CHAPITRE II. — FONDATION DES ABBAYES VOSGIENNES
Ce fut lui, dit-on, qui bâtit aussi pour des moines, au confluent de la Meurthe et du Rabodeau, en un lieu appelé Stivagium (Étival), une abbaye sous le vocable de Saint-Pierre (1). On lui attribue encore, avec grande vraisemblance, la création d'une troisième abbaye, à Olîonville, sur la Spancid (2).
Bodon. Pourquoi ne pas chercher cet emplacement au lieu encore appelé Le Val-de-Bonmoutier (c. de Cirey, M.-et-M.), d'où le monastère fut transporté à Saint-Sauveur, par Berthold, évéque deloul, en 1010 et, plus tard, à Domôvre, en 1569? C'est, du reste, le sentiment de M. Chaton dans son Histoire de Vabbaye de Saint-Sauveur et de Domêvre. Nancy, Sidot, 1897, p. 7 et sq.
(1) Bonmoutier fut certainement fondé par Leudin-Bodon : Richer deSenones (I, 10} et Jean de Bayon l'affirment. — Mais, pour l'attribuUon d'Étival et d'Offonville au même prélat, la question est sujette à controverse. L'auteur de la vie de sainte Salaberge ne donne à Leudin-Bodon que l'établissement de Bonmoutier. Richer (I, 2) déclare ne pas connaître le créateur d'Étival. Hugo (Ànn., II, 889) soutient que ce n'est pas Bodon et les Prémontrés d'Étival n'honoraient notre évèque d'aucun culte public : il est vrai qu'ils avaient leurs raisons pour cela. Dom Cal met prétend le contraire et il a pour lui la tradition. Mabillon hésite [Ann.^ I, 462) : et adhuc sub judice lis est ! — Ce qui me parait certain» c'est qu'Étival fut fondé avant Moyenmoutier et que c'est surtout à sa position intermédiaire, entre les deux autres monastères de la vallée du Rabodeau, que l'abbaye de saint Hidulphc dut son nom.
C'est un fait à remarquer que cette dédicace à saint Pierre de la plupart des abbayes vosgiennes, car Moyenmoutier, lui aussi, avait comme patron principal saint Pierre ; ses sceaux l'attestent : ils portent encore en 1570 (Musée d'Épin^l) un saint Pierre à mi-corps, avec cette légende : S. Petrus Médian. (Belhomme, op. cit., 306, 311, 343. — Jérôme, op. cit., 288.)
(2) Sur l'emplacement ù'OffonviUe, deux opinions se sont formées et s'appuient toutes deux sur cette phrase d'une l^ulle de saint Léon IX (Ben. Pic, Eist., 265) ou de Othon H (Ben. Pic, Vie de St Gérard, 151) : « in pago Portensi juxta Spanciam. »
Les uns, préoccupés par l'idée de Bonmoutier, traduisent : dans le pays de Port, sur la Plaine, et placent O/fonville à Fenneviller (c. de Badonviller) (Benolt-Picart, op. cit., p. 265. — Gallia Christiana, XIII, 1066.)
Les autres traduisent : dans le pays de Portoia, sur VApance, et identifient Olfonville avec Enfonvelle (c de Bourbonne, Haute-Marne), située dans l'ancien diocèse de Besançon, non loin du pays natal de Leudin-Bodon. (Mabillon, Act. SS. 0. S. B., II, 410. — De L'Aigle, 3/em . — L'Hôte, Sem. relig. de St-Dié, 1882; Vie des Saints, I. 414.)
La seconde opinion a pour elle la similitude de noms et l'existence à Enfonvelle d'une abbaye, devenue plus tard un prieuré et ruinée au xvir siècle.
11 est vrai que l'abbaye d'Enfonvelle était dédiée à saint Léger (t 678, après l'épiscopat de Leudin-Bodon) ; mais l'évéque d'Autun peut très bien n'avoir pas été le patron primitif.
Au contraire, s'U y avait un doyenné de Port, il n'y avait pas de pagus de ce nom dans le diocèse de Toul ; c'est donc fort témérairement qu'on traduit Spancia par Plaine et que l'on place un monastère à Fenneviller.
84 LIVRE II. — ORGANISATION DE l'ÉGLISE DE TOLL
Ainsi donc, en moins de vingt ans, entre 660 et 680(1) les quatre bras de cette croix claustrale, Galilée, au sud ; Bonmoulier, au nord ; Senones, à Test ; Etival, à Touest, s'étaient étendus dans les solitudes des Vosges. A cette croix, il manquait un centre : un prélat de Trêves, Ilidulphe (2), vint le placer vers cette époque (3).
Les Àcta Sanctorum (Il sept.) pensent qu'on pourrait identifier le Portetu<t8 pagus avec le Perthois et chercher OflonYiUc en Chami)agnc. Mais y trouverait-on la Spancia ?
(1) Childéric 11 donna dos terres à saint Dié et à saint Gondebert : il régna de 660 à 673. — Leudin-Bodon n'était plus évôcjue on <»80, puisque nous voyons cette année là, à Home, son successeur Adéodat. L'intervalle n'est donc pas tie vingt ans.
(2) Saint Ilidulphe fut-il évt'îque de Trêves ? — C'est là un grand sujet de controverse. Les trois Viliv Uildulfi l'allirinent et disent qu'il succéda à l'évéque Milon, mais la plus ancienne de ces biographies ne date que du x' siècle ; leur autorité n'est donc point incontestable. D'autre part, les catalogues de l'Église de Trêves, sauf celui d'Epternach qui est du xr siècle, ne mentionnent pas do prélat du nom d'Hidulphe, et un jugement de Charlemagne dont nous avons conservé le texte (Sickel, Àcta regum Karolinorum^ K., 97) dit que Milon eut pour successeur immédiat llarthmann.
Mais les catalogues épiscopaux de Trêves sont-ils complots ? Si l'on admet riiypothêso d'une lacune, une autre question se pose : Hidulphe doit-il être placé après Milon *? C'est peu probable, car Milon était sûrement contemporain de Pépin le Bref (751-768,. Or la troisième Vita, après avoir, comme les deux autres, aflirmé que saint Dio se fixa à Jointures sous l'épiscopat de Garibald (de 40 ans environ postérieur à celui d'ICborin) ot qu'Hidulphe succéda à Milon et se retira dans la solitude sous l'épiscopat de Jacob à Toul (7;)6-76l>), fait mourir le saint fondateur en Tan 707. Sa chronologie est donc absolument renversante et semble la suite de plusieurs confusions de noms. En effet, la première et la troisième Vifa racontent qu'Hidulphe ht à Trêves une translation dos reliques de saint Maximin. Or, un autre récit, écrit à Trêves môme, du vivant do Pépin, relate que cotte cérémcmie avait eu lieu, sous Charles Martel, en présence des évéïjuos Hidulphe, Clément et Lhotbert. {Art. SS., 29 Mai, p. 370.) L'auteur de la troisième Vita a sans doute confondu Charlemagne et Charles- Martel, Pépin-le-Bref et Pépin d'Iléristal.
Si nous savions ce qu'étaient Clément et Lhotbert, nous pourrions en induire, avec grande probabilité, la dignité de saint Hidulplu^ Comme nous l'ignorons, il faut garder une sage réserve et laisser à ctiacun la liberté de faire du fondateur de Moyenmoutier un évoque ou un chorévôquc. Du reste, le point est de minime importance dans le présont ouvrage. (Cf. Plister et Jérôme, op. cit.)
(3) De ce que j'ai dit dans la note précédente, on peut conclure, avec grande probabilité, que saint Hidulphe vécut dans la seconde moitié du vn* siècle et l'on peut admettre, comme vraisemblable, la date de 707, donnée par la troisième Vita comme année de la mort du fondateur de Moyenmoutier. (Jérôme, op. cit., 85.)
Quant aux relations d'amitié entre saint Dié et saint Hidulphe, a priori, elles ne semblent pas contraires aux données de l'histoire : les deux saints person-