Cité par Jourdain, p
104 HISTOIHK DES DOCTHINKS Ér.ONÛMIOUES.
la nature du péché d'usure, parce qu"ils trouvent les usures permises ou du moins non interdites directement dans leurs lois, ils disent quelles ne sont illicites que parce qu'elles sont défendues par le droit caiKui, c'est-à-dire par l'Église : tout au contraire, les lois (le l'Église ne les défendent que parce qu'elle sont illicites en soi. »
L'opinion des légistes devait prévaloir. Les contractants, pressés })ar la nécessité, avaient trouvé plus d'un jjiais pour éluder les lois sur le louage de l'argent. Ces contrats clandestins faisaient plus de mal que des prêts permis, mais sagement réglementés. Les i)ouvoirs publics cédèrent peu à peu au torrent. Pliili])pe le Bel édicta, à une année de distance, des lois contradictoires sur la matière (^1311-1312). Mais Philippe VI de Valois prit l'engagement, en 1332, de ne lever ni faire lever aucune amende à l'occasion des usures qui ne dépasseraient pas un denier la livre par semaine. « En cet article, disait-il expressément dans son ordonnance, les prélats n'octroient, ne contredisent l'J /^îr.fe///; mais nous faisons fort qu'ils n'en lèveront nulles amendes '. » L'Église d'ailleurs sentait que ses intérêts étaient comj)romis de la manière la
i. On ne comprend cette expression de la part du roi de France que si on se rappelle l'étendue qu'avait alors la juridiction ecclésiastique. Toute personne laïque dont la propriété donnait lieu à contestation de la part d'un clerc, était citée et obligée de comparaître devant un tribunal ecclésiastique. Dans une contestation entre deux laïciuos, l'une des parties pouvait toujours évoquer
LA SCOLASTKJLK. lOo
plus grave par les interdictions qu'elle avait sanctionnées : Gerson l'avoue : « Dieu juste, s'écrie-t-il, qui ne sait que l'usure doit être extirpée? Mais il serait bon de dire dans quel cas il y a vraiment péché d'usure, afin que l'on ne confondît pas le juste avec l'impie et que l'on ne qualifiât pas d'usuraires certains contrats parfaitement légitimes, et que, par une rigueur mal entendue, on ne s'exposât pas à compromettre les revenus mêmes de beaucoup d'églises. »
François de Mayronis revient au seul argument décisif par lequel ces prati(iues nouvelles pussent être jiisliliées. Il étend à l'usure la doctrine que saint ïliomas avait présentée à propos du commerce. " Il n'apparaît i)as, dit-il dans le Licre des sentences, que riisurc soit illicite en droit naturel. L'argent, objectel-ou, est stérile, et c'est pourquoi il ne doit pas produire (le IVuits. en sorte que l'on reçoive plus (juc l'on n'a prêté. Je réponds qu'au point de vue politique l'usage des choses s'apprécie par l'ulililé dont elles sont dans l'État. Les choses ne sont ni stériles ni fécondes en elles-mêmes, mais selon l'usage qu'on lient ou non en faire. Or, l'argent a des utilités multiples. '. La scolasti([ue adopte le point de vue des légistes ; l'ascétisme chrétien fait place à l'utilitarisme
l'atrairc (li'v;int la roiir ocrlt'>ia>;(i(|iio, cl (|iian(l lÉLrli>(' avait luoiioncé ranii'mii'. inêino on inatii're civilo, le juge st-cnlior tétait uldifTc (Jo contraindre le cunilamné à paiement par voie de saisie.
106 HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCONOMinUES.
païen'. Buridan invoque plus ouvertement les considérations d'intérêt général empruntées à la politique pure : « Il y a des cas où, dans un État bien réglé, l'usure doit être permise. Il y a des cas, en effet, où l'interdire cause plus de mal que la permettre. II y a des cas, au contraire, où, dans un État bien réglé, elle doit être interdite, parce que il y a des cas où la permettre cause plus de mal que l'interdire. En ce qui concerne ces interdictions et ces autorisations en politique, il faut procéder selon les diverses circonstances et tenir compte des lieux, des temps et des hommes^. » De la monnaie. — Les livres saints laissaient le champ libre aux opinions sur la monnaie, qui n'avait jamais revêtu un caractère religieux. Cependant, les
1. Quelquefois le désir de concilier l'un avec l'autre suggère de singulières combinaisons. Ainsi Durand de Saint-Pourçain considérant que, d'une part, le particulier ne peut emprunter ni prêter à intérêts sans péché, et que, d'autre part, l'État a intérêt à ce que les pratiques créditaires se multiplient, propose que l'État ouvre une sorte de banque et confie à un fonctionnaire la charge de présider au prêt public. C'est la Banque des travailleurs ou le Prêt au travail des socialistes modernes. Gerson, l'auteur probable de l'Imitation, plaide lui-même la cause de la tolérance en matière d'usure : « c'est, dit-il, un moindre mal qu'il faut supporter pour en éviter de pires 11 est constant qu'une pareille tolérance est conforme au verdict de la raison naturelle; ^'oserafs même dire que, le péché à part, elle est conforme à la loi de Dieu! Il est évident que le pape n'étant pas le maître immédiat des biens temporels, surtout des la'iques, ne doit pas casser les lois utiles établies pour la distribution de ces biens, utiles, dis-je, au point de vue civil, bien qu'elles impliquent un péché qui compromet la vie éternelle. »
2. Cité par Jourdain, p. 38. Nous traduisons nous-même sur le texte latin cette citation et les précédentes.