LA POLITIQUE DES INTÉRÊTS ROYAUX THÉORIE DE LA RICHESSE ARTIFICIELLE
Premier degré. — Le S3'stéme mercantile.
Mais ics pi't'occiiijations pliiln^opliinues no smit pas celles qui prévalent dans la politique réelle du seizième siècle et du siècle suivant. De grands l']lats se constituent alors; exaltés par la conscience récente de leur unité et de leur force, ils aspirent chacun de leur côté à l'indépendance totale. 1/art du gouvernement, perfectionné en Italie parla c(jnipélition di's factions dans clia(iue république et des républiques entre elles, est l'oruiulé pour |;i i)iviiiiéiv luis à Télat |»ur. sans mélange de vues morales ou religieuses par Machiavel (1469-1527), dont les ouvrages deviennenl le in-éviaire des ri»is. Ceux-ci prnlilml du j.resligr (|iie
les théories juridiques précédemment exposées leur confèrent; mais ils repoussent les limitations que ces lliéoi'ies prétendent leur imposer : ils personnifient les tendances des peuples à l'unité; ils sont TÉlat, et leur souveraineté ne connaît point de bornes. Entre eux une âpre lutte s'engage. Des armées permanentes pourvues d'artillerie s'organisent et exigent des sacrifices pécuniaires qu'aucune nation n'avait eu à faire depuis l'Empire romain. Le luxe des cours ouvre entre les princes un nouveau champ de rivalités et de prodigalités'. Ces dépenses énormes, des taxes les entretiennent, et c'est l'industrie, c'est le commerce, portés à un degré d'activité inconnue jusque-là, qui les acquittent. Ce sont aussi l'industrie et le commerce ([ui alimentent le luxe des cours. De là, la faveur des gouvernants pour leurs manufactures qu'ils perfectionnent à l'envi et pour leurs comptoirs lointains qu'ils multiplient et entretiennent attentivement. Dans cette lutte, il faut (jue toutes les forces nationales concourent au succès. La religion n'est plus considérée que comme une résistance que l'on brise ou un instrument dont on se sert. L'Église devient en France
1. Quelques faits donneront une idée de ce luxe. Les ambassadeurs vénitiens estiment à plus d'un million et demi d'écus par an la di'pense totale de la maison du roi de France, de la reine et de leurs entants, et affirment que la suite du roi dans ses voyages comprenait 8000 chevaux. La dépense de l'argenterie royale s'élevait, en 1540 au delà de 107 OuO livres. Henri II dépensait 1-200000 écus dans une fête. (Pigeonneau, Histoire du commeixe (le la France, pages 29, 58 et 182.)
un organe de l'État. L'histoire entre dans un âge d'or cl de fer, et l'Europe apparaît comme une lice où toutes les convoitises sont en conllit.
Combien de telles circonstances étaient propices à la naissance de réconomie politi(|ue strictement utilitaire, c'est-à-dire, en tin de compte, à la naissance de l'économie politique pure, c'est ce que l'esprit le moins rétléchi aperçoit sans peine. Alors s'établit le système (ju'on a appelé mercantile. expressi(Mi suprême de la rr^lr de l'utile en politi([ue selon les idées du temps. D'après ce système , la richesse unique d'un État est l'argent ou l'or monnayés : pour l'acquérir, il faut vendre beaucoup; pour le garder, il faut acheter le moins possible à létranger. Du moins on n'achètera à l'étranger que les matières premières, indispensables , sur lesquelles s'exerce l'industrie nationale et on lui cédera le moins possible de celles que le sol produit. Mais en revanche on cherchera par des tarifs habilement disposés à lui vendre h' plus possible des produits n)auufacturés chez soi sans importer aucun des ])ro(luils uiaiHifaclur('s chez lui. Aurez-vous à la tin de l'aunée [)lus vendu (|uaeheté, vous aurez plus d'argent; la balance du commerce sera en votre faveur; si vous avez jilus acheté (|ue veiulu, votre richesse sera diminuée daulanl. Le résultat linal dépend, nul n'en doute, de l'action gouvernementale. C'est à elle «luil a|iparlienl de susciter des niaiiuraelures et de régler jiar îles taxes l'eiilree
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et la sortie des inarcliandises et du numéraire. Le monarque est le i.;i*and régulateur de la production et de la consommation. Le trafic, libre autant que possible à l'intérieur, sera donc chargé de mille entraves à la frontière des États. L'édit français de janvier 1.572' donne une bonne idée de ce système.
« Afin que nos dits sujets se puissent mieux adonner à la manufacture et ouvrages de laines, lins, chanvres et fillaces qui croissent et abondent en nos dits royaumes et pays, et en faire et tirer le profit que fait rétranger, lequel les y vient acheter communément à petit prix, les transporte et fait mettre en œuvre et après, apporte les draps et linges qu'il vend à prix excessifs: avons ordonné et ordonnons qu'il ne sera dorénavant loisible à aucun de nos dits sujets et estrangers, sous quelque cause ou prétexte que ce soit, transporter hors nos dits royaumes et pays aucunes laines, lins, chanvres et fillaces. Défendons aussi très expressément toute entrée en cettuy notre dit royaume de tous draps, toiles, passements, et canetelles d'or ou d'argent, ensemble tous velours, satins, damas, tafTetas, camelots, toiles et toutes sortes d'étoffes rayées ou y ayant or et argent et pareillement de tous harnais de chevaux, ceintures, épées ou dagues, estrieux, ou éperons dorés, argentés ou gravés, sous peine de confiscation des dites marchan-
1. L'auteur de cet édit est le ministre de Charles IX, René de Biragues, qui iinjiorta d'Italie le système prohibitif.
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(lises... Davantage défendons Tentrée en notre dit royaume et pays de toutes sortes de tapisseries étrangères, de quelque étoffe et façons qu'elles soient, sur les mêmes peines que dessus. '>
Le système mercantile, dcmt les origines remontent jusqu'au quinzième siècle, semble atteindre avec Colhert son apogée. On l'a, pour cette raison, appelé quelquefois Colbertisme. Cependant Colbert ne fut pas toujours tidèle à lun des points du programme qu'il comporte; par le tarif de 1664, le célèbre ministre diminua considérablement les taxes et il ne les releva ensuite que dans l'entraînement de la lutte aussi bien p«)liti([ue qu'économique où Louis XIY s'était engagé avec la Hollande. 11 a même écrit cette })lirase qu'on serait peu tenté de lui attribuer lettres. 1631 : ■■ Pour remettre le commerce, il y a deux choses nécessaires, la sécurité et la liberté. » D'ailleurs, si le grand développement de l'industrie qui caractérise cette époque déterminait les gouvernements à user de taxes protectrices pour obliger les manufactures naissantes à se suffire à elles-mêmes, il entraînait d'autre part l'échange actif des matières premières et la recherche de débouchés pour l'écoulement des produits.
Mais nous n'avons pas à faire l'histoire des faits économiques : les doctrines seules doivent nous occuper. Nous en avons dit assez pour faire comprendre en vertu de quelles cau.ses historiques elles deviennent de religieuses politi(|iic'sol utilitaires et prennriil pour
principe non plus le salut des individus, mais Tintérèt des États dans leurs rapports les uns avec les autres.
Elles n'avaient jamais été jusque-là aussi nombreuses qu'à cette époque. Les écrits économi([ues se multiplient pendant le dernier quart du seizième siècle dans tous les États européens, et nous ne pouvons songer à les analyser tous.
En Italie^ l'étude attentive des phénomènes économiques était une tradition ancienne. Florence et Venise avaient offert debonne heure le spectacle d'une prospérité industrielle et commerciale extraordinaire. Mais « Florence occupe à un autre titre une place éminente dans l'histoire du commerce; la science commerciale y était le résultat non seulement de l'expérience, mais encore de l'étude. Deux négociants florentins Pegolotti et Antonio daUzzano qui vécurent au quatorzième et au quinzième siècle, composèrent les premiers traités sur les connaissances commerciales. Leurs ouvrages contiennent des renseignements sur les places de commerce, les marchandises, les poids et mesures, les usances, la tenue des livres, le change, les assurances, les transports par terre et par eau et sur beaucoup d'autres points. Ils prouvent que Florence était, plus que toute autre ville, au courant de toutes les institutions utiles aux échanges, quelle avait l'intelligence du commerce et qu'elle le
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considérait comme un objet de science et de sérieuse méditation. » (Schérer, Hist. du commerce... vol. II, l).316).Auseizième siècle, Scaruffi(io79*) et Davanzati
1. Les dates citées se réfèrent ;i la composition des principaux ouvrages de chacun de ces auteurs. Voir pour plus de détails Pecchio, Histoire de l'Écoriomie politique en Italie, Lugano, 1829, Paris (trad.) 1830, et Wolowski, Introduction à la traduction française de l'ouvrage de Cibrario, Économie politique du moyen âge, Paris, 1859. Nous empruntons à .M. Wolowski le tableau suivant des laits qui ont suscité en Italie la précoce naissance de doctrines économiques.
« Cette science devait naître en Italie, parce que cette contrée était la plus peuplée, la plus riche, la plus audacieuse et la plus libre.
Dès le dixième siècle florissait Amalfi ; elle avait étendu son commerce jusqu'à Jérusalem avant qu'il fût question de croisades. L'industrie avait enrichi cette petite cité qui se glorifie d'avoir inventé la boussole et formulé le code maritime. La .Méditerranée devint dès lors la grande route des expéditions commerciales; les Vénitiens et les Génois s'élevèrent à un haut degré de splendeur et de puissance en se faisant, comme plus tard les Hollandais, les rouliers de la mer. Tout le commerce du Levant et de l'Afrique était entre leurs mains et la production, vivifiée par la facilité des débouchés, prit chez eux un rapide essor. — Puissante par ses manufactures et ses capitaux, Florence avait en quelque sorte colonisé l'Europe au moyen de ses banques et ses comptoirs; quelques-uns de ses citoyens avaient des fortunes royales. Deux banquiers de Florence, Bardi et Péruzzi prêtèrent à Edouard III, roi d'.4ngleterre (vers 13T0\un million et demi de florins d'or (le tloriu d'or, bon poids, valait 19 fr. 88) ; 80 établissements de finance faisaient les opérations do toute l'Europe. .\u commencement du quatorzième siècle le revenu de la république s'élevait à 300 000 florins d'or (5 964 000 francs) et les dépenses à 121270 florins (2 410 817 francs); il était plus considérable que ceux du roi de Naples et du roi d'Aragon, et, iMacaulay l'atteste, plus élevé cjue le produit de l'Angleterre et de l'Irlande réunies sous la reine Elisabeth. Florence avait une population do 170 000 habitants. (140000 d'après Cibrario), et Sienne lOOUOO, 200 manufactures de drap, (273 en 1400), 30 000 ouvriers en laine; elle vendait chaque année pour 60 millions de francs de drap. L'art de tisser la laine y prit un tel déveluppoment qu'une simple imposition de deux sous
(lo32) renouent la chaîne des recherches que la monnaie avait suscitées dès le moyen âge. Le premier ne doute pas que les États de lEurope ne
prélevée sur chaque pièce de drap permit de construire la somptueuse Sainte-Marie-de-la-Fieur. Les Florentins furent les premiers à établir dés le quatorzième siècle un budget de recettes et de dépenses, bilancio. Le gonfalonier Pierre Soderini soumit en 1510 à l'examen du grand conseil le tableau des revenus et des charges des huit années précédentes. — C'est à Venise que fut fondée la première banque de dépôt et que naquit la formidable puissance des emprunts publics. En 1421 le doge Thomas Mocenigo exposa au grand conseil dans un discours remarquable le tableau des ressources financières et de l'étendue du commerce de la république. « Vous êtes les seuls, disait-il, à qui la terre et les mers soient également ouvertes. Vous êtes le canal de toutes les richesses, vous approvisionnez le monde entier. Tout l'univers s'intéresse à votre fortune, tout l'or du monde arrive chez vous... Je me suis toujours ellbrcé de prendre des mesures pour que l'intérêt des emprunts et toutes les charges publiques fussent acquittés régulièrement, de six mois en six mois, et j'ai eu le bonheur d'y réussir... Gardez-vous comme du feu de toucher au bien d'autrui et de faire la guerre injustement : Dieu vous en punirait... Que vendrez-vous aux Milanais (piand vous les aurez ruinés? que pourront-ils vous donner en échange de vos produits? Et vos produits que deviendront-ils, en présence des exigences de la guerre qui entameront les capitaux dont vous avez besoin pour les créer? » Ajoutons d'après Cibrario qu'en Italie les nobles ne dérogeaient pas pour s'occuper de commerce et diriger des entreprises industrielles. « Les plus grands, non seulement à Florence ou la démocratie dominait, mais même dans d'autres villes, se faisaient inscrire comme membres des confréries. A Milan par exemple on voyait sur les registres des arts le nom des Adda, des Archinti, des Castiglioni, des Crivelli, des Lampugnani, des INIelzi, dos Visconti, des Vimercati, et de beaucoup d'autres familles de la plus haute noblesse.» Ouvrage cité, vol. Il, page 96. Du reste en France, dès le quinzième siècle, l'industrie et le commerce prospéraient aussi et Charles V dans les lettres du 25 septembre 1472 qui réglaient la juridiction des métiers, pouvait dire : « Comme en nostre bonne ville de Paris y ait plusieurs métiers, marchandises et vivres et y en vient et afflue de toutes les parties du monde. » Enfin dans le Débat des hérauts d'armes de
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puissent adopter un type uni([ue pour la forme, l'alliage, le poids, le titre et la valeur des espèces. Une diète européenne serait convoquée pour l'application (le la réforme. Il eut aussi l'idée d'une marque qui serait apposée par les États ainsi confédérés sur les ouvrages d'or et d'argent comme garantie commune. « Il n'y aura, disait-il, personne qui ne s'empresse d'accepter cet ordre nouveau, car le désordre des monnaies s'aggrave sans cesse et chacun désire obtenir dans la juste quantité du métal fin l'entier et réel paiement de ce qui lui est dû. » .\ntonio Serra (1613) donne un traité Des causes qui peuvent faire abonder Vor et V argent dans les royaumes dépourvus de mines. C'est une œuvre où les phénomènes économiques sont considérés systématiquement, d'après des vues générales. Ces causes sont ou naturelles (les mines) ou accidentelles locales (la fertilité du sol , la situation qui favorise le trafic), ou accidentelles communes (les manufactures, la qualité des hommes, le commerce maritime). « Les manufactures, selon A. Serra, sont
France et ilWiifîleterre (1450) piibli.- en 1877 par L. Lannii-r et P. Meyer (Société des anciens textes français) le héraut de France dit : « Item nous avons tous les métiers mécaniques que vous avez et si avons plus, car nous avons ^^eiis qui ouvrent en haulte lice c'est-à-dire en lapicerie d'Arras qui sont moult honnorables et de belles veucs en court de roys et de princes ; et si avons la plus belle lionnesteté de linfce que royaume peut avoir, soit à Kains, à Troye en Champagne, et générallement par tout le royaume. Et si avons de meilleurs joiicrs qui plus plaisamment assaient leur ouvrage que on puisse savoir. Aussi fait-on le papier et le vert-degris en Fi'ance et on n'en fait point en Angleterre. »
d'un produit plus certain pour l'artisan que la terre pour lé paysan, à cause des intempéries auxquelles celle-ci est sujette; le bénéfice de l'artisan est même plus grand, parce que les manufactures lui fournissent le moyen de multiplier les gains de cent pour cent, ce que la terre ne peut faire pour l'agriculture; et plus sûr, parce que les produits des manufactures sont d'un débit plus aisé, et qu'ils sont moins sujets à se gâter que les simples produits de la terre; enfin, bien plus avantageux, parce qu'il arrive souvent qu'un État ou une ville exporte beaucoup plus de produits de ses manufactures que de ceux de son territoire (Venise). » Si nous ajoutons que Serra signale au-dessus de ces causes de richesse la bonne organisation gouvernementale, et dit en propres termes « que les institutions politiques sont la base de la prospérité des nations », nous en aurons dit assez pour justifier son classement parmi les économistes comptant sur les ressources du travail humain et l'initiative du pouvoir pour la création de la richesse.
En Anglelerre, les discussions sur la monnaie et le prêt à intérêt, chères au moyen âge, se prolongent jusqu'au début du dix-septième siècle. Dans un ouvrage littéraire dédié à la reine Elisabeth, Staflord donne le signal des recherches économiques en faisant ressortir, d'accord avec Davanzati et en même temps que lui, les dangers de l'abaissement du taux des monnaies
(1581). II semble, dit Ingram, avoir connu les écrits de Bodin. Thomas Culpeper publie, en 1621, un petit traité pour démontrer que le haut intérêt de l'argent est l'obstacle le plus redoutable à l'extension des affaires en Angleterre et maintient ce pays dans une réelle infériorité par rapport à la Hollande, sa rivale. Gérard Malynes (1621) se préoccupe des dangers de l'élévation du change au point de vue de la balance du commerce. Thomas Mun fournit pour la première luis (1621) un exposé clair et systématique de cette théorie'. Le grand objet de la politique économique d'un État est, selon lui, de combiner son exportation de produits manufacturés, son commerce et son régime douanier de façon à attirer l'argent étranger, c'està-dire à se rendre favorable la balance du commerce. Cependant il avait compris que la sortie des métaux précieux en échange de marchandises rie devait point être défendue, parce que ces marchandises peuvent ensuite être revendues à l'étranger avec bénéfice. Child enfin (1668 et 1690) préconise l'organisation économique de la Hollande et la propose à l'imitation de ses compatriotes. Ses Brie f observations concerning Trnde and the Interest of moneij insistent
1. Son traité le plus important, E?)f/lond's Treaswe btj Foreifjn Trade, a été publié après sa mort en 10G4. 11 a été traduit en français en 1071, et cette traduction a été plusieurs fois réimprimée. La lecture en est très attachante. L'auteur nous apprend qu'il avait lui-même exercé le commerce en Toscane, ce qui rattache ce premier essai de l'économie anglaise à l'influence italienne.
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sur l'importance d'un bas revenu de l'argent et y montrent la cause dominante du succès commercial de la Hollande. Et au lieu de regarder ce taux peu élevé comme dépendant de conditions déterminées, dont la production est toute spontanée, il pense qu'il peut être établi et maintenu par l'autorité publique. Il n'admet pas que les colonies puissent commercer autrement qu'avec la métropole; là encore l'autorité interviendra pour interdire toute relation commerciale avec d'autres États. Le mercantilisme s'élargit pourtant avec Child et devient une doctrine plus complexe et plus critique. Il entrevoit déjà les imperfections de la théorie de la balance du commerce, telle quelle était entendue communément. Il montre d'abord à quelles inexactitudes l'appréciation de la valeur et de la quantité des marchandises importées et exportées se trouve exposée. H ajoute en second lieu « que cette méthode ou règle de juger, considérée simplement et relativement à chaque branche particulière de commerce, est fautive. On s'en convaincra, dit-il, si l'on considère qu'on ne peut juger d'aucune branche de commerce particulière, relativement au profit et à la perte que la nation y fait, en ne regardant que cette branche de commerce seule et séparée des autres, mais qu'il en faut juger par le rapport qu'elle a avec le commerce général du royaume ; car il peut arriver qu'il y ait quelques pays auxquels fort peu de marchandises d'Angleterre soient exportées ,
et cependant celles que nous tirons de ces payslà peuvent être si nécessaires au soutien de notre commerce en général ou à Taliment de quelques branches particulières, que sans elles le commerce de la nation déchoirait beaucoup. » Et il cite comme exemple le commerce avec le Danemark et la Norwège qui, envisagé au point de vue de la balance du commerce, serait ruineux, mais qui fournit de l'emploi à deux ou trois cents vaisseaux de construction anglaise et procure à la marine de la Grande-Bretagne du bois, de la poix et du goudron qui sont pour elle des objets d'absolue nécessité. {Trad. Gournay, 1754, p. 32o.)
En France, après Bodin, qui par ses prédilections pour le pouvoir royal et sa confiance dans l'efficacité de l'action gouvernementale pour régler les mouvements de la richesse, se rapproche parfois de l'école mercantile, Montchrétien de Vateville apparaît comme le plus pur représentant du groupe. On sait qu'obligé de s'expatrier à la suite d'un duel, ce poète distingué alla séjourner en Angleterre et que le spectacle de l'activité commerciale et industrielle de cette nation, qui était alors plus avancée que la France, l'émerveilla. 11 n'a pu lire les ouvrages que nousvenons de mentionner, sauf celui deStafîord et celui d'.-Vntonio Serra; mais le milieu où il vécut, les conversations qu'il eut sans doute avec des économistes en même temps qu'avec des marchands, la lecture de Bodin et d'Aris-
lote excitèrent sa verve imagiiicative et lui inspirèrent un véritable chef-d'œuvre.
Montchrétien. — Son Traicic d'Économie politique, dédié en 1615 à la Reine mère et au jeune roi Louis XIII, est le premier où la science des faits économiques et l'art de les diriger portent le nom qui a prévalu en France : et ce nom est choisi par Fauteur précisément pour opposer l'Économie moderne, qui envisage l'utilité de l'État, à celle des anciens qui dépassait à regret, nous l'avons vu, le cercle des intérêts domestiques. Un État est, pour lui comme pour Aristote, un grand corps naturel dont le roi est la tète et où le pouvoir central, source de tout ordre et de toute unité, joue le rôle de l'àme dans l'organisme individuel. Il a sa fin en lui-même et doit se suffire. L'intérêt personnel est la loi primordiale de sa vie comme celle de tout corps vivant. De ce point de vue les règles de l'art économique apparaissent comme essentiellement relatives aux circonstances ; de là vient la diversité des solutions proposées par Montchrétien aux problèmes pratiques qui se posaient de son temps à notre pays, et c'est pour cette raison qu'il recommande, par exemple, de traiter différemment les étrangers selon qu'ils sont ennemis ou alliés. Nous ne retiendrons que ses principes les plus généraux.
Il y a cinq sources de richesses naturelles, qui sont les productions du sol : le blé, le vin, le sel, les laines
et los toiles, sources plus abondantes et plus constantes que les mines d'or et d'argent exploitées par l'Espagne. iMais les richesses naturelles ne seraient rien sans le travail et l'industrie qui leur communiquent une valeur nouvelle. L'art doit se joindre à la nature pour suffire aux besoins des nations policées. Or, les anciens pensaient que les gouvernements n'avaient pas à s'occuper des arts mécaniques auxquels ils croyaient que l'instinct suffit et qu'ils dédaignaient. Ils ne savaient pas que dans un corps vivant les organes les plus humbles en apparence sont aussi indispensables que les autres et que la pensée créatrice a dû intervenir avec sollicitude pour déterminer leurs fonctions et régler leur activité. De même l'industrie nationale doit être administrée avec soin par le pouvoir royal, si l'on veut qu'elle produise la richesse dont le roi ne peut se passer pour l'entretien et la défense de toutes les parties de son royaume : car les intérêts du roi se confcjndent avec ceux de ses sujets. Dans la première partie de son ouvrage. Montchrétien examine donc ce que peut faire Louis XI II pour assurer la prospérité des divers arts: création d'ateliers publics où les innombrables vagabonds qui errent sur les chemins trouveront un emploi, introduction de manufactures étrangères, établissement d'écoles industrielles obligatoires, prohibition di'^ produits étrangers, surveillance des fabriques nationales en vue d'une meilleure exécution des produits..
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A cette occasion, il présente la première classification rationnelle des industries qui ait paru dans les temps modernes et qui semble ne rien devoir à celle de Platon.
Il distingue trois sortes d'arts selon qu'ils donnent le nécessaire, l'utile ou l'agréable. Le nécessaire, l'agriculture y pourvoit; notre auteur n'en méconnaît pas le prix, quoi qu'on en ait dit, et il se plaint de l'extension de ce que nous appelons le fonctionnarisme, qui enlève trop de bras aux travaux des champs. L'utile est desservi par une multitude d'arts entre lesquels tient le premier rang l'art de la forge, « l'art des arts, le commun élément de leurs éléments, la main de toutes les mains qui travaillent, le premier instrument de l'invention... le moyen que l'imagination, remuée par la curieuse recherche, a trouvé dans la nature pour amener à perfection tout ce qui dépend de l'opération artificielle » ; viennent ensuite les arts du vêtement : chapellerie, tissage de la toile, draperie ; enfin le superflu est procuré (ici Montchrétien se trouve embarrassé pour séparer les arts du luxe des arts utiles) par l'industrie de la soie, la teinturerie, la confection des vêtements, la tannerie, la construction des édifices, l'imprimerie et la verrerie. Voilà donc l'industrie, tant méprisée de l'antiquité, enfin réhabilitée parla science économique et sociale, au début du dix-septième siècle. Il faudrait lire dans le texte les magnifiques paroles par lesquelles notre auteur, qui