CHAPITRE II. — SAINT GÉRARD
L'imagination s'est plu, comme d'ordinaire, à broder sur ce facile canevas : une légende s'est formée, prétendant que Marie, ellemôme, apparut au prélat sur ce chauve sommet et lui ordonna de lui dédier un temple sur ces hauteurs qui désormais porteraient le nom béni de la colline de David (1). Malheureusement, pour Sion, plus encore que pour Bouxiôres, les documents contemporains sont très discrets et le parti le plus sage est de chercher l'origine de ce pèlerinage dans les faveurs que la Vierge puissante ne se lasse point de distribuer en ce lieu.
En même temps qu'il érigeait le chapitre de Saint-Gengoult, Gérard rebâtissait, sur de plus vastes proportions, Saint-Etienne, déjà tant de fois démoli et tant de fois relevé. Cette reconstruction fit époque et longtemps le saint évéque passa pour le fondateur de l'église actuelle (2) ; mais ceci ne peut se soutenir : l'édifice du x'' siècle a pu servir de point de départ pour tes travaux postérieurs, mais un examen, môme superficiel, atteste qu'il a complètement disparu. Gérard orna sa nouvelle cathédrale de peintures et de sculptures ; il l'enrichit d'objets précieux et il eut la consolation d'en faire la consécration dès Tannée 981.
Les trésors qu'il prisait au-dessus de tous les autres, c'étaient les reliques des saints : aussi, ne reculait-il devant aucune
giale Saint-Georgos (la statue a été modific^o, depuis qu'elle est exposée à la
cathédrale) el dans le type primitif de la statue de Notre-Dame de Bon-Secours,
k Nancy, s'il faut en croire Pierre de Blarru {Nancéide, Edit. Schfttz, H, 1. VI,
« Virginis aima Deo quœ prœbuit ubera nato. »
Mais cotte habitude de représenter ainsi Marie ne prit naissance, chez nous, qu'il la fin du xiv' si«^cle. (Cf. Didrit. L'église de Sion à travers les siècles, dans Mëm. Soc. Àrch. Lorr., 18î)9.) Nous ne pouvons donc tirer de là aucun indice sur l'origine du sanctuaire de Notre-Dame de Sion.
Il est certain toutefois qu'avant celte statue de la Vierge-Mi'îre, il en existait une autre, dans la modeste chapelle de la colline abrupte.
Sur Sion, on peut consulter le P. G. Simonin (0 M I). Notice historique sur Notre-Dame de Sion, Nancy, Vagner, 1893, et les études de M. Didrit. —Le P. Simonin avait composé une Histoire tr^s étendue de Notre-Dame de Sion ; faute de ressources suffisantes, il a renoncé à la publier et il a déposé son manuscrit dans la bibliothèque du Séminaire de Nancy.
(1) On peut lire cette légende dans le P. Trouillot, liercelin : L'Histoire de Vancienne image miraculeuse de Notre-Dame de Sion. Nancy, Chariot, 1757, ch. m.
(2) De L'Aigle, Mémoires. — Ben. -Pic., Hist. de Tout, 317, etc.
démarche pour en procurer à son ép;lise. Widric nous rapporte qu'un prodige lui obtint de Thierry, évoque de Metz, un fragment de Tun des cailloux qui avaient lapidé saint Etienne (l)et, selon une tradition locale, ses pieuses instances lui auraient lait céder, par le métropolitain de Trêves, l'extrémité du saint Clou que la cathédrale de Toul se félicite de posséder (2). La châsse de saint
(1) Calmot, I, cLxxxv. — Thierry hésitant, Gérard aurait tracé un Irait avec l'ongle ot de la sorte divisé le caillou. — Celte relique fut, au xvi' siècle, déposée dans un tableau de saint Etienne, donné par l'archidiacre Nicolas Le Sane, avec une côte du saint martyr dont le duc Antoine lit présent à la cathédrale, le âO avril IJiiO (Ben.-Pic, Hist., 318).
(2) Je ne nie point rauthenticité du saint Clou ; mais je crains fort que l'on ne puisse faire remontera saint (îérard la po.s.session de ce précieux trésor. Widric est muet sur ce point, lui qui énumère pourtant, avec complaisance, les reliques acquises par son héros, et le culte du saint Clou n'apparaît dans l'Éj^lise de Toul que sous l'épiscopal de Henri de Ville (1409-14»'I6). Seules, les Schednlœ (Calmet, I, ccxx) mentionnent le fait : « Non modicam partem Clavi Domini ah urhe Trevirenai glorioae et miraculose in hac Ecclesia apportavit fGerardusJ. » Mais ce livre dos Schedulœ est de l^eaucoup postérieur et, d'autre part, il se tait sur l'obtention du caillou de saint Etienne : cette assertion ne seraitelle point le résultat d'une confusion? — Le Lectionaire de Henri de Ville (cité par Du Saussay et par Démange, op. inf. cit.) reproduit cette version des Schedula\ en l'enrichissant de nouveaux détails : l'évéque de Trêves s'appelait Brunon ; il aurait cédé à Gérard le corps de sainte Aprônc, et la séparation de l'extrémité du Clou se serait faite par un prodige analogue à celui du caillou de Metz. Or, c'était à Cologne, et non à Trêves, que siégeait alors un prélat du nom de Brunon et les reliques de sainte Aprône vinrent de Troyes et non de Trêves. Ces leçons de Henri de Ville n'ont donc aucune valeur histori(ïue : elles ne prouvent qu'une chose, c'est que le trésor de Toul possédait alors le saint Clou depuis un temps assez considérable pour que les notions de temps, de lieux et de personnes aient perdu de leur précision. Mais, à conclure de là «lue cette relique ait été obtenue par saint Gérard, il y aurait quehjuo témérité.
Il semble (jue, pour notre saint prélat, le même fait se soit passé que pour Charlemagne. Comme nos épiques ont rapporté au puissant Empereur une foule d'exploits dont il ne fut point l'auteur, nos légendaires toulois ont attribué à Celui qui fut notre plus grand évéque à cette époque, un certain nombre d'actions dont il n'est sans doute point responsable : la fondation du sanctuaire de Notre- Dame de Sion, la construction de la cathédrale actuelle et l'obtention du saint Clou.
De L'Aigle (Sléwoirea) semble croire (lue la précieuse reli(]ue remonte à saint (iérard. Ben«ll-Picard [Vie de saint Gérard et Hist. de Tout) imite le silence de Widric. Au .xyii* siècle, André du Saussay {De bipartito Domini Clavo trevirensi et ttiltensi crisis historien. Toul, Belgrand, 16G0) et M. Démange (Le saint Clou de Toul. Nancy, 1888) ont tenté d'établir l'authenticité delà tradition touloise: mais leurs arguments sont faibles. — Mgr Barbier de Montault {Le saint Clou à la cathédrale de Toul dans Mém. Soc. Àrch. Lorr.^ iHSi)) croit
mémo que notre relique ne provient pas de l'ancien clou de Trêves et adhuç
sub judice lis est.