‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 75 sur 265 · CHAPITRE V. — DEUX INFLUENCES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — DEUX INFLUENCES

d'avance partagé ses provinces. Arnoud et ses collègues de Metz et de Verdun penchaient pour le roi de France et nombre de seigneurs étaient du môme sentiment. Charles se laissa facilement persuader de tenter un coup de main. Profitant des embarras qui retenaient ses compétiteurs en Allemagne et en Italie, il vint en Lorraine, fut salué à Verdun par les évoques Hatton et Arnoud et se rendit à Metz où, le 9 septembre 869, Hincmar de Reims, assisté des trois prélats sufiragants de Trêves, lui fît les saintes onctions et lui mit sur la tête la couronne de Lorraine.

Louis le Germanique et Louis II protestèrent; mais Teïnpereur était trop loin pour appuyer efTicacement ses réclamations et seul le Germanique put contraindre son frère au partage. L'accord fut signé à Meerssen, le 9 ou 10 août 870 (1), et, dans cette convention, les deux princes tinrent moins compte des limites naturelles, des circonscriptions ecclésiastiques, ou des ailinités de coutumes et de langues que de leurs convenances personnelles et du souci de se répartir entre eux, de la façon la plus exacte, les évôchés, les abbayes et les comtés (2). La ligne frontière partait de l'embouchure du Zuydersée, laissait Utrecht à Test, atteignait et longeait la Meuse, puis l'Ourthe, passait la chaîne des Hautes-Fagnes, remontait la Sure, puis la Moselle en faisant des sinuosités, tantôt adroite, tantôt à gauche de la rivière, et, arrivée en amont de Toul, regagnait la vallée de la Meuse, reprenait, avec autant d'irrégulaté, la direction du sud, faisait vers Test une pointe très prononcée au sud des Faucillels, descendait le Doubs, puis la Saône et atteignait, en traversant l'Ain, la chaîne du Jura oriental. Le diocèse de Toul était donc morcelé : la Woêvre, le Scarponais, le Toulois, le Barrois (3), le Blois, la partie septentrionale de l'Or-

(I) Meerssen^ ville du Limbourg hollandais.— On trouve la Diristo regni Hlotariiy dans Pertz, Leges, I, 516.

2) Cf. Sprûner-Menlic, lïisi. Handanilas, n'30, et Longnon, Allas historique de la France, pi. VI.

(3. Valois [yotitia Galliarum, p. 75) veut idenUficr le pagus Uarrensis dont il est question au traité de Meerssen, avec celui de Bar-sur-Seine ou de Bar-sur- Aul>c. Son opinion a (^té réfutée par D'Arbois de Jubain ville [^ote sur les deux Barrois, dans Bibl, Ecol. des Chartes, XIX j et par Maxe-Werly [Etudes sur les pagi du Barrois, dans Mém. Soc. Bar-le-Duc, 1876 et 1898).

nois (1) et les abbayes de Senones et d'OfTonville appartenaient à Charles le Chauve (2) ; le Chaumontois, la Vôge, le Sainlois (3), le Soulossois, le Bassigny, la partie méridionale de TOrnois (4) et les abbayes de Bonmoutier, d'Étival, de Moyeninoutier, de Saint Dié, de Remiremont étaient réunis aux états de Louis le Germanique.

Ainsi divisés entre la France et l'Allemagne, la Lorraine et surtout le diocèse de Toul se trouvaient soumis à deux influences contraires. Sans doute, il ne faut point exagérer cette thèse et imaginer, au ix® siècle, des animosités que de malheureux événements ont depuis suscitées: ce serait méconnaître et fausser l'histoire, car, en ces temps de formation, les nationalités n'étaient pas encore tranchées. Mais il s'établissait alors des courants qui allaient porter insensiblement les peuples vers des sentiments, des mœurs, des langues et des intérêts différents.

Arnaud eut à peine le temps de voir l'exécution d'un partage aussi arbitraire, aussi inquiétant pour la bonne administration de son vaste diocèse ; il mourut le 17 novembre 871 (5), et il eut comme successeur Arnaud, son neveu, prêtre et custode de l'Église de Toul (6).

(i) (( Odornenae quod Tetviarus hahxiit. » [leg.^ I, 517.) Ce qui prouve que rOrnois avait déjà été démembré. — Sur ridentification du pagus Odomensis avec l'Ornols, voir Longnon, op. cit., 117, et Maxe-Werly, loc. cit.

(â; Ne s tnt indiquées, dans le partage, que les abbayes royales. Les autres suivaient le sort de la région où elles se trouvaient.

(3) Valois (op. cit.^ 537) tiiil du pagus suentisium de ce traité le Sundgau. Schfepflin {Alsatia illustrata, 671) et Longnon {loc. cit.) ont relevé cette erreur.

(4) « Odornense quod Bernardus habuit. » [Leg.^ loc. cit.)

{")) Arnoud, selon les Ge^ita (.SS.,VIII, 638; trépassa le 17 novembre ; or, d'une part, il n'était pas mort en septembre 871, puisque parmi les signataires des actes du concile de Douzy (Labbe, VIII, 1IS39), nous lisons cette mention : 'i Ego LeudericuSfVice patris mei Arnulphi, tuUensis episcopi, suscripsi. » Et d'autre part, Arnaud mourut le 5 décembre 893 (voir plus loin), après un épiscopat de vingt-trois ans (Geata^ loc. cit.) ; ce qui fait supposer qu'il fut élu, dès la fin de l'année 871 et indique cetlo année 871 comme la date de la mort d'Arnoud.

La Li&er FiffP de Remiremont (lieues Àrchiv.y X\X^ 10) mentionne la mort d'Arnoud au 16 novembre, mais comme il est constamment en avance d'un jour pour relater les anniversaires des évoques de Toul, je préfère la date des Gesta qui me semble plus odiciello.

(6) J'emploie à dessein cette formule générale, car je n'ai rien trouvé qui jus-

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Le nouveau prélat fut sacré, nous ne savons à quelle date, dans le diocèse de Metz, par Hincraar de Reims, délégué par Bertulf, métropolitain de Trêves, alors malade,' et assisté d'Advence, de

tifiât l'assertion de Benolt-Picart (op, cit.^ 293) que « Charles le Chauve contribua beaucoup à l'élection d'Arnaud ». Je croirais volontiers à une intervention royale : c'était dans les usages du roi de France ; Charles devait être bien disposé envers la famille d'Arnoud, son chaud partisan, et la nomination d'Arnaud par le roi expliquerait le peu d'intervalle qui dut s'écouler entre la mort de son oncle et le jour de son sacre. Mais tout ceci reste à l'état d'hypothèse.

Guillaume, dans son Histoire du diocèse de Tout (I, 234^, place, entre Arnoud et Arnaud, un prélat nommé Bérenger. Il s'appuie sur ce texte du Chronicon Novesiense (Nyss), de Wcrner de Titz ou Tilianus (xvii' siècle), qu'on lit à la page 537 de VÀmplissima Collectio de Dom Martène: a Ànno 864^ Everardus, (c cornes (clivensisj et Bertha ejus uxor, nobilis matrona^ de stirpe Caroli « magni régis, et Luthardus cornes et Berengarius, episcopus Tulletisis, eorum « /îht, constituerunt duas congregationes : unam in Wessel canonicorum, « alteram in Nussia canonicorum et canonicarum, » (En 864, Ébérard, a comte de Clèvcs, et Berthe, sa femme, noble matrone de la race de Charle- « magne, le comte Luthard et Bérenger, évéque de Toul, leurs fils, fondèrent (( deux monastères, le premier à Wesel pour des chanoines ; le second à Nyss « pour des chanoines et des chanoinesses. )

En 864, Bérenger ne pouvait être évéque de Toul : Arnoud occupait alors le siège des Leuques ; il avait succédé à Frothaire en 849 ; en 8.')5, il alla réclamer à Lothaire I, l'abbaye Saint-Epvre (Ben. Pic, XIH); il assista au premier concile de Savonnières-les-Toul, en 859; à celui de Thusey, en 860 ; au second concile de Savonnières, en 862 (Sirm., Conc. III, 137 et 189). Par sa conduite dans l'affaire de Waldrade, il encourut le ressentiment de Lothaire II, qui enleva à l'Église de Toul une partie de ses biens (Bouquet, IX, 515). Nous le retrouvons en 867 au sacre de Bertulf, archevêque de Trêves ; en 869, à Metz, au couronnement de Charles le Chauve (Ann. Berlin., ann. 869) ; et en 871, il se fit remplacer au concile de Douzy par Leudéric qui signa en ces termes : « Ego Leudericus, vice patris mei Arnulphi, TuUensis episcopi, suscripsi, » (Labbe, VIII, 1539.)

La date semble donc fautive, mais les titres de Bérenger à l'évêchô de Toul sont-ils du moins certains? Les catalogues de notre Église ne semblent pas soupçonner son existence ; une ancienne vie de saint Luthard, comte de Clèves, donne seulement à Bérenger le titre d'évê(iue et une autre vie, également très ancienne, rédigée en prose rythmée et imprimée en 1485, dit: .

« 0 Berengere Tholetane.

« Prœsul dignissiine. » (Àcta SS., 5 sept.)

Tholetane ressemble fort à Tholey (??) : or, dans ce monastère célèbre, à Bernuinus, évéque de Verdun (t9^)9), succéda sur le trône abbatial, Bérenger, également évéque de Verdun if 959), 'Gall. Christ., XIII, 564«.

J'indique seulement ce rapprochement, car malgré les erreurs de dates commises par la Chronique de Nyss et le chaos de la chronologie des comtes de Clèves aux ixo et x* siècles, il me parait hardi d'identifier Bérenger, frère de Luthard, avec Bérenger, évoque de Verdun et abbé de Tholey ; mais je me sens autorisé à conclure que l'affirmation de VVerner, dans sa Chronique de Nyss

Bérard, évoque de Verdun et de Willibert, évoque de Châlons (1). Était-il déjà installé sur la chaire de saint Mansuy quand Charles le Chauve convoqua, le 9 septembre 872, à Gondreville, les prélats et les seigneurs de ses possessions lorraines, pour recevoir leur serment de fidélité (2) ? Benoît-Picart et Dom Calmet (3) mentionnent sa présence à l'assemblée, mais ils nous laissent ignorer sur quelle autorité ils appuient leur aflirmation.

Notre évoque fut, comme son oncle, dévoué au roi de France; il soutint son parti durant les contestations que lui suscita Louis le Germanique au sujet de la succession de Louis II (f 875) et de la couronne impériale ; il assista au concile que Charles réunit à Ponthion, en juillet 876 (4) ; puis très probablement au sacre de Louis le Bègue, fils et successeur de Charles le Chauve, lequel eut lieu à Compiègne, le 8 décembre 877 (îi). Seul des sulïragants de Trêves (6), il se rendit, Tété suivant, à l'invitation du pape

<^crito au xvii* siècle, ne repose pas sur une tradition constante et sur des données sérieuses.

Aussi l'abhé Guillaume est-il bien téméraire de donner, à Arnond, Bérenger comme successeur ; Dom Calmet a été plus habile, mais plus audacieux encore. Dans sa seconde édition (c. lvi), il semble vouloir dédoubler Arnoud en un Arnold qui aurait siégé Jusque vers 764 et un Arnoulph qui se serait fait représenter à Douzy : entre les deux se placerait Bérenger. Hypoth^se ingénieuse, mais la moindre preuve ferait bien mieux notre afTaire. Peut-être Bérenger futil chorévéque de Toul sous Arnoud, comme Bérard l'avait été sous Frothaire ? En tous cas, jusciu'à preuve du contraire, je ne reconnais pas Bérenger comme évoque de Toul ; si j'ai contre moi Oilmet et Guillaume, j'ai de mon côté le Gallia et Benolt-Picart.

(i) Lettre d'Hincmar à Bertulfetà Willibert, dans Flodoard {Hist. eccl, rem. éd. Lejeune, II, 215 et 298).

(2/ Ann. Berlin., S12.—Sacramenta apud Gundulfi villam fada (Pertz, Ifgf., I, 517).

(U) Ben. Pic, 293. — Calmet, I, 766. Ce dernier met faussement cette assemblée en 873.

(4) Caroli II synodus Pontigonensis (Labbe, IX, 280. — Pertz, Leg,, I, 532 et sq.).

C6) Par une charte signée à Complégne le 9 décembre 877, Louis le Bègue, sur la présentation par Arnaud des diplômes de Lothaire I, de Lothaire II (Bœhmer, 1250) et de Charles le Chauve (perdu), confirme à l'Église de Toul, les abbayes Saint-Epvre, Saint-Germain et Saint-Martin (Bouquet, IX, 398). — Ceci semble indiquer qu'Arnaud se rendit à Compiègne pour le sacre qui eut lieu la veille du jour où fut accordée cette charte.

(0) Advence de Metz était sujet de Louis le Germanique : il n'avait donc pas à se rendre à Troyes. Au contraire, Bérard de Verdun était dans la même situation qu'Arnaud ; mais, il semble avoir eu des sentiments moins français, car, en

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