CHAPITRE I. — SAINT GAUZKLIN
comme dernier coup, les invasions des Hongrois, avaient fait déchoir les monastères de leur antique splendeur et de leur ferveur primitive. Ruinés par les exactions impériales qui les épuisaient en argent et en soldats (1) ; livrés en proie à des comtes rapaces qui s'appropriaient leurs domaines et qui, pour augmenter leurs revenus, avaient tout intérêt à diminuer le nombre des moines ou à les remplacer par des chanoines (2), la plupart des couvents n'étaient plus alors que Tombre d'eux-mêmes.
Les évêques avaient essayé de mettre une barrière à des injustices aussi criantes et aussi désastreuses. Le concile d'Aix-la-Chapelle en 836, l'assemblée de Yûtz, près de Thionville, en 844, avaient protesté avec une grande énergie contre les ravisseurs et les détenteurs de biens ecclésiastiques, mais qu'avaient pu faire leurs réclamations et leurs décrets, en face de ces ambitions furieuses, déchaînées par la guerre? (3).
Les religieux avaient dû chercher au-dehors de quoi pourvoir à leur subsistance, et le peu qui restaient dans les cloîtres, étaient envahis par l'esprit du monde. A combien de maisons s'appliquait alors le sombre tableau que Richer nous trace de Moyenmoutier!
(( Les moines, nous dit-il (4), s'émancipaient et se donnaient dans leurs chambrettes toutes sortes de libertés. Aux jours solennels, ils s'amusaient, avec les garçons du village, à faire le siège de la Haute Pierre, rocher qui domine la vallée ; ils se divisaient en deux bandes ; s'armaient, non du bouclier de la foi, mais de frondes, de pierres et de cailloux ; se battaient avec une ardeur
dant, de lui donner les abbayes qu'il lui avait promises pour son entretien (Sirmond, Conc, III, 392. — Jaffé, n" 2892).
(1) Lothaire II, pour soutenir la guerre contre ses oncles, avait grand besoin de soldats. Il voulut forcer l'abbé de iVIoyenmoutier, abbaye royale, de lui fournir son contingent de trente soldats. L'abbé allégua son impuissance et Lothaire, furieux, conclut un marché avec le duc de la province. Celui-ci lui amènerait les trente soldats et userait de l'abbaye en toute discrétion. La discrétion fut telle qu'il s'empara de quinze cent onze manses appartenant au monastère! (Richer, 1, 17, dans Pertz, SS., XXV, p. 264).
(2) Il en fut ainsi à Moyenmoutier et à Saint-Dié. (Jérôme, Moyenmoutier, 155 et sq.)
(3) Mabillon, Ànn., II, 653 etsq.
(4) Richer, lac. cit., I, 19, p. 265 et sq. ; édit. Cayon, p. 26. — Cf. Jérôme {op. laud.y 165 et sq.).
1,j2 LIVHK III. — LKS GIIANDS KVKQUES l>K TOIL
digne d'une occupation plus sérieuse et, Ici lutte terminée, vainqueurs et vaincus se réconciliaient par un bon repas, où ils devisaient, non des choses divines, mais de leur hardiesse ou plutôt de leur folie et témérité. »
Senones, Étival, Saint Dié, au fond des Vosges, Saint-Epvre, aux portes de Toul, offraient un spectacle aussi himentable. (lauzelin courut au plus près et commença par Saint-Epvre son œuvre de rénovation.
Il se procura les constitutions que suivaient les moines bénédictins de Tabbaye de Fleury-sur-Loire (1), alors centre de la vie claustrale dans les Gaules. Dès avant 936 (2), il mit à la tête de la maison touloise un saint religieux, Archambaud, venu sans doute de ce monastère, et il le chargea de former les hommes qu'il lui confiait, aux salutaires pratiques de la règle de Saint- Benoit (3). Persuadé que le spirituel ne prospère point quand le temporel est en souffrance, il usa de son autorité souveraine pour
(1) Ccsla (SS., VIII, (Î39). — Miracula SU Àpri (Calm., 1, clxii). — Fleury-sur- Loire (c. de Decize, Ni^v^e), fut fondé au vu' siècle par Léodebold, abbé de Saint- Aignnn, sous l'invocation de Saint-Pierre, mais il prit le nom de Saint-Benoît, quand, dans le m^.mc siècle, des reliques du saint patriarche y furent transférées. Ce fut ce précieux dépôt qui lui valut au Moyen-Age la prééminence sur tous les monastères bénédictins du royaume de France. — Les Gesta prétendent que la règle de saint Benoit était inconnue dans nos régions, mais Dom Calmet (Dimsert. sur les Érêques de Toul, dms Hist. de Lorr., I, l), réfute .\dson et rappelle que Frothaire donna à Saint-Epvre la règle de saint Benoît (voir plus haut p. 96), et que, d'apWîS la charte de Numérion, l'abbaye de Saint-Dié suivit une règle mixte, formée des constitutions de saint Colomban et de saint Benoit (voir plus haut p. 80;. L'hagiographe a sans doute confondu les constitutions spéciales à Fleury-sur-Loire, avec la règle générale de saint Benoit.
(2) Archambaud était déjà depuis quelque temps à Saint-Epvre, lors do la fondation de l'abbaye de Bouxières, en 9136. En elTet, saint Gauzelin dit dans sa charte (Calmet II, clxxix) : « Et quia jam beati Àpri monasterium, in suburbio nostrae civitatis situm..., in pristinum redu-rimusslatum^supponitonobis religiosissimo abbate... Archiebaldo, per quem cuncia inibi, juxia regulam sancti Palris Benedicti, rite ordinata gaudebamus. » — Benoit -Picarl [op. cit., 30i) avance que cet Archambaud est le même que cet abbé de Fleury qui donna l'habit à saint Cadroé, premier abbé de Saint-Clémont de Metz (Acta SS. 0. s. B., Sec. F, p. 493), mais Dom Calniot (op. cit., I, 888, note m) lui répond que ce sentiment n'est pas soutcnahle, car Archambaud qui gouvernait le monastère de Saint-Benoît quand Cadroé y arriva, en fut fait abbé en 943 et le gouverna jusqu'en 958. Cette raison n'est pourtant pas absolument sans répli(jue.
(3) Charte du 11 octobre 930 (Ben. Pic, LXII ; Calm., II, clxxxi}.
CHAPITRK l. — SAINT GAirZELlN 153
faire restituer à Saint-Epvre les biens que des usurpateurs lui avaient enlevés. Moyennant la cession de quatre rillœ, il remit à l'abbaye vassale une rente annuelle qu'elle devait à TÉglise de Toul ; il lui reconnut aussi le droit de choisir son abbé parmi les profès de la maison et, comme gcige de vassalité, il lui imposa rolïrande annuelle de deux cierges de cinq livres, au jour de la Purification, de douze pains et de douze setiers de vin, à la Saint- Étienne ; le soin de fournir le logis aux hôtes qu'il lui enverrait, les hommes, les chevaux et les voitures quand l'empereur en requerrait pour ses expéditions : l'entretien des troupes en campagne et des hôtes au monastère restait à la charge de l'évôque-suzerain (1). Ces redevances n'étaient certes pas très onéreuses et l'on peut constater, par ce luxe de réglementation, toute la sollicitude de Gauzelin pour la réforme.
En 941, il unit au temporel de Saint-Epvre l'église de Colorabey (2) et, en 957, le prieuré qu'un pieux serviteur de Dieu, Arnoud, venait de fonder à Bainville, sur les bords de la Moselle, et qu'il avait dédié au Divin Sauveur et à saint Maurice (3).
Pour assurer la perpétuité de ses actes, le saint évéque, dans les conclusions de ses diplômes employait tour à tour la prière et la menace, la considération du bien des âmes et la crainte du Souverain Juge. 11 ne dédaignait pas pour cela l'appui des puissances d'ici-bas et, en 948, il fit confirmer par Othon les mesures qu'il avait prises pour la réforme de Saint-Epvre (4). Il avait procédé de môme, en 936, pour une autre fondation, non moins chère à son cœur (5).
(1) Ibid.
(2) Charte du 17 décembre Dil, dans Calmet, H, clxxxvii et Gall. Christ.^ XIII, inst., 453. — Colombey, arr. de Toul, M.-et-M.
(3) Charte du 24 octobre 957, dans Calmet H, ccvi ot GalL, ibid., 455. — Le prieuré de Bainville-aux-Miroirs ;c. de Haroué, M.-et-M.) fut réuni de bonne heure h la menso conventuelle de l'abbaye Saint-Epvre. Les religieux de ce monastère furent coUateurs et curés primitifs de cette paroisse jusqu'à la Révolution.
(4) Charte du 3 août 948, dans Calmet, H, cxcii.
(5) Charte du 13 janvier 930, dans Calmet, II, CLxxvm et Gall. Christ., ibid., 4;i5. — Sur Bouxières-aux-Dames (c. de Nancy-Est), abbaye, puis chapitre noble, voir Lepage, Vabbaye de Bouxii'res, dans Mém. Soc. Arch. Lorr., 1859.
Au sommet d'une colline escarpée qui domine la vallée de la Meurthe, s'élevait un autel dédié à la Mère de Dieu, jadis instrument de miséricordieuses faveurs et centre de dévots pèlerinages. Mais les années avaient passé, les voies de Bouxières restaient silencieuses et l'autel était en ruines. Gauzelin, attristé de cet abandon, rêva d'établir sur cette montagne bénie un cloître de religieuses (1).
(1) Ces détaUs sont empruntés à la charte de fondation (cf. note précédente) ; mais, à côté du récit historique, se sont développées de curieuses légendes.
On attribua la fondation de l'abbaye à une aventure de chasse d'Hardrade. frère de saint Gauzelin. Poursuivant un sanglier sur la montagne où s'éleva Bouxières, il le vit se jeter dans les halliers ; comme les chiens jappaient sans oser avancer, il s'approcha et vit un autel démoli. Intrigué par cette découverte, il manda le tout a l'évéque : une enquête futcommencée et apprjt que cet autel était le reste d'un sanctuaire de la Sainte Vierge etc. (Calmet, I, 890 et sq.).
L'imagination populaire ne se contenta point de cette première légende : elle travailla comme toujours et en produisit une seconde, beaucoup plus merveilleuse, que les Dames de Bouxières insérèrent dans leur Bréviaire : en voici des passages, d'après l'abbé Guillaume. {Histoire du culte de la Sainte Vierge en Lorraine. Nancy, Hinzelin, I, p. 9.)
« Pendant une nuit que ce cher serviteur de Dieu (saint Gauzelin) reposait dans son lit, la Sainte Vierge, environnée d'une grande lumière, lui apparut et lui dit : « Gauzelin, dormez- vous ? ». Pour lui, bien éveillé et ébloui de cet éclat de lumière, il s'écria: « Mon Dieu ! qui me procure une clarté si vive? » La Sainte Vierge lui dit : u Je suis la Mère de Jésus-Christ. — Que me demandez-vous, ma Souveraine ? » répliqua le saint évéque. La bicnheurense Mère de Dieu lui dit : « J'ai entendu votre prière et, comme vous me l'avez demandé tant de fois, je veux que vous me fassiez bâtir un temple, n Saint Gauzelin ajouta : u En quel endroit voulez-vous que je lofasse bAtir? — Demain matin, dès le lever du soleil, vous prendrez vos chiens et, dès que vous serez arrivé au bois, une biche d'une grande blancheur paraîtra devant eux ; suivez-la et où elle s'arrêtera et creusera la terre avec son pied, c'est là que je veux que vous fassiez bâtir un temple en mon honneur. » Après ces mots, Marie disparut.
(( Dès le lendemain matin, saint Gauzelin se leva, prit ses chiens et se rendit vers la forêt. Et comme la Sainte Vierge le lui avait annoncé, une biche blanche se présenta devant ses chiens, qui la poursuivirent, ainsi que saint Gauzelin, jusque dans le bois qui était au-dessus du village qui se nomme encore aujourd'hui Bouxières. La biche alors, s'arrétant et enfonçant son pied dans la terre, indiqua l'endroit où l'église devait s'élever, puis disparut sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. — Le prélat accomplit Tordre de la Reine du Ciel et la consécration en fut faite miraculeusement par Notre-Seigneur lui-môme. »
Les Gesta (SS., VIII, 640) et, d'après eux, Benolt-Picart (op. cit., 305), disetit que cette colline appartenait alors à l'ICglise de Metz et qu'elle fut acquise, par saint Gauzelin, par voie d'échange. Mais la charte de fondation ne dit rien de cette particularité.
Ce qui rend l'assertion des Gesta encore plus douteuse, c'est que l'évéque de Metz qui aurait fait cet échange de Bouxières contre le bâton de saint Pierre,