CHAPITRE II. — SAINT GÉRARD
L'amour dont il brûlait pour FÉglise poussa Gérard, vers 894, à entreprendre le voyage de Rome pour y prier sur le tombeau du Prince des Apôtres. Quoique longs et pénibles, ces pèlerinages étaient alors assez fréquents : chaque année, la Ville éternelle et même la Palestine attiraient de nombreux fidèles, désireux de retremper leur foi et leur charité aux sources mêmes de la chrétienté.
Gérard choisit, parmi les clercs et les moines de son diocèse, douze compagnons, en Thonneur des douze Apôtres, et il partit avec eux, nous dit Widric (1), en procession, précédé de la croix et psalmodiant de saints cantiques. La modestie et la ferveur de sa pieuse caravane faisaient Tédiflcation de tous les pays qu'elle traversait. A Pavie, il rencontra saint Mayeul, abbé de Cluny, et saint Adelbert, évoque de Prague, et il put goûter les délices de la conversation de ces hommes de Dieu. Il dut sortir de ces entretiens encore plus ardent pour la défense de TÉglise et plus zélé pour le maintien de la discipline religieuse.
Son premier soin en arrivant à Rome fut de se rendre à la Confession de saint Pierre. Il eût bien désiré (c'est toujours son chroniqueur qui parle) célébrer le saint Sacrifice en ce vénéré sanctuaire : il en exprima le souhait, mais on lui répondit que le pape seul et les cardinaux jouissaient de ce privilège.* II ne se tint pas pour battu: il recourut à Dieu, promettant par vœu de donner trois cents livres à la basilique Saint-Pierre, s'il obtenait cette faveur. Mais bientôt, humble comme il l'était, il reconnut qu'il y avait dans sa dévotion quelque vaine complaisance et il se repentit de son empressement ; il se disposait à dire la Messe sur l'autel de sainte Pétronille, quand il vit entrer dans l'église une troupe de soldats qui ne respectaient pas la sainteté du lieu ; aussitôt, n'écoutant que son zèle, il prit sa crosse et les chassa du temple, comme autrefois Notre- Seigneur. On comprend qu'un tel évêque
(1) Calmct, I, cLxxx. — Widric fine, cit.) el d'après lui, Bcnort-Picarl {Vie de saint Gérard, 32) nous disont que tout le voyage se fit en. procession. Il semble qu'il y ait Ih une pieuse exagc^ralion et que le chroniqueur ait (étendu h toute la duiiV du p«'lei'ina^<» la C(^rémonie <|ui avait si^nalt^ le départ et le retour de l'évéijue.
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ait été, à Toul, la joie des bons et la terreur des méchants. Jamais il ne recula, quand l'honneur de Dieu ou le bien des âmes fut en cause !
Vit-il le souverain pontife ? son historien ne nous le dit point. Peut-être le siège était-il vacant, car, à cette époque, plusieurs papes se succédèrent très rapidement: Benoit VII (f 984), Jean XIV (984-985), Jean XV (985), Jean XVI (986-996). Mais, il n'eut garde de quitter la Ville éternelle sans prier longuement sur la tombe de l'empereur Othon II qui était mort à Rome quelque temps auparavant (983).
Ces préoccupations de sa vive piété ne le détournaient nullement de l'administration spirituelle et temporelle de son diocèse et de son comté. Il obtint, en 968, la restitution de l'abbaye Saint- Martin-sur-Meuse, encore une fois usurpée, et il la rendit à son chapitre (1). Et, nous dit naïvement le diplôme, ayant trouvé dans ce monastère plusieurs coutumes louables, il voulut que les moines ajoutassent à ces observances la pratique de se laver les pieds en commun tous les samedis, et il constitua une rente qui permît aux religieux de faire une honnête collation après cette cérémonie. Son but, il nous l'apprend lui-même, était de porter les moines à entretenir entre eux les relations les plus fraternelles et à suivre les exemples que le Sauveur nous a donnés.
Il voulut aussi créer de pieux rapports entre les chanoines de sa cathédrale et les Bénédictins des deux abbayes touloises, et maintenir ainsi dans son chapitre la pratique de la vie commune. Il fonda, dans cette intention, des prébendes à Saint-Etienne et il les attribua à des religieux de Saint-Epvre et de Saint-Mansuy. Puis, il décida qu'à certaines fêtes, chanoines et moines se réuniraient, soit à la cathédrale, soit dans l'un ou l'autre des monastères suburbains et chanteraient ensemble les louanges du Seigneur. L'institution de ces prébendes ne dura point; mais, durant de longs siècles, jusqu'à la tourmente révolutionnaire, le chapitre et les abbayes fraternisèrent ainsi dans la prière, selon le vœu du saint prélat.
(1) Diplôme d'octobre 968 (Calmet, II, ccxxiv).
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Gérard donna aux chanoines, pour fonder son anniversaire, le village de Tranqueville (4) ; il renonça aux offrandes que ses prédécesseurs exigeaient à chaque installation ; il confirma au chapitre la possession des villœ, des manses, des dîmes et de l'immunité dont il jouissait, et il lui reconnut une complète autonomie pour l'administration de ses biens, la collation des prébendes et l'élection des dignitaires, le primicier, le doyen, le chantre, le bibliothécaire et le trésorier (2).
Il serait intéressant de connaître quels ouvrages Grimbald, le bibliothécaire, avait alors dans sa librairie. Mais nous n'avons sur ce point aucun renseignement et nous pouvons seulement nous en former une idée approximative par le catalogue de la bibliothèque d'Adson, l'abbé de Montiérender. Le voici, tel qu'il nous a été transmis par l'un de ses religieux (3) : VIsagogue, de Porphyre ; les Catégories d'Aristote, de saint Augustin et d'un autre auteur anonyme ; la Rhétorique de Cicéron ; le Commentaire de Servius $ur Virgile; deux Térences ; le Poème pascal, de Sédulius ; le Traité de saint Ambroise sur les Sacrements ; la Vie de saint Jean l'Auménier; le Commentaire de Moridach (?) sur Donat ; le Catalogua des comédies de Térence; une Explication des Églogues et des Géorgiques de Virgile; Euticius(?); un opuscule, intitulé Martinellus; deux glossaires ; le Traité de Bède sur la Métrique; VHistoire de Fréculphe, de Lizieux ou de Luxeuil ; un volume, intitulé Declinationes ; VEx-
position d'Haimon sur VEpUre aux Romains ; des extraits du livre de Pompeius Festus,
La bibliothèque touloise était peut-être encore moins riche, car, en 1050, Humbert, moine de Moyenmoutier, puis cardinal, se trouvant à Toul avec saint Léon IX, dut faire venir de son abbaye les
(1) Widric, dans Calmet, I, cxcii. — Tranqueville, c. de Coussoy (Vosges).
(2) Ibid. — Diplôme du 10 octobre 971, dans Gall. Christ,, XIll, instr,, 457. — Le diplôme donne lui-m^mc la liste do ces cinq dignitaires et nous les voyons signer tous les cinq au bas d'un diplôme de saint Gérard pour Saint-Mansuy, en date du 15 octobre 982 (Calmet, II, ccxxxvn).
(3) De diversù casibus Dervensis camobii (Mabillon, À. SS. 0. S. B., Il, 849- 8;i0). — H. Omont, Catalogue de la Bibliothèque d'Adson {Bibl. de l'École des chartes^ 1881, p. 157). — Pom Calmet {Bibl, Lorr., Adson) cite quelques-uns de ces ouvrages,
œuvres de saint Augustin, dont il avait besoin pour une discussion (1).
Nous sommes aussi pauvres en docuçients sur les écoles. Nous ne savons point qui prit la place d'Adson, lorsque celui-ci partit pour Montiérender. L'historien des Miracles de saint Gérard nous parle d'un enfant de la campagne qui, étudiant un matin, selon son habitude, la partie du psautier qui lui avait été assignée, fut subitement privé de l'usage de la vue (2). Il semble donc qu'il y avait à cette époque de petites écoles destinées aux enfants, écoles éminemment chrétiennes où les premières leçons de lecture étaient en même temps des leçons de religion.
Suivant la coutume, pour ne pas dire la loi de cette époque, Gérard fit reconnaître par Othon II, dès le début de son règne, en 973, les biens et les privilèges de son Église. S'il fallait en croire le Libellus de Successoribus sancti Hildulfi (3) et la Chronique de Saint- Mihiel (4), cette démarche aurait été déterminée par une usurpation du duc de Lorraine. Frédéric aurait construit un château à Bar, terre qui appartenait à l'évéché. Gérard aurait été se plaindre à l'empereur et le duc aurait reçu l'ordre d'abandonner au siège épiscopal deToul les abbayes de Jointures et de Moyenmoutier(o). Ce récit paraît être le résultat d'une confusion ou d'une erreur. Saint Gauzelin, nous l'avons vu, avait obtenu une sorte d'expectative de Moyenmoutier. Peut-être, à sa mort, Frédéric aura-t-il voulu ressaisir tous ses droits ; le nouvel évêque aura protesté et le conflit, s'il a existé, aura été porté au tribunal de l'empereur et définitivement terminé par le diplôme de 973. Quoi qu'il en soit, les deux cloîtres fondés par saint Hidulphe et par saint Dié perdirent à cette époque leur titre d'abbayes royales : ils devinrent des bé-
(1) Jc^rôme, Moyenmoutier, p. 29:3.
(2) Calmot, I, cxcix.
(3) Libellus, ch. X, dans Belhomme, Hiat. Med. mon., 19:S; dans Porlz, SS., IV, 91.
(4) Chron. S. Michaelis, c. VU, dans Pertz, SS., IV, 81. — Cf. .k^rùmo, op. cit., 188 et sq.
(5) Co qui justifie l'emploi que je fais du conditionnel, c'est que, ni le diplôme d'Olhon II, ni aucun autre ne parle de cette compensation de .Moyenmoutier pour Bar (Cf. Parisot, De prima domo, 41 et sq.).