PAR LE TRAVAIL. ADAM SMITH
I. — Prédécesseurs d'Adam Smith en Italie, en France et en Angleterre.
A mesure qu"(jn refléchissail davantage sur les vraies sources de la richesse, on devait s'apercevoir ([ue les produits du sol ne sont mis au jour et rendus ulilisables que par le travail de l'homme. C'est à cette conclusion que s'acheminent plus ou moins rapidement les divers économistes qui précèdent Adam Smith ; c'est à ce titre qu'ils peuvent être considérés comme ses précurseurs.
Italie. — Délaissées pendant la première moitié du di.\-huilième siècle, les études économiques prirent en Italie une vigueur peu commune pentlanl la seconde moitié, où les gouvernements du nord de la p' niiisulc eurent besoin de seconder le réveil spon-
tané de la prospérité publique dans leurs États. Bandini avait pris les devants en 1737 par son discours sur la maremme de Sienne ( publié seulement en 1775). Genovesi (1712-1767), pour lequel fut fondée en 1755, à Naples, sous le nom de chaire de commerce et de mécanique, la première chaire d'économie politique, encore attaché aux principes de l'école mercantile, s'écarte cependant de son programme en ce qu'il demande la liberté du commerci^ des grains et repousse la réglementation de l'intérêt de l'argent. Il innove en ceci surtout : qu'il regarde le travail comme le capital de tontes les nations, de toutes les familles, de toutes les conditions, et déclare que, tout douloureux qu'il est, il faut l'aimer comme la loi de toute activité et la source de tout bien. « Il n'y a pas, dit-il, d'autre moyen de faire de l'argent que le travail honnête. » C'était un réformateur profondément pénétré de l'esprit du siècle. Galiani se mêla activement à la querelle sur le commerce des blés, y dépensa beaucoup d'esprit et s'appliqua à démontrer contre les physiocrates, trop absolus dans leurs conclusions libérales, que les restrictions peuvent convenir à un pays, tandis que la libre circulation peut convenir à un autre. La critique était opportune. Dans le premier ouvrage qui parut sous son nom (et qui, peut-être, est dû aux inspirations directes du marquis de Rinuccini et de Bartolomeo Intieri), Cinq Livres sur la monnaie (1750), Galiani étudie avec
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sagacité les nombreuses ramilications du sujet et particulièrement la valeur; il montre que la valeur résulte de la rareté, de Futilité, de la quanlitide travail et de temps dépensée pour la production, et ramène à ces lois la valeur, trop méconnue alors, des aptitudes intellectuelles de Ihomme. Beccaria (1738-1794) professa à Milan, alors que son traité De>< (U'iUs et des peines (1764) l'avait déjà rendu célèbre. un cours d'économie politique, publié plus tard ( 1804 . On y trouve marquées de sa manière sentencieuse des affirmations dépourvues de développements, mais dont l'originalité par rapport aux doctrines des pbysiocrates n'est pas douteuse. Il comprenait avant Adam Smith et enseignait l'importance de la division du travail, le rôle du temps et de la capacité intellectuelle dans la production, la vraie fonction des capitaux productifs. Pendant ce temps, Pietro Vcrri, son ami de jeunesse (1728-1797), esprit plus délié, plus pénétrant i)eut-étre, bien que de plus modeste allure, cherchait dans ])Iusirurs ouvi-ages iniporlaiils et particulièrement dans les Médilnlion.s [llll . à systématiser à nouveau les notions courantes sur l't'conomie politique. Sa loi fondamentale des échangt^s : « que le i)rix est en raison inverse du nombre des vendeurs et en raison (lirocte de celui des acheteurs» encourt ])lus d'une objection; mais il l'ail une ci'ilique «It'cisive (le l'opinion des ]iliysioci-ales sur la slérilile du travail industriel : - la repr.Hliictioii. dil-il. nail des
manufactures comme du travail des champs. Tous les phénomènes de l'univers, qu'ils soient produits par la main de l'homme ou par les lois universelles de la physique, nous donnent l'idée non d'une créalion actuelle, mais uniquement d'une modification de la matière. Rapprochement "et séparation sont les seuls éléments que l'esprit humain découvre dans l'analyse de l'idée de reproduction; et il y a tout aussi hien reproduction de valeur et de richesse, quand la terre, l'air et l'eau se transforment en grains dans les champs, que quand, par la main de l'homme, la sécrétion d'un insecte se transforme en velours ou que quelques petits morceaux de métal s'organisent de façon à former une montre. » Il soutient que le travail industriel, comme celui de l'agriculteur, non seulement emploie de la matière et entraîne une consommation, mais aussi laisse un bénéfice, constitue une augmentation de richesse; et même, d'après lui, l'industriel s'enrichit et enrichit la nation beaucoup plus vite que l'agriculteur. L'ouvrage de Verri eut un succès considérable. Condillac, précepteur de l'infant de Parme, et qui suivait de très près le mouvement intellectuel de l'Italie, a emprunté presque textuellement à Verri sa réfutation de l'erreur fondamentale des physiocrates. Son Fssai sur le Commerce et le Gouvernement parut quatre ans après les Méditations sur VÉconomie politique (en 1775), et la Richesse des nations d'Adam Smith ne vit le jour qu'en 1776. Que
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celui-ci ait connu les écrits de Condillac et s'en soit inspiré, cela est peu probable. Mais il a pu connaître ceux de Verri. La coïncidence de ces travaux divers montre du moins que la Richesse des nations est la dernière expression d'un mouvement d'idées très étendu, qui avait f;ai<né. de proche en proche, le continent tout entier'.
France. — En France, à mesure que l'école des physiocrates se développe, elle néglige de plus en plus les spéculations hasardeuses sur le droit naturel pour s'occuper des phénomènes économiques envisam's en eux-mêmes et de leurs lois. Bref, l'économie piilitique tend à se rendre indépendante de la morale; position qui n'est pas définitive, nous le verrons plus tard, mais que la science de la richesse devait reprendre pour se constituer. Par là, les Physiocrates de la dernière heure se rapprochent d'Adam Smith.
Turgot avait combattu les économistes financiers lie lécole de Law et adopté les principes libéraux de (îournay avant la formation de la « secte » des physiocrates. Au moment où celle-ci était le plus en faveur auprès du public, l'intendant de Limoges eut l'idée assez singulière de condenser en quelques pages les doctrines économiques consacrées, à l'usage de deux jeunes Chinois qui relouniaient dans leur ])ays après
1. Pfccliio : flisloire de rÉconomie poli/ir/ue en Italie, Paris. 1830. E. Bouvv : Le comte Pietro Verri, Paris, 1889.
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un court séjour en France. Telle était la confiance de ces esprits généreux mais quelque peu chimériijues dans lévidence de leurs doctrines et l'unanimité des intelligences humaines ! 11 se trouva que Fexposé des principes rédigé par Turgot était sur plusieurs points en dissentiment avec le credo de l'École. Ce dissentiment est encore mieux marqué si Ton rapproche les Réflexions sur la formation et la distribation des Richesses des autres œuvres de Turgot, ses Discours en Sorbonne, sa Géographie politique et son Discours sur l'Histoire universelle, de manière à reconstituer autant que possible l'ensemble de ses idées.
D'abord, au lieu de ramener toute l'activité sociale à l'activité économique et de faire de celle-ci le centre de l'histoire et de la politique, il replace les fonctions de production et d'échange à leur rang dans l'économie du corps social où la religion, les mœurs, les lettres, les sciences, les beaux-arts jouent un r('»le non moins important.
Ensuite il ne se laisse pas entraîner par la conception d'un droit naturel primitif à placer une sorte d'âge d'or à l'origine de l'humanité. Il s'était livré dès l'âge de vingt-trois ans à des études historiques approfondies et il en avait emporté cette conviction que les premières populations humaines n'étaient rien moins que pacifiques et vertueuses. Ce n'est pas qu'il crût h un progrès continu et uniforme, comme certaines de ses formules les plus citées pourraient le faire
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croire; il admettait, par exemple, que le progrès moral nest pas rectiligne et croyait à une transformation graduelle de la criminalité sanglante en criminalité astucieuse '. Mais du moins il savait que les sociétés ont suivi une marche déterminée dans leur développement économique comme dans leur développement religieux, philosophique, artistique et scientifique, et il cherchait à en fixer les étapes en se tenant aussi près que possible de l'histoire réelle.
Cette préoccupation, il la partage avec les ])lus grands esprits anglais du dix-huitième siècle. Hume et Smith.
Dire (jue la méthode de Tui'gnt est i)lus hislori([ue, c'est tlire quelle est moins à priori que celle des Physiocrates. « Les hommes en tout ne s'éclairent, disaitil, que par le tâtonnement de l'expérience^. » Il s'est manifestement efforcé de faire marcher de front dans ses études économiques la raison et l'histDire ]ilus exactement que ne l'ont fait ses contemporains.
11 méconnaît cependant plus qu'eux, si c'est possible, les différences que l'histoire a établies entre les diverses nations. Mercier de la Rivière pense que le mèuie droit doit régir parallèU'ment chaciue État, parce que chaque législatiiui est une dérivation du droit naturel primitif. Turgot renverse les barrières et se déclare citoveu du uKiiMJe. On trouve dans sa