‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 43 sur 62 · trfle.rions^elc., vol. I, p · texte numérisé non relu

trfle.rions^elc., vol. I, p

•2. Discours en Sorbonne, vol. II, p. ôO.'i,

correspondance cette phrase étonnante venant d'un ancien ministre : « Quiconque n'oublie pas qu'il y a des États politi({ues séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question d'économie politique. »

Enfin Turgot insiste plus que les Physiocrates ne l'avaient fait sur deux lois connexes : la division du travail et l'inégalité des conditions. Les occupations des hommes ne peuvent, en effet, différer en nature sans différer en dignité, sans que les unes ne se subordonnent aux autres. C'est ce qu'il établit solidement dès le début de ses Ih'' flexions. <( Si la terre, dit-il, était tellement distribuée entre tous les habitants d'un pays, que chacun en eût précisément la quantité nécessaire pour le nourrir, et rien de plus, il est évident que, tous étant égaux, aucun ne voudrait travailler pour autrui ; personne aussi n'aurait de quoi payer le travail d'un autre, car chacun n'ayant de terre que ce qu'il en faudrait pour produire sa subsistance, consommerait tout ce qu'il aurait recueilli et n'aurait rien qu'il pût échanger contre le travail des autres. Quand cet état aurait pu exister, il n'aurait pu être durable : chacun ne tirant de son champ que sa subsistance, et n'ayant pas de quoi payer le travail des autres, ne pourrait subvenir à ses autres besoins, du logement, du vêtement, etc., que par son propre travail ; ce qui serait à peu près impossible, toute terre ne produisant pas tout, à beaucoup près... Bientôt l'expé-

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riencc apprendrait à chacun quelle est l'espèce de i)roducti<tn à laquelle sa terre serait la plus propre, et lise bornerait à la cultiver, afin de se procurer les choses dont il manquerait par la voie des échanges avec ses voisins, qui, ayant fait de leur cMé les mêmes réflexions auraient cultivé la denrée la plus propre à leur champ et abandonné la culture de toutes les autres. — Les denrées que la terre produit pour satisfaire aux différents l)esoins de Thomme ne peuvent y servir, pour la plus grande partie, dans l'état où la nature les donne ; elles ont besoin de subir différents changements et d'être préparés par l'art : il faut convertir le froment en farine et en pain ; tanner ou passer les cuirs ; filer les laines, les cotons ; tirer la soie des cocons ; rouir, til- 1er les chanvres et les lins, en former ensuite difîérents tissus, et puis les tailler, les coudre pour en faire des vêtements, des chaussures, etc. Si le même homme qui fait produire à sa terre ces difTérentes choses et qui les emploie à ses besoins, était obligé de leur faire subir toutes les préparations intermédiaires, il est certain qu'il réussirait fort mal. La plus grande partie de ces préparations exige des soins, une attention, une longue expérience, (jui ne s'acquiert (ju'en travaillant de suite et sur une gi-ande quantité de matières. Prenons pour exemple la préparation îles cuirs. Quel laboureur poui-rait suivre tous les di-tails nécessaires pour cette oi)éralion (jui dure j)lusieurs mois et quelquefois plusieurs années? S'il le pouvait, le jiour-

rait-il sur un seul cuir? Quelle perle de temps, de place, de matières qui auraient pu servir en même temps ou successivement à' tanner une grande quantité de cuirs! Mais quand il réussirait à tanner un cuir tout seul ; il ne lui faut qu'une paire de souliers ; que ferait-il du reste ? Tuera-t-il un bœuf pour avoir une paire de souliers? Coupera-t-il un arbre pour se faire une paire de sabots? On peut dire la même chose de tous les autres besoins de chaque homme, qui, s'il était réduit à son champ et à son travail, consumerait beaucoup de temps et de peine pour être très mal équipé à tous égards et cultiverait très mal son terrain. — Le même motif quia établi l'échange de denrée à denrée entre les cultivateurs de diverse nature a donc dû amener aussi l'échange de la denrée contre le travail entre les cultivateurs et une autre partie de la société, qui aura préféré l'occupation de préparer et de mettre en œuvre les productions de la terre à celle de les faire naître. Tout le monde gagnait à cet arrangement, car chacun en se livrant à un seul genre de travail y réussissait beaucoup mieux. Le laboureur tirait de son champ la plus grande quantité de productions possible et se procurait bien plus facilement tous ses autres besoins par l'échange de son superflu qu'il ne l'eilt fait par son travail ; le cordonnier, en faisant des souliers pour le laboureur, s'appropriait une partie de la récolte de celui-ci. Chaque ouvrier travaillait pour les besoins des ouvriers de tous les autres genres, qui, de

leur côté, travaillaient tous pour lui ». Mais dans cette réciprocité de services où le travail de chacun est indispensable à tous, tous ne jouissent pas des mêmes avantages. Le laboureur a du superflu ; l'ouvrier ne reçoit qu'un minimum. « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance. » L'ouvrier, qui n'a que ses bras, est donc en fait, sinon en mérite, subordonné au propriétaire des terres. Les conditions sont inévitablement inégales et cette inégalité doit croître avec le développement de la richesse. Turgot, on le voit, pressent ([ue la division du travail et la concurrence des travailleurs ont pour conséquence ce qu'on devait appeler la loi d'airain, c'est-à-dire la réduction au minimum des salaires. Aucun Physiocrate n'avait jeté sur ces horizons un regard aussi clairvoyant '.

Par tous ces traits, Turgot s'éloigne des Physiocrates et .se rapproche d'Adam Smith et de son école. Les Réflexions, publiées en 176G , ont été envoyées à Londres, à Josias Tucker, quatre ans après et traduites l'n anglais. Il est probable que Smith les a cimnues.

Condillac est lui aussi un dissident. Le Trosne- le

1. Nous avons transcrit un assez long: passage dos Réflexions pour que le lecteur ait l'impression de la manière de 1 auteur. Toutes les grandes fonctions et les grandes lois économiques sont ainsi introduites graduellement, les plus complexes après les plus simples, et le dessin général de celte histoire schématique est d'une merveilleuse clarté.

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