De l'Intérêt social
2o2 HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES.
reprend sur les points où il est infidèle à l'orthodoxie de l'école, et ce sont précisément ceux par où il devance la pensée du célèbre philosophe écossais. Fait intéressant à relever : Condillac se trouve, sur ces mômes points, d'accord avec de Cantillon, le précurseur ou le premier des Physiocrates, dont la doctrine avait été modifiée par lécole au cours de son développement. Il admirait vivement son très remarquable Essai sur le commerce et avouait lui avoir fait de nombreux emprunts. Il suit d'ailleurs, dans son exposé, la même marche générale que son modèle.
Comme dans son analyse des facultés de l'àme humaine, Condillac essaie de suivre par voie d'hypothèse les phases successives du développement économique. Il croit que les hommes ont adopté, sous le rapport de la richesse, trois genres de vie : la vie grossière, qui est celle des sociétés primitives ou des sauvages ; la vie simple, qui est celle des sociétés arrivées à l'état d'équilibre et douées d'une organisation normale ; enfin, la vie molle, qui est celle où le luxe apparaît et où, les besoins factices s'étant multipliés, l'ordre économique naturel est de plus en plus méconnu.
1° La première partie de cette étude est consacrée à définir les phénomènes économiques essentiels, envisagés dans leur simplicité primitive. La valeur d'abord: selon Condillac elle résulte du rapport des choses aux besoins de riiomme ; elle est en raison de
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rutililé. Or il y a deux sourcos d"utilité, le sol et le Iravail. « La terre, avait dit de Cantillon, est la source ou la matière d'où Idu lire la richesse ; le travail de riiouime est la forinc ({ui la produit. >> — « Lorsque la terre, dit Coudillac, généralisant cette seconde idée, se couvre de productions de toutes espèces, il n'y a pas d'autre matière que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que dilTérentes transformations. Dans ces transformations, nous trouvons les productions que la nature a préparées pour être la matière première des arts. Or les arts l'ont prendre à cette matière dilférentes formes plus ou moins utiles. Ils la rendent donc propre à de nouveaux usages ; ils lui donnent donc une nouvelle valeur » (chap. ix). « L'industrie (ou le travail) donne de la valeur à ([uanlité de i)r()ductions qui, sans elle, n'eu auraient i)as. Il est donc démontré que l'indusli-ie est aussi, en dernière analyse, une source de richesses » (chap. viii). Le commerçant lui-même concourt à la formation de la riclicssc : il fait de ririi ([uehiue chose. Nous voilà bien loin des théories des Physiocrates sur la stérilité du Iravail et du commerce. — Après la valeur, le prix est leslimation que nous faisons de la valeur ou du degré d'utilité ([ue les choses ont|)our nous, ou ce qui revient au même, l'estinuilion des sairiliccs ([ue nous sommes
décidés à faire pour les obtenir. — L'échange détermine le prix des choses. Celui-ci varie sous l'action de deux causes : 1° l'abondance et la rareté ; 2° la concurrence. Et c'est moins l'abondance ou la rareté réelles, ajoute finement Condillac, c'est l'idée qu'on se fait de l'une ou de l'autre, vraie ou fausse, qui augmente ou abaisse le prix. Aucune chose n'a un prix absolu, parce que rien n'est plus variable que l'idée que nous nous faisons de la valeur, ou l'intensité du désir que nous avons de posséder des objets utiles quelcontjues. C'est précisément parce que le prix qu'on accorde aux diverses catégories d'objets n'est pas le même pour tous que l'échange est possible : chacun, en effet, cherche à vendre ses produits le plus cher possible, mais il convoite quelque objet qui lui manque, et auquel il tient plus qu'à ses produits. Il pense donc donner moins et recevoir plus, et l'autre contractant est dans le même cas. Ils s'obligent donc l'un l'autre, se rendent service l'un à l'autre. On dira plus tard que toute transaction est un échange de services. Condillac analyse avec la même sagacité la fonction des marchés et des villes, le rôle de la monnaie et du crédit. Il fonde le droit de propriété sur l'occupation première et sur le travail. L'inégalité lui parait justifiée par l'inégal succès du travail, ou l'inégale puissance des talents. Mais l'inégalité des conditions n'entraîne pas l'écrasement du faible, elle est corrigée par la solidarité industrielle ; tous, en
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efrel,()nt besoin les uns des autres. « Quanti, à certains éj^ards, la dépendance est mutuelle, tous sont forcés de céiler les uns aux autres et personne ne peut abuser du besoin qu'on a de lui. Ainsi les intérêts se rapprochent; ils se confondent, et quoique les hommes paraissent tous dépendants, ils sont tous indépendants'. » L'ordre s'établit de lui-même dans le monde industriel, sous la loi de solidarité du travail, comme il s'établit spontanément dans le monde du commerce sous la loi de l'offre et de la demande^.
2° La population que l'auteur examine peut, sans sortir de l'ordre, (juitter la vie fi^rossière pour inauf^urer un réj^'ime de production [)lus intense et de plus ample prospérité. Tant quelle ignore le luxe, elle vit heureuse. On reconnaît ici l'influence de Rousseau. ■' Ce pays (grand comme l'Europe) est rempli de hameaux, de villages de Ijourgs, de villes. C'est une multitude de cités libres, ([ui se gouvernent à peu près par les mêmes lois et ([ui, se souvenant de leur origine, se regardent comme une seule lamille, (luoiqu'elles forment déjà plusieurs peuples. » Mais "file vaste agglomération de cités, unies parla liberté du commerce, livrées au travail, enrichies ])ar lui, et dont la i)opu!ation est par lui sans cesse accrue.