La Scolastique
Plusieurs siècles s'écoulent pendant lesquels les activités sociales supérieures qui caractérisent la civilisation sont peu à peu paralysées. L'invasion des Barbares, la dislocation de l'Empire romain, le morcellement territorial et politique qui ouvre l'ère féodale, le pénible enfantement d'une société nouvelle fondée sur le servage, l'immobilisation de la propriété et l'universelle suprématie de conquérants armés, l'arrêt de toute circulation d'idées et de produits entre ces innombrables domaines toujours en lutte, enfin l'impuissance où est encore l'Église, elle-même très éprouvée dans sa lente croissance, de secouer le poids de la barbarie et de prêter à ce chaos de peuples en formation une conscience commune, telles sont les causes qui retardent pendant longtemps la reprise des études sur la richesse aussi bien que la renaissance de la richesse elle-même.
La réflexion économique, en effet, ne peut commencer que là où il y a une vie économique assez développée. Or, dans le domaine féodal primitif, soit dans le manoir rural, soit dans la ville autour du château de l'évêque ou du comte, il ne i)eut y avoir d'industrie,
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])arce que le serf ne travaille que pour la satisfaction (le ses besoins immédiats et de ceux de son seijj^neur, fort restreints les uns et les autres, et il ne peut y avoir de commerce, parce que ce sunités sociales rudiuienlaires vivent presque exclusivement du produit annuel de leur sol, qu'elles n'ont aucun superflu à vendre comme elles ne trouvent rien à acheter, que les services y sont rétribués au jour le jour en objets de première nécessité, <[ue la monnaie y est rare et les déplacements impossibles. Tout le temps que dure cet état de choses, c'est-à-dire jusqu'au dixième siècle, l'art économique est sans objet et reste oublié.
Du dixième au treizième siècle, l'état économique de IKurope change lentement. Aux seigneurs, les Croisades, le désœuvrement des châteaux quand les irôci's s'établirent et le développement des mœurs chevaleresques, aux habitants des villes, l'aisance, fruit de l'épargne et l'imitation de la classe dominante inspirèrent des goûts plus exigeants et des besoins plus variés. En fait de nourriture, d'ustensiles, de mobilier, de vêtements, d'armes et de parure, on voulut l'abondance et le choix. Les procédés de culture, d'élevage et de mouture se perfectionnèrent. La population s'accrut. De petits ateliers se multiplièrent dans les villes. Les artisans formèrent i)arlout des associations pour l'obtention des privilèges et s'atlVanchirent en grand nombre. Disséminés partout, mais restés en relation les uns avec les autres, les Juifs
DOCTK. ECO:fOM. ,'>
iiironL naturellement désij-nés i)ai- leurs aptitudes commerciales pour servir de dépositaires et de courtiers entre les producteurs et les acheteurs des difïerents pays. Banquiers, prêteurs sur gages, ils furent longtemps presque seuls en possession du numéraire. Bientôt les transactions devinrent plus fréquentes; les monnaies se multijtlièrent. Des marchés réguliers s'établirent, et quelques-uns prirent assez vite une importance considérable : pour ces assises générales du commerce, très avantageuses au seigneur chez qui elles se tenaient, des facilités furent accordées aux voyageurs, sous forme d'immunités de péage et de sûretés spéciales. Là\les monnaies de valeur et de qualité extrêmement diverses sont en présence ; des changeurs, Juifs le plus souvent, et, quand les Juifs eurent été expulsés, Italiens, ou, comme on disait alors, Lombards, sont autorisés à dresser leurs tables dans les foires; toutes les transactions aboutissent là. Le changeur est en même temps banquier ; pendant le temps de la foire, il est autorisé à prêter avec un intérêt de 15 p. 100. Il reçoit lui-même des dépôts et les fait valoir. Les pouvoirs féodaux frappés des avantages qui résultent de cette extension des affaires se montrent de plus en plus larges en matière d'usure ; à Montpellier, on admet que les chrétiens eux-mêmes reçoivent des intérêts jusqu'à ce que leur somme égale le capital prêté ; même facilité à Cahors, la ville favorite des Lombards. Mais les Juifs sont auto-
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risés à prêter à 43, et même, au quatorzième siècle, il 86 p. 100. En 1327, Charles IV le Bel enjoint » aux Italiens et oultremontains , presteurs et casseniers ^banquiers), de fréquenter les foires de Champagne à peine d'expulsion du royaume ». Pour les payements à distance, les lettres de change remplacent avec avantage dès le treizième siècle le transport alors périlleux des espèces métalli({ues. l'ne circulation permanente de produits de toutes sortes par terre et par eau devient nécessaire. Des compagnies de navigation fluviale se forment et ont, en échange des privilèges qui leur sont accordés et des l)éages qu'elles prélèvent sur les marchandises, l'obligation d'entretenir les passes, les quais et les chemins de halage. Les couvents et les seigneurs (^ui perçoivent des taxes au passage des rivières ou au croisement des routes sont de même tenus de réparer les ponts et d'entretenir les routes dans un certain rayon; une police des grands chemins et des rivages s'organise de la même manière. Des services accélérés peuvent alors s'établir enli-c des points éloignés, si bien (|iie l\u'is reçoit, cJHMjue semaine, des rives de la Manche, des voitures de poisson pour les jours maigres. De très bonne heure, sur les bords de la mer et des grands lleuves, surtoul dans le Midi, plus lard dans l'intérieur des terres, au croisement des routes anciennes, les villes deviennent des marchés pernuinenls pourvus de Ions les organes de la vie écono-
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inique, de maisons de dêptU, de change et de crédit ; de grands manieurs d'argent se forment dans certaines familles vouées à la pratique des affaires. Ces hommes deviennent indispensables aux souverains comme les légistes. Ils ligurent dans les conseils royaux. Ils comptent dans l'État. Ils passent des traités avec les cités maritimes, jusc^u'en Orient. A ce degré de développement, l'industrie, le commerce, l'administration financière devenaient de dignes objets de la science économique.
Les progrès dont nous venons d'esquisser le tableau ne s'étaient pas, comme on le pense, réalisés sans obstacle. Les épidémies et les famines étaient fréquentes au moyen âge et laissaient les populations décimées. La guerre ravageait trop souvent les champs, brûlait la maison du pauvre ; le marchand était, au moins par intermittences, en proie aux exactions, aux exigences indéfiniment multijjliées et arbitraires des compagnies privilégiées ou des seigneurs échelonnés sur sa route. Cet aléa suffisait pour entraver l'activité commerciale même aux meilleures époques du régime féodal. Mais ces obstacles, qui venaient de la nature ou des orages politiques, n'étaient rien à côté de ceux qui venaient de l'état den esprits. On ne connaissait pas alors les effets de la concurrence et, comme d'une part, les artisans n > savaient pas que la loyale fabrication et la production à bon marché sont les meilleures sources de bénéfices.
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comme, d'aulro part, les aelieteiirs étaicnl [>ius défiants encore (juils neiissent dû lètrc et disputaient à l'artisan même son salaire lé^àtime, lindustrie était entachée de fraudes ou découragée par les bas prix. L'opinion déniait au commerçant le droit de percevoir un gain pour les déplacements effectués et les risques encourus ; on voyait dans tout approvisionnement commercial un accaiiarement. et dans toute exportation d'aliments une menace de lamine. Les étrangers étaient vus d'un mauvais œil comme d'importuns rivaux sur les marchés même où Ion ne pouvait se passer d'eux. 01)ligés de subir la loi du préteur, les emprunteurs ne considéraient pas son gain comme équitable. Tout prêt rémunéré, toute vente à échéance était une usure. Les Juifs étaient méprisés et tra([ués. Les Lond)ards (jui les remplacèrent n'étaient pas ji!g(''s moins sévèriMUenl ni toujours traités avec plus d'indul-cnce par la populace aux jours d'émeute. Toute grande tortune non domaniale était réputée de source impure, et ([uel([ues bienfaits qu'ils répandissent auti>ur d'eux, les grands négociants, surtout les banciuiers. avaient (piehiiu' chose de néfaste. Le monnayage était, i)our les seigneurs, une source naturelle de revenu, comme l'exl)loitation du juif et du vassal riche quel ([u'il fut, comme la perce]tt ion de> taxes et amentles sur Icmms marchés, comme celle des di-oils judiciaires dans leui-friliuiiaux. industrie, commerce, tiuance, toute la vie
rconomique était tenue en échec par cet ensemble d'idées fausses.
Elles étaient si bien enracinées, si générales, qu'elles avaient passé dans la loi et que les pouvoirs civils avaient partout traduit en édits les erreurs de l'opinion. Les règlements des corporations ouvrières, sanctionnés par les ordonnances royales, cherchaient à assurer la bonne et loyale fabrication par mille prescriptions plus minutieuses les unes que les autres ; ils décrétaient Ihonnéteté ; ils interdisaient à un artisan de faire plusieurs métiers, obligeaient les ouvriers à travailler de jour sous les yeux du public, déterminaient jusqu'au plus petit détail les procédés de fabrication ; ils exigeaient enfin du futur ouvrier dix ou douze années d'api)rentissage, terminées par des épreuves compliquées. Si la concurrence n'avait |)as été rendue inutile par les tarifs obligatoires, elle eût été empêchée, soit par la limitation légale du nombre des ateliers et des métiers, soit par celle du nombre des maîtres et des apprentis eux-mêmes. Tout gain jugé excessif était défendu dans les opérations commerciales ; quand l'objet vendu ne recevait aucune modification de la part du marchand, le bénélicc autorisé était moindre encore. L'exportation des denrées de première nécessité était partout prohibée et l'importation entravée par des droits de douane excessifs. Le change était l'objet d'une surveillance étroite; chaque table de changeur devait être spécia-
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lemont autorisée au prix dune lourde redevance. Sauf au temps des foires, le prêt à intérêt devait se cacher sous les formes les plus variées et les plus ])réjudiciables à l'emprunteur pour échapper aux (•(lits contre l'usure. Bien avant le quatorzième siècle, (lès les premiers Capétiens, les rois de France altéraient le poids et l'aloi des monnaies ou exigeaient que les villes leur payassent de fortes rétributions annuelles pour être exemptées de ces pratiques si manifestement frauduleuses pourtant. La loi était donc d'accord avec les mœurs pour priver l'industrie et le commerce du plus grand nombre de leurs moyens essentiels de développement : en sorte que chacun de leurs progrès a été une victoire contre des préjugés et des institutions résolument hostiles.
La matière des discussions économiques auxquelles nous allons assister est là ; elle est avant tout dans ce conflit de i)lusieurs siècles entre les besoins de l'industrie et du commerce, entre les exigences d'une société de plus en jdus avide de bien-être et impatiente de s'organiser pour les grandes affaires, et les résistances de l'ascétisme coalisé avec la routine. Au poiiil (lo d('i>ait, nous ne ti-ouvoiis ([ue défiances, négalinns cl |iroliil)itions; au liMMUf les V(»ies s'aplanissent, la |M-u(liiction cl la circulaliiiii des richesses s'organisent et l'économie polititiue va naître.
(''est dans les éc(»les fondées par l'Ëglise piuir la f'iriiialiuii (les clercs, (•"esl-à-dirc des prêtres, écoles où
la théologie était le centre de renseignement, que les problèmes pratiques résultant de l'état social que nous venons d'esquisser se posèrent un à un. Us se posèrent donc en termes théologiques et les questions économiques y constituèrent un chapitre de théologie morale, de casuistique. 11 est vrai que, en lait, ces questions se présentèrent à partir du douzième siècle et dès que les ouvrages d'Aristote eurent été importés dans les écoles d'Occident, sous la forme de commentaires à certains passages de la Polili(jue et de la Morale de cet auteur signalés dans la première partie de notre essai. Mais il serait inexact de croire que c'est l'introduction accidentelle des ouvrages d'Aristote qui seule lit naître les controverses et inspira les doctrines soutenues par les docteurs scolasliques'. Les unes et les autres remontent beaucoup plus haut. Elles sont contemporaines de la constitution du dogme chrétien, nous allons le démontrer, et si les premiers théoriciens qui prirent l'initiative des unes et des autres ne firent pas une o'uvrc entièrement originale, ce n'est pas Aristote qu'ils suivirent, c'est la philosophie antique plus récente, en même temps que les livres sacrés, en sorte que les emprunts faits pendant le douzième et le treizième siècle à la politique d'Aristote ne sont que
1. Jourdain, dans son Mémoire sur les commencements de l'Economie politique dans les Écoles du moyeii âge (Mémoires de rAcadémic des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVIII, année 1874), n'est pas loin de professer cette opinion.
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les derniers en date — et i)as même les ])liis iinportanls — d'une série d'emprunts faits à la philosophie antique et ne servent qu'à donner une ampleur nouvelle à un débat ouvert six siècles auparavant.
On a vu que les premiers Pères condamnaient non seulement la recherche du gain dans le travail et dans le commerce, mais la propriété elle-même. Devant cette ferveur de spiritualité qui tendait à la suppression radicale de toute activité économi(|ue, le prêt à intérêt, le crédit^ qui est l'àme des affaires, ne devait l>as longtemps trouver grâce. Or, de même que pour la condamnation du gain dans l'industrie et le commerce, les Pères avaient été d'accord avec la philosophie, c'est lies ])hilosoph(>s qu'ils eniiiruiitèrcuil leur aversion ])our le prêt.
Il est \ rai (jue dans l'ancien et le nouveau Testament le louage de l'argent était défendu comme le commerce à tous ceux qui vendaient atteindre la vertu parfaite; et l'Église jugea cette défense assez, formelle ])our l'inscrire oflicicllemont dans ses canons réglant la roiidiiite des clercs'; mais des argunu'uls en laveur de cette interdiction, l'Écriture sainte n'en donnait pas : les écrivains ])aïens en donnaient. Xous n'avons pas besoin de rappeler l'argument d'Aristote, tiré de la stérilité de l'argent. Il était partout connu. l'Iaute avait lletri les banquiers et compare leui- profession
1. Dans le 11' canon (les apùliTs, dans le cMvm 17 dn Cuncil." «l'cutncnieine do Nicci'.
au plus vil des métiers, prètaut le retentissement du théâtre aux malédictions que le peuple romain lançait depuis des siècles à l'usure. Caton l'agronome avait dit : « Ce que c'est que prêter à intérêt ? Tu le demandes ! Demande alors ce que c'est que de tuer un homme ! » Cicéron, dans son Traité des Devoirs, avait constaté le mépris où les banquiers étaient tenus, à bon droit suivant lui. Sénèque s'était indigné guon vendit le temps et avait appelé les usures « sanglantes ». Pkitar({ue, au deuxième siècle après J.-C, avait écrit un traité pour déconseiller les emprunts ; il y avait dit qu'on ne peut prêter à intérêt sans dureté, comme on ne peut emprunter sans s'exposer à mentir. »< Quoi, ajoutait-il, vous êtes homme, vous avez des pieds, des mains, une voix et vous dites que vous ne savez de quoi vous nourrir! Les fourmis ne prêtent ni n'em- ]ii'unlent ; elles n'ont cependant ni mains, ni arts, ni raison ; mais elles vivent de leur travail, parce qu'elles se contentent du nécessaire. Si l'on voulait se contenter du nécessaire, il n'y aurait pas plus d'usuriers qu'il n'y a de centaures. »
Quand les premiers théologiens, non contents (le voir l'usure interdite aux clercs, entamèrent une polémique pour l'extension de cette défense aux laïques, ils puisèrent des arguments dans les auteurs que nous venons de citer. Lactance, qui l»araît avoir eu le premier cette pensée sous Constantin, fait ressortir comme Plante et Caton l'inhumanité
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et l'injuslice du prêt; rinhumanité, parce que le prêteur abuse de la détresse de son semblable ; l'injustice, parce qu'il prend une part du bien d'autrui alors qu'il devrait plutôt donner à autrui de son propre bien. Saint Basile reprend manifestement les idées de Plutarque : « Les emprunts sont une occasion de mensonges, d'ingratitudes, de perfidies... N'avez-vous pas des mains, etc. Imitez la fourmi et l'abeille qui travaillent et n'empruntent pas 1 Quant aux prêteurs, que font-ils, sinon s'enrichir des misères d'autrui, tirer avantage de la faim et de la luidilê du i)auvre, être inaccessibles aux mouvements do Ihumanité? Faire l'usure, c'est (voici la trace des idées d'Arislote) recueillir oii l'on n'a rien semé, c'est une cruauté indigne d'un chrétien, indigne d'un homme. » Saint Grégoire de Nysse vise la même idée quand il dil de l'intérêt : « C'est un enfantement que l'avarice a cunçu, que l'iniquité a mis au monde, où la cruauté a servi de ministre. » Ailleurs il s'approprie le mot de Caton. L'argument de la stérilité de l'argent est invoqué par saint Grégoire de Nazianze, par saint Chrysostôme. Le prêteur, dit le premier, moissonne où il n'a rien semé; quoi de plus insensé, dit le second, ([ue cette prétention à semer sans terre, sans pluie et sans charrue? « Retranchons ces enfantements monstrueux de l'or et de l'argent, tarissons cette fécondité emi)eslée 1 » Les Pères de l'I^gliso latine, sainf Ambroise, saint .léri'tme, saint Augusiin tiennent le même lan-
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gage. On se demande ce que les enseignements d'Aristole ont pu louruii' de nouveau contre le prêt aux Scolastiques du xiii" siècle, alors que les raisons principales, y compris celle d'Âristote lui-même, étaient déjà en circulation chez les Pères de l'Église. Les docteurs scolastiques n'ignoraient pas les écrits des Pères ; c'est là qu'ils ont pris ces raisons bien avant que les traductions arabes d'Aristote fussent connues en Occident. Nous ne savons par quel intermédiaire l'argument de la « vente du temps » parvint jusqu'à eux ; toujours est-il qu'ils le connurent, et ne l'empruntèrent pas à Aristote, puisqu'il ne se trouve que dans Sénèque.
C'était donc un sentiment unanime chez les théologiens du quatrième siècle après J.-C, que prêter de l'argent avec des vues intéressées était un acte coupable, contraire aux prescriptions de la morale philosophique et à plus forte raison de la morale religieuse. Nous allons en trouver une nouvelle preuve dans les législations du moyen âge, qui ne font que reproduire sur ce point les enseignements de l'Église.
Il y eut, de la part du pouvoir dans l'empire grec, de vives résistances. Un instant les Théologiens eurent gain de cause. Un empereur, Basile (867-886), promulgua l'édit suivant : c Bien que la plupart de nos ancêtres aient cru bon de tolérer le prêt à intérêt, peut-être pour limiter la dureté et l'inhumanité des préteurs, nous avons pensé que celte pratique est
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tout il fait indigne d'un Ëtat chrétien comme le mMre et en doit être bannie comme interdite par le droit divin; c'est pourqucji notre sérénité veut qu'il ne soit permis absolument à personne, dans aucune aflaire, de recevoir des intérêts, car nous craindrions par noire attachement excessif au droit romain) de violer la loi de Dieu. Si quelqu'un accepte le moindre intérêt, la ?>omme sera imputée sur le capital. » Mais le successeur de Basile, son (ils Léon le Philosophe, rapjxirla cette interdiction, à cause, dit-il, du débordement de perversité qui la rendait i»lus nuisible ([ue salutaire.
FJn Occident, dès 446, le pape saint Léon avait essayé de faire prévaloir sur ce point la solution des Pères. « Xdus ne voulons pas non plus, dit-il, laisser passer sans y pourvoir ce fait (|ue des gens, séduits jiar le désir d'un gain honteux, pratiquent l'usure et veulent s'enrichir en prêtant avec intérêts. Nous voyons avec douleur que cela arrive, je ne dirai pas à des clercs investis d'une charge ecclésiastique, mais à des laïcs qui veulent être appelés chrétiens; c'est pourquoi nous décrétons des peines sévères contre ceux ([ui auront été convaincus d'un tel méfait, en sorti' que toute occasion de pécher leur soit enlevée. » Mais, sans doute, faute d'une autorité temporelle assez forte [>our faire prévaloir cette décision, la répression de l'usure semble avoir langui en (Jccident pendant plusieurs siècles; elle se ranime dès qu'un pouvoir assez énergique
et assez étendu se dégage du chaos de la barbarie.
Charlemagne adopte sans réserve les solutions orthodoxes. « Il est absolument interdit, disent les capitulaires, de donner quoi que ce soit à usure (denrées ou argent). Non seulement les clercs, mais pas même les laïques chrétiens ne doivent demander des intérêts (une usure)». Qu'est-ce que l'usure? « Il y a usure quand on demande plus qu'on n'a donné... le prêt légitime consiste à ne rien demander en plus de ce qu'on a prêté. » L'usure se trouve par cette définition comprendre tous les gains résultant d'un crédit fait par le bailleur au preneur. Telle est bien la pensée de Charlemagne qui entend proscrire la cupidité, la recherche de la richesse comme choses coupables pour une conscience chrétienne. « Quiconque au temps de la moisson ou de la vendange achète du blé ou du vin, non parce qu'il en a besoin, mais par cupidité, achète par exemple deux deniers une mesure et la garde jusqu'à ce qu'il puisse la revendre quatre deniers, six deniers, ou plus — voilà ce que nous appelons un gain coupable. » Et il fixe le prix des denrées pour lutter contre la passion du lucre chez les marchands.
Charlemagne décrète évidemment ici comme évêque du dehors et d'après les enseignements de l'Église ; à partir de ce moment, une série de Conciles ou flétrit ou le plus souvent excommunie les prêteurs intéressés. Ce sont le sixième concile de Paris, le concile de
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Meaux, 845, le troisième concile de Valence, 800, un autre concile de Paris, 80O, enfin le concile général de Latran et le concile de Vienne. Celui-ci excommunie non seulement les prêteurs, mais les magistrats qui les toléreraient. Innocent III délie les emprunteurs de leur serment. La coutume sétant introduite de l'aire en quelque sorte la part du l'eu en permettant lusure aux juifs, déjà damnés, les barons tiraient de la présence des usuriers sur leur [wve de riches revenus. Le roi très chrétien, saint Louis, ne crut pas pouvoir sans péché suivre ces traditions. Comme on lui rei)résentait que le peuple ne peut pas vivre sans prêt, ([ue sans prêt il n'y a ni culture, ni industrie, ni commerce, ([ue les juifs, d'ailleurs déjà damnés, prêtaient à meilleur compte que les Lombards, saint Louis réi)ondit : « Je n'ai pas à m'occuper des prêteurs chrétiens et de leurs usures; il appartient aux prélats de l'Église d'eu connaître. » (On sait combien à cette époque la juridiction ecclésiasti(iue était étendue.) « Quant aux juifs, ajoutait-il, qu'ils renoncent à leurs usures, ou sortent de ma terre; je ne veux pas ([u'elle soit plus lougtenii)S souillée par ieui's infamies. » Kt il donne au baron le droit de conlis([uer tous les biens tle l'usurier dès que la preuve de sa culpabilité a élé faite : " Lt ])uis si doit estre puni/, jiar sainte Église por h»u péchié, car il api)arlient ;i sainte Kglise île cliasloier chacun pécheur de sou pêrliie. selon di-oit éi ri! en décrétales. » C'est sans aufuu doule dans le nir^iue
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cs[)rit qu'il larifie les marchandises de toutes sortes et édicté des peines « pour châtier ceux qui perçoivent de vilains gains ou par non sens les demandent et prennent contre Dieu, contre droit et contre raison. » Et saint Louis était, en effet, d'accord sur tous ces points avec son contemporain Grégoire IX, selon lequel, même celui qui prête à intérêts en vue d'une navigation ou d'un voyage pour une foire et se croit excusé par le risque encouru, doit être comme tout loueur d'argent tenu pour usurier'.
On voit donc que l'étude des ouvrages d'Arist(jte mis en circulation au treizième siècle ne pouvait contribuer en rien à la formati(jn d'une doctrine constituée dès le quatrième et constamment professée, depuis le neuvième, par tous les pouvoirs ecclésiastiques et civils. Mais nous devons nous demander si cette doctrine fut, comme on l'a pensé, la cause qui entrava le développement de la richesse au moyen âge, ou si elle-même n'est pas l'un des phénomènes de désorganisation économique qui signalèrent la
1. Nous avons fait de nomlireux emprunts pour les pages qui précèdent à la remarquable Introduction historique du livre de ïroplong sur le Prêt, 18d5. Nous avons consulté aussi : Levasseur, Histoire des classes ouvrières ; Pigeonneau, Histoire du commerce de la France, 1885; Cuningham, Croissance de Vindustrie et du commerce en Angleterre dans les temps primitifs et le raoïjen àije, 1890; Lamprecht, La vie économique en Allemcujne nu tnoijen «//e, 1886; luama-Sternegg, Histoire de l'Économie politique allemande, 1879; Cibrario, Histoire de l'Économie politique au moyen âge, 1839; Savigny, Histoire du droit romain au moyen âge, 1839; Eschbach, Introduction à r Étude du droit, IS.'iij.
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cliul(^ (le ronipii-c romain, etTet et cause tout euseinble.
Dans uue société iirospère et bien ortbuinéc, la richesse ne peut croître sans que les capitaux ne deviennent plus hardis et le crédit plus étendu, sans que, en d'autres termes, le taux de l'intérêt ne s'abaisse. Une société qui soufTre et qui meurt présente nécessairement le phénomène inverse. Dans la période de l'invasion des Barbares, le besoin d'argent étant de pins en plus vif chez les emprunteurs, les exigences (h'S préteurs tendaient à dépasser et dépassèrent de JK'aucoup le niveau moyen, qui était de douze pour cent dans l'empire. Or, nous observons que la ré|iulsion marquée par los auteurs pour h' prêt à iiib'n-l est, elle aussi, en raison dircclc (\o l'aggravation de la misère publi(|ue. lîlle rencontra plus de résistances dans l'empire d'Orient, qui jouit pendant longtemps d'une ])aix relative, ([ue dans l'empire tl'Occident. I^llc atteignit son maximum dans la société barbare, pendant les siècles les plus sondircs du moyen âge. t^lle dimiiuia au contraire à partir du moment où la société leodale s'oi-ganisant réunit une à une les conditions d'une soeiété civilisée. Klle s'alVaiblil tout à lait, n.uis l'avons vu, (juaud les aU'aii-i^s rei)rin'nl leur cours luu'mal, ;i la renaissance de la j)i'os[)('rit('' j>vd)li(|ue. lin général, les doctrines économi([ues sont un relie! de l'état social et révèlent les l)esoins ])lus ou ninins C(Uiscien ts de clia(| ne e|»ii(ph'. Ainsi, tandis (jue le crédit
90 HISTOIRE DKS DOi;TRIXES ÉCONOMIQUES.
continuait à être réprouvé, la propriété immobilière, pierre angulaire de la société féodale, après avoir été vivement attaquée par les docteurs ecclésiastiques, ne rencontre plus pendant toute la période d'organisation de cette société aucun contradicteur. Pour en revenir au crédit, il est beaucoup moins nécessaire à des populations ignorantes, exclusivement vouées à la petite culture qu'à des populations entraînées dans un mouvement commercial rapide. Le cultivateur pauvre voit nécessairement avec inquiétude les tentatives faites pour multiplier les sources de la richesse et mobiliser les produits : la puissance de l'argent lui fait peur. Les préjugés des populations rurales pendant la dislocation de l'empire romain et au cours du haut moyen âge sont précisément ceux que les philosophes conservateurs d'Athènes empruntèrent aux cités de lintérieur des terres, qui se trouvaient à une phase semblable du régime agricole. Ce sont ceux que devaient professer à l'égard des publicains et des hommes d'argent les montagnards et les pécheurs de la Judée, et il est tout simple que l'Évangile en ait reçu l'écho. Ainsi les deux enseignements antiéconomiques que la scolastique s'est assimilés, s'ils ont réagi sur la pratique, n'ont eu d'abord faveur auprès d'elle que parce qu'ils concordaient avec d'anciens axiomes pratiques tacitement établis au sein de populations rurales fort pauvres, et parce qu'ils dérivaient, en fin de compte, d'un même état social assez rudimentaire. Et,
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à luut prendre, ces préjugés ne sont peut-être qu'un cUVtrt inconscient de cette société pour lutter contre un mal réel, la rareté de l'argent et l'élévation excessive du taux de l'intérêt. Ceux qui les ont consacrés ne pensaient qu'au salut des âmes. Mais peut-être les lois citntre l'usure, accompagnées d'un pressant ai)pel au prêt charitable, ont-elles aidé le cliétif peuple d'alors à traverser moins douloureusement une crise financière de plusieurs siècles. Peut-être la réglementation des |»rix avait-elle sa raison d'être sur ces marchés extrêmement restreints, où l'action bienfaisante de la (•(jncurrence ne pouvait s'exercer. Peut-être enfin la réglementation des métiers a-t-elle servi elle-même à soutenir la confiance défaillante des acheteurs en même temps qu'à préserver l'industrie renaissante des tentations de fraude dont elle ne voyait pas le péril. Sans vouloir légitimer toutes les idées qui ont eu cours, jtar cela seul ([u'elles ont eu cours, on peut bien croire qu'elles étaient pour la plupart en harmonie avec les exigences de l'état social contemporain, et que l»Hr elles, l'empire romain agonisant, puis les futures nations européennes à leur période embryonnaire se sont tant bien (juc mal adai)tés aux conilitions dillicili's que la fatalité leur imp(»sait.
Li's liens (|ui attachent un enfant à sa chaise le préservent des chutes; devient-il assez, fort pour marcher seul, ils sont, pour lui, des entraves insui>portal)les. l'n iiiiiiiii'iil vint Mil les (loch-im's antiéconniui(ines
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dont nous avons dû marquer l'origine perdirent leur vertu, parce que Fétat social pour lequel elles étaient faites avait changé. 11 fallut alors qu'elles se transformassent elles-mêmes, opération d'autant plus difficile qu'elles étaient devenues des préceptes moraux et qu'elles empruntaient leur ascendant, non à leur utilité, mais au caractère religieux qu'elles avaient revêtu. Il est probable que la société européenne au moyen âge aurait eu beaucoup plus de peine et eût mis beaucoup plus de temps à secouer ces entraves, si elle n'eût rencontré un appui dans une tradition nt^i moins autorisée qui lui fut également léguée par la société antique, nous voulons parler du droit romain. L'idée d'un droit naturel extérieur au droit canoniijue, d'un droit lV)ndé sur les besoins de la société civile et sur ses conditions d'existence, diflerant en cela de la morale religieuse qui s'adresse à la conscience individuelle et n'a en vue que les destinées de l'àme, tel fut le levier qui servit à renverser les obstacles réunis par l'état social antérieur, l'autorité d'Aristote et les décisions (canons] des conciles.
Le droit romain eut dès l'origine un grand prestige aux yeux des barbares. Dans la première année du sixième siècle, Théodoric, roi des Ostrogoths, publie sous le nom à'Édit un code tiré du code de Théodose, des nouvelles et des sentences du jurisconsulte Paul. Alaric, roi des Visigoths, rédige cinq ans après (506) son Bréciaire, fait d'emprunts à diverses collections
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de lois impériales. Dans la Haute-Alsace, la Bourgogne et la Franche-Comté se trouve en vigueur vers le même temps un recueil ànsdogxxe {/iespons uni Pupinnï). Au milieu des désordres et des agitations qui éprouvèrent pendant les siècles suivants les populations de ritalie, elles ne cessèrent pas d'être régies par les lois romaines. Un sommaire du droit romain selon les instilulions de Jiislinicn (BmchyloQiis ou abrégé) est rédigé en 1100 par un auteur incertain, mais qui pourrait bien être un des premiers maîtres de droit des écoles nouvelles, Irnér'ms. C'est alors, en eil'et, que se fondent à Bologne, à Padoue, à Pise, à Vicence, à Vercelli, à Arezzo, à Ferrare, ;i Xaples, à Modène, à Plaisance, à Reggio, à Pavie et ii Turin des universités dont le principal objet est l'enseignement du droit romain, et Irnérius occupe une chaire à Bologne. Fn France, saint Lanf'ranc, vers le milieu du onzième siècle, donnait des leçons de di-oit romain à l'abbaye du Bec en Normandie, et saint Anselme fut son élève. Quand les universités naquireiil, à Montpellier, à Orléans, à Paris, le même enseignement y eut sa place à C(Mé du droit canonique, et il y conserva une telle vitalil('' ([ue le pape llonorius III le mit à l'index en 1220, à l'université de Paris, en raison du tort croissant ([u'il faisait à son rival'.
1. Sd\i^i\\ {Histoire (I II droit ntinain au moyen âge, tradmliMH tiMiiraUc, l'aris, 1839, I. 111, cliap. .\.\i, § 136 et suivants) rappui'lt^ (liif saint liiTiiani, vers le milieu du diiuzieiuc siècle, se [ilaiijiiait
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C'est ainsi que s'explique la connaissance qu'ont les docteurs scolastiques du droit naturel invoqué par les jurisconsultes romains. Nous comprenons maintenant comment l'idée leur vint d'une distinction entre ce qui est bon ou mauvais pour l'intérêt du prince ou de l'État, et ce qui est innocent ou coupable selon les prescriptions de l'Eglise. Nous pressentons qu'un champ libre va pouvoir s'ouvrir ainsi aux premiers tâtonnements de la science économique à côté du domaine inviolable de l'orthodoxie.
De Vindustrie et du commerce. — « C'est dans le sens le plus rigoureux que les docteurs scolastiques décidaient toutes les questions de casuistique morale auxquelles la pratique du négoce pouvait donner lieu. Ainsi, pour nous borner à quelques exemples, ils autorisaient la société de commerce à condition que le gain et la perte fussent partagés entre les associés; mais ils la réprouvaient comme n'étant qu'un contrat usuraire, dès que le bailleur de fonds stipulait la participation aux bénéfices et non aux pertes. Raymond de Pennafort (1175-1275) se montra plus sévère : il frappa d'une réprobation commune tous ceux qui
que dans le palais du pape on étudiait plus les lois de Justinien que celles du Seigneur. Tel est, dit le savant historien, l'esprit qui préside aux interdictions comme celle que nous venons de mentionner. Quand, à partir de 1220, le droit romain cessa d'avoir ses chaires spéciales, les professeurs de droit canon durent en faire entrer les éléments dans leur cours et ainsi son influence ne cessa pas de se faire sentir aux Théologiens.
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achètent des denrées pour les revendre à un prix ])lus élevé que celui auquel ils les ont achetées. Il ne faisait d'exception qu'en laveur des artisans qui avaient transformé par leur travail la matière première, le fer, le plomb ou le cuivre, (Qu'ils avaient acquis: il leur permettait comme rémunération de leur peine de bénéticier sur la revente^ ». Saint Thomas (1225- 1274), entré dans l'ordre de saint Dominique à l'époque de la plus grande renommée de Raymond de Pennal'ort, allait, en un sens, encore plus loin que son prédécesseur. Le commerce, selon lui comme selon les anciens, a, envisagé en soi, quelque chose de honteux, parce ({u'il n'implique pas nécessairement une lin iumnéte et que la recherche du gain est son essence. L'auteur delà. Somme soutenait seulement ([ue cette lin peut être subordonnée à une fin plus noble, que le commerçant peut chercher le gain pour entretenir sa famille, ou pour venir en aide aux pauvres, ou;jo?^rse?'tv'7' ■sa patrie. Dans ces cas divers, l'innocence de l'intention innocente l'acte, le gain devient licite dès (jue sa destination ultime est bonne. Or, la raison universelle, dont la loi naturelle n'est que le rellet, nous inspire <'lle-même les aft'ections sociales et le souci des intérêts publics. Ce que la loi positive autorise comme conforme au bien de l'État est, par cela même, conforme
l. Mémoire sur les CommeiicemenU de V économie poliUque dans les Écoles du moyen àf/e, par Charles Jourdain. Mémoires de r Académie des hiscripliojis et Belles-Lettres, tome XXVI il, année 1874.
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à la loi naturelle et par suite à la loi de Dieu. L'Église ne peut le condamner abs(jlument, bien qu'elle puisse conseiller au chrétien de rechercher une perfection plus haute.
Henri de Gand' (12-20-I29o) utilise cette distinction sans s'y référer expressément : « Quoi, s'écrie-t-il, faudra-t-il donc envelopper dans le même anathème tous ceux qui se livrent à des opérations commerciales ? Assurément non. Il est vrai que saint Chrysostôme condamne ceux ([ui achètent des denrées pour les revendre purement et simplement, sans que la marchandise ait éprouvé aucune transformation ; le grand Saint les compare à ces trafiquants que Jésus- Christ chasse du temple! Mais n'est-il pas juste de tenir compte des changements que les denrées subissent entre les mains des négociants qui les achètent pour les revendre, changements de lieu, changements de temps, changements de condition? Telle marchandise est vendue à vil prix dans le pays où elle abonde, qui se vendra fort cher dans un autre pays où elle est
1. Henri de Gand est ini bon exemple de l'influence des juristes. 11 avait commencé par repousser leurs solutions. « il ne faut pas demander, avait-il dit, aux juristes, si ce contrat (le contrat de vente) est inique ou légitime, c'est aux Théologiens et aux Philosophes qu'il faut s'adresser. » Et il déclarait que le vendeur qui ne fait subir aucun travail à la marchandise est un de ces marchands que le Christ chasse du temple. Vers la fin de sa vie il professa comme on le voit une opinion différente, sous l'influence de ces mêmes juristes dont il avait récusé la compétence. Cf. Troplong. Du Prêt, p. 113.
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rai-e. Le commerrant. ({ui a pris suin de la traiis|iorli'i'. est en droit de la vendre ce (ju'ellc vant. ([n()i(|ii'il Tait payée moins cher: car, outre le prix d"ac(|uisitiiin. laclieteur doit lui rembourser les frais de transport. Ainsi de même l'artisan qui a forgé une barre de fer doit recevoir à la fois le jn-ix du métal et le prix de son travail. »
Mais Duns Scot (1274-1308; reprend la distinction de saint Thomas. « Il est utile à l'État d'avoir des d(''[)ositaires des choses vénales qui les tiennent à la disposition de ceux qui en ont besoin et veulent les acheter. Plus encore, il est utile à l'I^tat d'avoir i]('<' c(juvoyeurs des choses nécessaires dont telle ou telle nation est dépourvue, quoiqu'elle ne puisse s'en passer. Il s'ensuit que le marchand (jui apporte une chose iriiiic nation où clic nboiidc à une nation où clic l'ail défaut, ou ([ui couser\e celte chose après l'avoir achetée, de façon ([uelle soit à la portée de f[ui veut rac({uérir, fait un acte utile à l'Ktat '. » L'utilité pid»li(iuc justiliedonc, aux yeux de Duns Scot, un acte (|iii, pris en soi, n'est pas conforme à la perfection de hi morale chrétienne.
(lille (le Itome lUiort en 1316\ dans son livre imité de celui de saint Thomas sur la Direction morale des jirirtces (De regimine principum), se place hardiment au point de viu' do la raison nalurelle pour juslilier