CHAPITRE II. — FONDATION DES ABBAYES VOSGIENNES
Unévêque de Sens, Goudelbert (i), fuyant, lui aussi, les embarras du siècle, reçut du même Childéric II (2), un domaine^ dans la haute vallée du Rabodeau, et y construisit une église et un couvent qu'il dédia au prince des Apôtres, et qu'il nomma Senones, en souvenir, dit on, de son ancienne patrie.
Le successeur d'Eborin, sur le siège épiscopal de Toul, Leudin- Bodon(3), suivit en partie l'exemple de ses collègues. Il ne se retira point dans la solitude, mais il édifia des monastères.
(1) Sur saint Gondelberl, voir Kicher, Chronicon. — Calmet. Hist. Abb. Seiiones. — L'Hôte, op. cit., 416 et sq.
])(^jà au temps de Dom Calmot, on doutait que saint Gondelberl ait Hé (^vi^que de Sons (Calm., op. cit., 31). Les anciens catalogues de cette Église, en effet, ne renferment pas son nom. Toutefois, Dom Calmet et Dom Belhomme {op. cil., 99) soutiennent l'authenticité de son épiscopat à Sens. Le Gallia Chrisliana (Xll, 11) ne le compte point parmi les évoques de cette ville et son culte ne fut introduit à Sens qu'en 1715. — Cf. A. Fournler, Le Fondateur de l'Abbaye de Senones, dans Ann. Est, juillet 1894.
Pour moi, sans me prononcer sur une question qui reste si obscure et qui n'intéresse qu'indirectement l'Église de Toul, je ne puis m'empécher de trouver un peu inquiétante, au point de vue de l'autlientictté historique, cette coïncidence de trois évéques, devenus solitaires dans les Vosges, et dont on ne retrouve pas le nom sur les anciens catalogues de Nevers, de Trêves et de Sens.
Senones honorait saint Gondelberl le 21 février, date qui a été adoptée par Toul, sous Mgr Bégon, et conservée par Nancy et par Saint-Dié.
(2) Pardessus, II, 119. — Ceci permet de fixer la fondation de Senones entre 600 et (>73.
(3) Les anciens catalogues ont distingué Leudin de Bodon : ils font de Leudin, le successeur de Teutfri(^d, et lui consacrent une légende absolument banale. Quant à Bodon, ils lui attribuent la fondation des monastères et le placent après Godon, vers 750.
Mais l'auteur de la Vie de sainte Salaberge, sœur de Bodon, auteur presque contemporain, puisqu'il dédie son œuvre à Austinde, fille do sainte Salaberge et à Omotarius, évoque de Laon, écrit ; « Leuduinus, cogtiomento Bodo. » {Ad. SS. O.S. B. II, 406.)
Leudin et Bodon sont donc un même personnage et il est probable que le Bodon donné comme successeur de Godon, doit son existence ^ une erreur de copiste. Tn scribe, par inadvertance, a pu écrire deux fois le nom de Godon et un autre, croyant â une faute, a dû corriger le second Godon en Bodon ; la similitude des deux noms explique facilement l'erreur.
Mais à quel temps faut-il placer Leudin-Bodon ? Pas au vm" siècle ; car sainte Salaberge, sa sœur, d'après le calcul de Mabillon doc. cit., 414), dut mourir vers 655, et Omotarius, l'évétjue de Laon, auquel sa vie est dédiée, vivait vers 68^1.
De plus, Richer de Senones, dans sa Chronique 'J, 40 ; SS., xxv, p. 262), écrit « Elapso modico tempore, postquam vir beatissimxis Deodatus in hanc subintravit Vosagum, erat rir œque sanctisaimus, Bodo nomiue, TuUensis
82 LIVRE II. ~ ORGANISATION DE l'eGLISE DE TOLL
Appartenant à une noble famille du Bassigny (i) et d'abord engagé dans les liens du mariage, il vivait retiré dans une communauté de Laon quand il fut élu évèque par le clergé de Toul. Il abandonna à son Eglise plusieurs biens de son patrimoine, Nasitis entre autres et Nasitus (2), et loin de se laisser complètement absorber par Tadministration de ses domaines et de son diocèse, il voulut promouvoir la vie religieuse. Il éleva dans une de ses propriétés, au nord de Galilée, dans la haute vallée de la Vezouze, une abbaye de religieuses, la dédia à Notre-Dame et à saint Pierre, la confia à sa fille Tietberge et Tunit à l'Église de Toul. De lui, cette fondation prit le nom de liodonis monasterium, en français Bonmoutier (3).
episcopus ...qui claustrum ibidem statuit. » (Peu de temps après que le bienheureux Déodat entra dans cette région de la VAge, Bodon, homme d'une égale sainteté, fut évoque de Toul et bùtit un cloître dans la même région.) LeudinBodon fut donc le contemporain de saint Dié et vécut dans la seconde moitié du vu" siècle.
La vie de saint Àgilus ou Aylc, premier abbé de Rebais (A et. SS. 0. S. B., Il, 306), dit que saint Eustase et saint Ayle bénirent Bodon, lorsqu'il était enfant. Or, saint Eustase mourut avant H25 et saint Ayle, vers (îliO. D'un autre cùté, saint Hidulphe mourut vers 707 : or, le nom qu'il donna à son monastère suppose les autres construits.
Tout nous invite donc à placer LeudinBodon entre Teutfried et Adéodat, c'està-dire entre 660 et 678 environ.
Faut-il le mettre avant ou après Kborin ? La question est moins importante. Les anciens catalogues, les Geala^ De L'Aigle le placent avant; De Riguet, Benoît Picart, Dom Calmct, après. Ce qui me fait mettre Loudin-Bodon après Éborin, c'est le texte de Richer cité plus haut. D'après lui, Leudin-Bodon n'aurait été évoque de Toul qu'après l'entrée de Deodatus dans la Vôge.
J'adopte donc cet ordre : Teutfriod, Éborin, Leudin-Bodon, Adéodat.
(1) Leudin-Bodon était de Meuse (canton deBourmont, Haute-Marne) ou plutôt des environs. Les Acta Sanctonim du 11 septembre disent : « In suburbaîio oppido Leucoruin^ territorio lingonico confini^ natiis. » Or, Meuse était du diocèse de Besançon. — De L'Aigle (op. cit.) dit que saint Bodon fut enterré à Saint-Mansuy et que son corps fut, plus tard, transféré k Laon. Ses reliques ont disparu à la Révolution.
Le diocèse de Toul célébrait la fôtc de saint Bodon le il septembre, date que Nancy a conservée — Nancy honore sainte Salaberge le 26 septembre.
Laon vénérait d'un culte public le porc et la fille de sainte Salaberge, Gondoin et Anstrude. (L'Hôte, op. cit.^ 401 et sq.)
(2) Nasius et Nasitus seraient peut-être Nalx, l'antique Nasium^ et Nançois, c. de Ligny, Meuse.
(3) On discute beaucoup sur l'emplacement de Bonmoutier que quelques-uns veulent avoir donné naissance à BadonvlUer, ville dont le nom rappelle celui de