LA SCOLASTIQUE
scolastiques se bornent pendant longtemps à reproduire les raisons que donne Aristote pour expliquer son origine et sa raison d'Otre. Albert le Grand, saint Thomas, Gille de Rome ne nous fournissent qu'une paraphrase des passages de la Morale à Nicomaque et de la Politique^ où le stagyrite louche la question. La même doctrine inspire un peu avant le milieu du treizième siècle le curieux chapitre de V Image du mond'' : « Porquoi monnoie lut establie. » Reprise dans les écrits de saint Bonaventure, de Henri de Gand et de Duns Scot, elle a, vers la fin de ce même siècle, les caractères d'un lieu commun philosophique. Mais, malgré un passage signilicalif du jurisconsulte Paul, conservé dans le Digeste', on ne comprenait pas que la fabrication de la monnaie était, comme expression du crédit public, un acte d'intérêt général. Les seigneurs traitaient la monnaie comme une ferme, et saint Louis, dans ses elforts pour mettre en circulation une monnaie^ iri'éprochable , avait sans doute moins (Ml vue le relèvement du crédit public que la scrupuleuse ol)servation de ses devoirs de chrétien. C'est au quatorzième siècle, quand l'altération et les changements arhilraircs du laux de la monnaie devinrent une prati({ue constante de la royauté, que la philosophie scolastique, maintenant éclairée sur les
1. Livre XVIII, titre I". Paul a soin de signaler rintervcntiini nécessaire (le 1 État : la nioniiaic, dit il, doit C-liX' l'ra[iiiOo ile l'cinl>rcinle de l'État.
exigences de l'intérêt commun et les principes du droit public, sut s'élever au-dessus des considérations d'intérêt privé et d'honnêteté individuelle dans l'étude des règles qui président à celte importante fonction gouvernementale. Le -maître de la nation de Picardie (groupe d'écoliers venant de cette province et des Pays-Bas), qui fut recteur de l'Université de Paris en 1327, Biiridan, celui dont nous avons déjà recueilli les jugements lumineux sur d'autres objets, non content de résumer d'une manière magistrale les avantages que présente la monnaie pour les intérêts privés, montre nettement qu'elle est un service public. « Il n'appartient qu'au prince seul de régler la monnaie. Et, ici, nous prenons le prince non comme un homme , mais comme l'ensemble de ceux à qui il appartient de régir l'État. » « 11 n'est permis de faire en aucun cas quelque changement dans la monnaie eu vue dun intérêt privé. Mais il y a des cas nombreux oii des changements sont licites en vue de lintérêl général. » « Ainsi, quand la matière qui composait la monnaie, le fer par exemple, est devenue très commune, il est avantageux au public et par conséquent il est permis d'y substituer une autre matière plus rare. Le prince peut également, pour le même niolii'. changer ou le p(uds ou le titre, ou même tout à la fois le titre et le poids d'une pièce de monnaie. Ainsi r(m peut frapper de nouvelles pièces de menu métal ([ui aient moins de poids et par consé-
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«{Lient moins de valoiir que les anciennes, mais, ce qui n'est pas permis, cest d'attribuer la même valeur à des monnaies qui n'ont pas le même poids ni le même litre et d'opérer de pareils changements d'une manière arbitraire, sans qu'il doive en résulter aucun avantage pour la communauté. » Remarquons que ces réflexions, bien que présentées comme un simple commentaire d'Âristote, ont non seulement une haute portée, mais un caractère systématique. Buridan considère successivement dans la monnaie la matière, le poids, la forme, le nom et l'usage. Nous sommes enlin en présence d'une recherche vraiment scientifique.
Nicolas Oresme , précepteur de Charles V. mi)rt évéque de Lisieux en 1382, écrivit .selon les mêmes tendances un ouvrage spécial sur les monnaies. Origine de la monnaie, services qu'elle rend, aspects divers sous lesquels elle peut être envisagée, examen des circonstances et des conditions tlans lesquelles le changement en est légitime, telle est la suite des idées adoptées par l'auteur d'après Buridan. Mais il fait valoir avec plus de vigueur et d'éloquence que celui-ci le danger des altérations arbitraires. La monnaie n'appartient pas au prince, quoitju'elle porte son effigie; elle appartient à la communauté et aux particuliers dont elle est la propriété. En abaisser ou en élever le taux, selon qu'on reçoit ou qu'on paye, en altérer le poids ou la matière sont des actes de spoliation et de félonie. Ces actes se tournent contre celui
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qui les commet ; tout ce qui reste de bonne monnaie est rapidement enlevé du royaume ; le crédit et le pouvoir même du prince sont mis en péril : « car, dit Oresme, oncques la très noble séquelle des rois de France n'apprint à tyranniser, et aussi le peuple gallican ne s'accoustume pas à sujesion servile, et pour ce, si la royale séquelle de France délinque de sa première vertu, sans nulle doubte elle perdra son royaume et sera translaté en d'autres mains'. »
Cette manière toute laïque et naturaliste denvisager l'un des plus importants problèmes de l'économie politique ^ annonce la tin du moyen âge et l'approche de la Renaissance. Ici, le point de vue de l'utilité n'est pas seulement distingué du point de vue théologique, et le premier subordonné au second ; le premier point de vue domine ou plutôt reste le seul. 11 ne faudrait pas croire cependant que tel soit universellement l'étal des esprits. Si on lit les prédicateurs du quinzième siècle qui représentent assez fidèlement, comme de nos jours la presse, l'opinion de leurs contemporains, on y retrouve tous les préjugés antiéconomiques que nous avons signalés comme le point de départ de la