand sont postérieures au xv« siècle ? Onze siècles de silence antérieur inspirent naturellement une légitime défiance. Or, s'il n'est point certain que notre martyr fut évêque de Grand, on ne peut assurer non plus que son siège hypothétique fut plus tard transféré à Toul. Ainsi la cathédrale élevée à saint Euchaire sur le plateau de Grand me semble bien frêle (1), et Digot lui même avoua plus tard qu'il avait conçu, sur la solidité de son œuvre, des doutes « assez fondés» (2).

Résignons-nous donc à ignorer bien des choses ; contentonsnous d'invoquer ces frères aînés dont le sang généreux a fertilisé notre terre et dont les suffrages attirent sur notre Lorraine les bénédictions du Ciel.

(1) Le troisième point de la thèse de Digot n'est pas moins attaquable. Saint Euchaire n'a pu être mis à mort sur l'ordre de Julien lui-même, car, en 362, date du martyre, Julien n'était point dans la Gnulc-Relgique (Amn. Marccllin. Rerum gestarum^ Lib. XXIIj, et il n'a jamais lui-même ouvertement persécuté les Chrétiens (Cf. G. Boissier, La fin du Paganisme. Paris, Hachette, 1894, in-12. I, 121 et sq.). Ce ne serait donc pas lui, mais un ambitieux ou un ennemi des chrétiens, sûr de l'impunité et même de la faveur impériale, qui aurait envoyé nos martyrs au supplice.

(2) Journ. de la Soc, d*Arch. lorr., 1853, p. 41. .

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