‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 64 sur 265 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

FrothaiFe (814-849) Situation d'un évoque de Toul sous les Carolingiens

Après Wannic, le siège épiscopal de Toul fut occupé par Frothaire.

Ce prélat, élève et sans doute religieux de Gorze, puis abbé de Saint-Epvre, reçut la consécration épiscopale, le 22 mars 814, à rassemblée de Noyon, la première qui se tint sous le règne de Louis le Débonnaire (1).

Nous avons conservé de ce prélat une précieuse correspondance qui nous donne une haute idée de sa piété et de sa sollicitude, de son intelligence et de son activité, nous initie à la vie d'un évêque au ix^ siècle et nous fait connaître Tétat du diocèse à cette époque (2).

Comme ses prédécesseurs, Frothaire eut à soutenir des luttes

lit Les Gesta disent qu'il fut sacré le 11 des kalcndes d'avril (814).— C'est donc le 2i mars et non le 11 avril, comme l'écrit labbé Cîuillaume {Hist. du diocèse de Toul, \, 2^21). — C'est la date qu'admet M. Pfister. — Karl Uajnpe [op. infr. cit.) se déclare pour le 22 mars 813.

(2) La correspondance qui nous reste de Frothaire (32 lettres), a été reproduite parDuchéne, II, 712 ; par Bouquet, VI, 386; par la Patrologie de Mlgne, CVI, 863. — Le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale, Fonds latin, n* 13,090.

M. Pfistera écrit, dans les Annales de l'Est (avril 1890), une étude très Intéressante et très documentée sur L'évêque Frothaire de Toul, Je n'ai eu qu'à la résumer et j'y renvoie le lecteur. — Voir aussi Karl Hampe : Zur Datierung der Briefe des Bischofs Frothar von Toul, dans Neues Archiv der Gesellschaft fiir altère deutsche Geschichtskunde, 1896.

pour défendre le patrimoine de Saint -Etienne, luttes nécessaires, puisque c'était le produit des villœ et des manses qui fournissait à l'entretien du clergé, à la construction des sanctuaires, aux aumônes et aux bonnes œuvres. Tantôt, c'est l'empereur qui donne, en précaire, à un laïque deux, six, quarante manses appartenant à une église ou à l'abbaye Saint-Epvre, sous la réserve d'un cens (decimiv et non<v) à payer à révôcjue ou à l'abbé, cens qui restait trop souvent imaginaire (1) ; tantôt, ce sont des seigneurs qui, pour arrondir leurs domaines, envahissent des biens ecclésiastiques (2) ; tantôt enfin, des missi daminici qui, loin de remédier aux abus, commettent les mêmes usurpations (3).

Frothaire réclame, écrit à Louis, à l'impératrice, à l'archichapelain Hilduin, à Gérung, Vostiarius du palais, et, dans ces lettres, nous constatons que le domaine de Saint-Etienne n'est déjà plus indivis et qu'il est réparti entre la cathédrale, les paroisses et les monastères épiscopaux (4).

On distinguait alors, en effet, deux classes d'abbayes. Les unes, comme Saint Epvre, créées par un évèque ou cédées à une Eglise, comme Montiérender, étaient épiscopales, c'est à-dire, patronnées par un évoque et les rapports de notre prélat avec Saint-Epvre nous permettent de juger des droits que ce patronage conférait. Frothaire relève la discipline de celte ancienne maison et lui impose de quitter la règle d'Agaune, pour celle de Saint-Benoît que les capitulaires avaient rendue obligatoire; il y place des religieux qui puissent a vaquer aux affaires spirituelles » ; il confirme et augmente les revenus des moines; il défend leurs domaines contre les usurpations ^5) ; il se réserve, à lui et à ses successeurs, l'élection de l'abbé et, comme signe de subordination, il exige du monastère des redevances fixes. Chaque année, à la Saint-Epvre (15 septembre), on devra offrir à l'évéque-patron un banquet, un

(1) Lettres LX, XI V.

(2) Lettre IV.

(3) Lettre VH.

(4) Ce que dénote cette expression : « Àd ba.^ilicam benti S. pertinentes » (Lctt. IX), ou d'autres analogues qui reviennent à plusieurs reprises dans les lettres.

(o) Lettre XIV.

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cheval du prix de trente sous, un bouclier, une lance, deux peaux tannées et, chose édifiante, deux cilices. En temps de guerre, quand il sera convoqué pour Vost du roi, on lui fournira des chariots attelés de bœufs (1).

Frothaire conserva toujours pour son ancienne abbaye une affection toute paternelle. Celait pour lui un bonheur d'envoyer à ses amis ou à ses bienfaiteurs des reliques de saint Epvre et il se plaisait aussi à faire connaître la vie et les vertus de son bienheureux prédécesseur. Ainsi, il adresse à l'abbé d'Inden, Wicard, quelques parcelles de ces vénérables ossements et il les accompagne d'une biographie de saint Epvre. a Vous avez mis le comble ù votre charité, lui répondit Wicard, et vous avez daigné nous faire un envoi plus précieux que tout Tor du monde (2). » C'est ainsi qu'en ces temps de foi, on estimait ces trésors à leur juste valeur !

D'autres couvents, fondés par un roi ou établis sur les terres du fisc, avaient le titre de monastères rovaux. Tout en restant sous la juridiction ecclésiastique de l'évoque diocésain, ils étaient, sous le rapport temporel, les sujets immédiats du roi ou de l'empereur; ils se trouvaient sous sa maimhourg ou protection, et une amende de soixante sous frappait quiconque leur faisait tort. Tels étaient Saint-Dié, Senones, Moyenmoutier.

Angelramne, évèquc de Metz (768-791), avait obtenu de Charlemagne l'union de Senones à son évôché (3) : de royale, l'abbaye devenait donc épiscopale. Fort mécontents de cette mesure, les moines s'insurgèrent. Pour les fléchir, Angelramne leur envoya les reliques de saint Siméon, septième successeur de saint Clément; ils les refusèrent, protestant hautement qu'ils ne voulaient recevoir aucun présent des évoques de Metz. Angelramne ne se laissa point rebuter; il fit bâtir, auprès du monastère, une petite chapelle pour y déposer le saint corps ; puis il nomma abbé de Senones, Norgaud, religieux de Gorze, lui donna l'investiture et l'envoya demander à l'évoque de Toul les pouvoirs spirituels.

(1) Charte de Frothaire, dans Mabillon, De Re diplomatica, p. 52i, et dans Calniet, II, cxxlx.

f2) Lettre XXI.

(:^i Uichcr, II, 1 (Pcrlz, .S.S., xxv, 200). — Calmct, Ilist. de Senones, 33 el sq.

98 LIVRE 11. — ORGANISATION DE l'ÉGLISE DE TOUL

Cependant Dieu multipliait les miracles au sanctuaire de saint Siméon. Les prodiges, le temps et la raison aidant, les religieux se calmèrent ; ils acceptèrent leur nouveau supérieur, allèrent chercher en procession les reliques qu'ils avaient méprisées et, dans la suite, ils n'eurent qu'à s'applaudir de leur obéissance. (( Ce fut pour notre maison, écrit Richer, un grand bonheur de ne plus être impériale, car nous voyons, de nos yeux, Moyenmoutier ruiné par les contingents d'hommes et de chevaux qu'il lui fallut à chaque

instant fournir aux armées Je suis persuadé qu'il ne resterait

plus pierre sur pierre de nos maisons vosgiennes, si elles étaient restées impériales. Car, sans parler des ennemis de l'empire au pouvoir desquels nous sommes plus d'une fois tombés, l'empereur est bien loin, tandis que l'évoque de Metz est tout près, et il ne faut pas plus de trois jours pour l'informer de nos nécessités » (1). Mais Senones était situé dans le diocèse de Toul ; au temporel, l'abbaye relevait de l'Eglise de Metz, tandis que les prélats toulois en étaient les chefs spirituels : c'était une situation qui, pour être assez commune à cette époque, n'en était pas moins fort délicate. Sous legouvernementdel'abbé Erlenfroy(2), les moines de Senones refusèrent l'obéissance à Frothaire et dépêchèrent quelques-uns d'entre eux à Dreux, évêque de Metz (826-855). Or, les canons interdisaient aux' religieux de sortir de leurs maisons sans l'aveu de révoque diocésain. Dreux néanmoins reçut les délégués et envoya dans la Vôge des commissaires qui, loin de remédier au mal, entretinrent la discorde et la rébellion. Frothaire protesta énergiquement : « Au lieu de rétablir la paix, ces hommes, écritil, n'ont fait qu'augmenter le mal et la division et rendre les religieux encore plus méchants » (3). Cette lettre eut-elle quelque résultat ? nous ne le savons, mais il est bien probable qu'ainsi engagée, la querelle s'éternisa et que les moines de Senones profitèrent de ces longs débals pour se rendre indépendants, et de Metz, et de Toul. Nous les retrouverons plus tard, soutenant contre nos

(1) Richer, loc. et op. cit.

(2) Lettre X. — Ce nom d'Ërlenfroy D'est connu que par cette lettre. (Calm. op, cit.j 45 et sq.)

(3) Lettre X.

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