CHAPITRE II. — SAINT GERARD
comble de la fureur, ils s'emportèrent en des menaces de mort. Un jour qu'il se trouvait à Manoncourt, dans le Vermois (1), ils soudoyèrent des séditieux qui mirent le feu à la maison où il était descendu. Il était alors à Téglise, abîmé dans la prière. Odelric pénétra dans le sanctuaire et, faisant briller son glaive, il lui demanda impérieusement de retirer sa sentence d'excommunication. Le saint demeura impassible et Tagresseur, vaincu par tant de grandeur d'àme, tomba à genoux, implorant son pardon. Ce que l'orgueil et la colère n'avaient pu extorquer, l'humilité et la soumission l'obtinrent.
Mais ce n'était qu'hypocrisie. Odelric, une fois absous, recommença ses intrigues : il fut excommunié une seconde fois et Dieu se chargea du soin de la vengeance. Il poursuivit, dans la famille du coupable, jusqu'à complète extinction, tant d'outrages faits à l'évéque et aux déshérités de la terre.
Les seigneurs de Midrevaux et de Pagny (2), près de Neuf château, entreprirent aussi contre les droits de l'Église de Toul et, plus loin, en pleine Champagne, Héribert, comte de Vitry, lui enleva Montiérender (3). Gérard ne put que protester et laisser à ses successeurs la tâche de les ramener à la justice et à la raison.
L'amour des pauvres fut toujours l'une des passions de notre prélat. Il céda à l'abbaye de Bouxières les églises de Pompey, de Dommarie, de Saint-Dizier, au village de Boudonville et plusieurs autres domaines (4) : il n'exigea en retour que des prières ferventes pour le salut de son âme et un banquet annuel qui serait servi à douze pauvres pour la prospérité de son peuple et de la sainte Eglise. Chaque jour il recevait des indigents à sa table, leur lavait les pieds, à l'exemple du divin Maître, les servait de ses
(1) Manoncourt-en-Vermois, c. de Saint-Nicolas de Port (M.-etM.).
(2 Midrevaux^ c. de Coussoy. — Pagny -sous-Mur eau, c. de Neufchâteau
(Vosges).
(3) Widric, dans Galmct, I, cxcn.
(4) Diplôme de date inconnue (968) (?), dans Calmct, II, txxxv. — Pompey, c. de Nancy-Nord. — Dommarie Eulmont, c. de Vézclisc (M.-ot-M.). — Le village de Saint-Dizier ou Boudonville, fut démoli au xvii* siècle, par Charles III, lops de la crc^ation de la nouvelle ville de Nancy ; et c'est en sa mémoire que la principale artère de la cité de Charles III porte le nom de rue Saint-Dizier.
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propres mains et leur rendait tous les devoirs de rhospitalité la plus empressée (1). Pendant une famine qui désolait le pays, il vida ses greniers et si le Ciel ne se fût mis de la partie, il eût été, nous rapporte Widric (2) , réduit lui-même au plus complet dénuement.
Sa sollicitude s'étendait aux voyageurs et aux étrangers. C'est pour leur venir en aide qu'il établit, non loin de sa cathédrale, un hospice qu'il confia à cinq chapelains, qu'il dota du dixième des revenus de l'évêché, que sa foi lui fit nommer la Maison-Dieu et qui, aujourd'hui encore, fait bénir son nom par ceux qui souffrent et par ceux qui ont faim (3). Il nourrissait en outre un grand nombre de Grecs, d'Ecossais et d'Irlandais, chassés de leur pays par la misère des temps. Il les rassemblait tous les jours, les partageait en deux chœurs et leur faisait chanter l'office divin, selon la mode de leur pays. Et quand l'un d'eux mourait, il se faisait un devoir d'assister à ses funérailles (4).
Une des grandes douleurs qu'il éprouva durant son épiscopat, ce fut de voir son diocèse et sa ville épiscopale en proie à l'une de ces pestes terribles, telles qu'il en sévissait au Moyen-Age (o). Ce n'étaient, écrit son historien, que gens décharnés, errant par les rues et les chemins, entre des moribonds et des cadavres ; les vivants ne pouvaient suffire à enterrer les morts. Et ceux qui fuyaient le fléau trouvaient les campagnes incultes ou dévastées et, après avoir échappé à la contagion, tombaient victimes de la faim. Emu de tant de misères, le bon pasteur résolut de désarmer la colère céleste. Il ordonna un jeûne de trois jours et une procès-
(1) Widric, dans Calmct, I, glxxxiii et sq.
(2) Un jour, il était en prières avant son repas, quand il entendit trois pauvres qui lui demandaient l'aumône. 11 sortit de sa chambre, alla chercher sur la table trois pains et queitiues morceaux de viande et les leur jeta par la fenêtre. En se mettant à table, quelle ne fut pas sa surprise de trouver à leur place les pains et les morceaux qu'il avait donnés. Il appela le maître d'hùtel et lui demanda s'il n'avait pas remplacé ce qu'il avait emporté. Et, sur les protestations de ce serviteur, il comprit que Dieu avait voulu, par un prodige, récompenser sa charité {Ibid., cLxxxiv).
(3) Voir plus loin. Livre V, ch. III.
(4) Widric, dans Calmet, I, cxc.
(o) Ihid,^ cLxxxvii.