L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE ET LE CHRISTL\N1SME
mangerez ou de ce que vous boirez; ni, pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. L'âme n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps que le vêtement? Regardez les oiseaux de l'air, ils ne sèment ni ne moissonnent ni n'amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu'eux? Et lequel d'entre vous pourrait par son souci ajouter une coudée à sa taille ? Et pour ce qui est du vêtement, pourquoi en êtes-vous en souci? Apprenez comment les lis des champs croissent. Ils ne travaillent ni ne lilent; cependant je vous dis que Salomon, même dans toute sa gloire, n'a point été vêtu comme l'un d'eux. Si donc Dieu revêt ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui et demain sera jetée dans le brasier, ne vous revêtira-t-il pas plutôt, ô gens de petite foi? Ne soyez donc point en souci, disant : que mangerons-nous? que boironsnous? ou de quoi serons-nous vêtus? Car ce sont les païens qui recherchent toutes ces choses. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin : cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroit. Ne soyez donc pas en souci pour le IciKiciiiaiii... ;i diaquc jour suflit sa peine. »
De telles paroles devaient dahonl gagner le co-ur (les liumbles et des déshérités, mais bientôt les hommes des classes supéi-ieurcs furent entraînés à leur tour. Leur culluic était non sculeuicnl littéraire
mais philosophique : ils ne virent aucun inconvénient à mêler les enseignements de la raison avec ceux de la foi', d'autant plus que sur plusieurs questions les deux doctrines concordaient merveilleusement.
L'une et l'autre notamment disaient que le grand obstacle à la perfection, c'était le corps, le souci d'acquérir et d'amasser pour les besoins du corps, tout ce qui nous attache aux biens matériels et à la vie présente, que le seul digne objet de nos préoccupations, c'était l'àme et sa destinée. Alors, les forces réunies de la philosophie it de la religion révélée engagèrent contre linstinct de vivre i)ar le corps et de vivre toujours plus amplement et plus sûrement une véritable bataille rangée. Elles furent aidées, il faut le dire, dans cette lutte par la lente désorganisation de l'empire romain, par l'instabilité des conditions, par les guerres et les calamités publiques de toutes sortes, par l'extinction progressive de l'industrie et du commerce, par le découragement qui gagnait tous les cœurs, par le dégoût croissant d'une vie de laquelle on ne pouvait plus attendre de joie sûre. Et c'est ainsi que le nom même de l'économie est oublié^, alors que les autres arts, comme la médecine et la mécanique, doivent être cultivés longtemps encore, bien avant l'oubli général de tout art et de toute science qui
1. Freppel : Lex Apologistes c/ii-c tiens au ii' siècle, t. I, p. 89.
2. Après Aristote nous ne le trouvons employé que par StoWe qui copie évidemment un texte antérieur.
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marque le commencement du moyen âge (du cinquième au septième siècle).
« Malheur à vous riches! » avait dit le Christ. « Heureux les pauvres en esprit! » Les Pères de l'Église interprétèrent ces paroles de deux manières difï'érentes. Selon les uns, elles imposaient au iidèle Tobligation stricte de vendre ses biens et de les remettre à la communauté. Selon les autres, il ne s'agissait que d'un détachement spirituel et d'une disposition du cœur à tout quitter et à tout donner, soit devant les sommations de la fortune adverse, soit à la sollicitation du pauvre.
« Nous apportons tout ce que nous possédons, nous partageons tout avec les indigents », disait saint Justin, (c Tout est commun parmi nous excepté les femmes » disait TertuUien. « La terre, écrit saint \mbroise, a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seuls la propriété?... La nature a mis en commun toutes choses pour l'usage de tous... La nature a créé le droit commun. L'usurpation a fait le droit privé. » Ainsi le vœu de Platon était en partie réalisé. Il y a eu dès l'abord un socialisme chrétien, comme il y avait eu un socialisme philosophique, l'un et l'autre fondés sur les mêmes principes. C'est de là que sont sorties les communautés d'hommes et de femmes qui se multiplièrent en Orient au quatrième et au cinquième siècle et reproduisireiil au sein du Clirisliauisme les
instituts Pythagoriciens de la Grèce antique. Le but de ces couvents était de s'associer pour mourir au monde et lutter ensemble contre Tégoïsme charnel. La pauvreté est, comme la maladie et l'esclavage, l'état d'élection pour le Chrétien. Saint Jean Chrysostôme en fait ouvertement l'éloge : « Rejetons donc les pensées charnelles. Quelles sont les pensées charnelles? Toutes celles qui font fleurir et prospérer le corps et compromettent l'àme; par exemple, la richesse, la mollesse, la gloire; tout cela est de la chair, c'est l'amour du corps. Ne prenons point plaisir à augmenter nos biens ; cherchons la pauvreté ; elle est le bien par excellence. Mais la pauvreté humilie? C'est ce qu'il nous faut! L'humiliation a beaucoup de prix pour nous. « Heureux les simples d'esprit! »... Veux-tu entendre l'éloge de la pauvreté? Le Christ l'a embrassée et dit : « Le fils de l'homme n'a plus où reposer sa tête. » ¥A s'adressant à ses disciples : « Ne possédez ni or, ni argent, ni deux tuniques ' »... Enfin Tertullien, s'élevant jusqu'à une vue plus générale encore des principes chrétiens, distingue avec raison entre l'an-
1. Homélie XV!II. Suint Basile reprend presque textuellement les expressions de Plolin. » Se séparer du monde, ce n'est pas s'en éloigner matériellement, mais c'est détacher l'âme de toutes les affections qui l'unissent au corps », c'est n'avoir ni cité, ni maison, ne posséder rien en propre, n'avoir pas de liaisons d'amitié, pas de biens, pas de choses nécessaires à la vie, pas d'affaires; ne point s'occuper de marchés, ignorer les sciences humaines, mais avoir le cœur prêt à recevoir les impressions qui lui viennent de l'enseignement divin. » Plotin, éd. Douillet, vol. III, p. 652.
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cienne et la nouvelle loi, Tune conforme à la nature, l'autre où la grâce renverse et surmonte la nature. « La force de lame augmente à proportion que le corps s'affaiblit. » Croissez et multipliez, était-il dit aux juifs. La santé et la richesse, voilà ce que leurs prophètes leur promettaient. Aujourd'hui ceux qui croissent et multiplient sont bons pour peupler la cité terrestre, pour faire vivre l'Empire et l'alimenter de nouveaux persécuteurs. Ils ne comptent pas dans la Cité de Dieu. « Aujourd'hui les pauvres sont bien heureux et la pauvreté de Lazare l'emporte sur la pourpre du riche ; aujourd'hui la langueur et la faiblesse sont les vraies forces'. »
Mais d'autre part, certains Pères cherchent à enlever à ces doctrines leur caractère révolutionnaire, en les interprétant dans un sens symbolique. « Comment faut-il entendre ces paroles : Vends ce rj}in lu as ? écrit Clément d'Alexandrie. Est-ce à dire (iiiil faut rejeter toutes ses richesses et renoncer à scni argent? Non,
1. De ta viduili'. — M. de Laveleye {Les Piogiès du socialisme, ]). 17) cite, sans indiquer les sources, les passagres suivants des l'crcs de lÉglise. « Le riche est un larron » (saint Basile). « La riche est un hrigand. Il faut qu'il se fasse une espèce d'égalité en se donnant l'un à l'autre le superflu. 11 vaudrait mieux que tous les biens fussent en commun » (saint Jean Chrysoslôme). << L'opulence est t'^ujours le produit d'un vol; s'il n'a été commis par le propriétaire actuel, il l'a été par ses ancêtres » (saint Jérôme). « La nature aétahli lacoinniunauti'-; l'usurpation, la propriété privée » (saint .Vtnliiolse,". « En bonne justice tout devrait appartenir à tous. C'est rini(|iiil.'' (jni a taii la propriété privée » (saint Clément).
mais chasser de son esprit les vains jugements sur les richesses, l'amour effréné de l'or, la souillure de l'avarice, les inquiétudes, les épines du siècle. Ce n'est pas une si grande chose que de n'avoir pas de richesses ! Autrement ceux qui sont dépourvus de tout moyen d'existence, qui sont jetés mendiants sur les chemins, ignorant Dieu et la justice de Dieu, par cette seule raison qu'ils sont accablés par la pauvreté, seraient les plus heureux et les plus religieux des hommes. Ce n'est point une chose nouvelle que de renoncer aux richesses et que de les répandre sur les indigents ; beaucoup, avant l'arrivée du Sauveur, l'avaient déjà lait, afin de se livrer à l'étude des lettres et d'une sagesse morte, ou afin d'obtenir par une vaine jactance l'illustration de leur nom : Anaxagore, Démocrite, Cratès... » Et le même auteur ajoutait avec i)lus de sens pratique peut-être que d'intelligence du vérital)lo esj)rit de l'évangile : « Ne vaut-il pas mieux que chacun, en conservant des richesses médiocres, évite pour lui-même l'adversité et vienne au secours de ceux qui ont besoin? Quel partage pourrait -il y avoir entre les hommes si personne n'avait rien'? » Il oublie que dans un couvent la communauté peut non seulement nourrir ses membres, mais s'enrichir et donner libéralement aux ])auvres, précisément parce
1. Clément (i"Alt'\andrip, cité par M. Janet dans rexcelleiit chapitre sur la Politique du Christianisme, vol. I de son Histoire de la science polilir/ue, p. 326.