‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 48 sur 62 · Ensai sur la po/julalion. p · texte numérisé non relu

Ensai sur la po/julalion. p

2. Voir V Essai sur le lu.i:e, trud. fram;. p. 28 et V Essai *ur te /irincipes de lu morale, rdilion anglaise, p. 21j.

pour le luxe et la délicatesse. » L'honneur vient relever dans les sociétés raffinées les courages que le bienêtre aurait amollis. Le profit réalisé par les citoyens nourrit en eux l'esprit d'indépendance ; ce sont les cités commerçantes qui deviennent des républiques ; il n'y a pas d'antagonisme entre la richesse et la liberté. Hume ouvre par ces considérations un avenir sûr au progrès économique ; étranger aux craintes rétrogrades de Rousseau et de Condillac,très persuadé que c'est une chimère de vouloir ramener les hommes à un régime frugal qui ne convient qu'aux sociétés embryonnaires, il invite les forces productives de toutes les nations à prendre leur essor et propose comme but premier aux gouvernements le développement de la prospérité matérielle des nations : nous reconnaissons là l'esprit moderne qui va circuler largement dans l'œuvre d'Adam Smith.

Hume est même supérieur à Smith sur plusieurs points. D'abord il ne se laisse pas aller, comme son ami, à restreindre outre mesure l'action de l'État. Il avait exercé pendant longtemps des fonctions diplomatiques. C'est un homme de gouvernement. Il ne croit pas qu'il y ait des mesures à prendre contre la sortie du numéraire hors des frontières nationales; le numéraire, par le cours naturel des choses, doit revenir à son point de départ et, entre les nations qui trafiquent normalement les unes avec les autres, il s'établit, selon lui, un niveau des valeurs comme entre les vases

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communicants : « on peut expliquer ce phénomène sans avoir recours à l'attraction physique ; en efiTet, l'attraction morale qui tire son origine des intérêts et des passions des hommes est au moins aussi puissante et aussi certaine * ». Mais l'Ëtat a mainte occasion d'intervenir dans les phénomènes économiques; il doit protéger les manufactures naissantes ; il doit surtout s'opposer de toute sa force aux causes qui I)oui raient restreindre l'accroissement de la population. — Ensuite, et cette difîérence est capitale, Hume ne critique pas du môme point de vue que Smith la multiplication des taxes qui avaient rendu jadis l'Anglelern% plus que toute aulri' nation, inhospitalière au commerce étranger. 11 ne s'estime pas citoyen du monde ; il ne croit pas (|ue chaque pays doive tendre au développement de la richesse pour elle-même ; c'est en somme à la prospérité de sa i)alrie qu'il ramène, comme à leur fin, ses conseils l(>s [tins hirges en fait de politi({ue étrangère. «Non seulement comme homme, dit-il, mais comme sujet anglais, je souhaite de voir ileurir le commerce en Allemagne, en Italie et même en France-. » l'^videmment dans ce fait de la

1. Essdi SU)- In Ijdlmice du co)ninerce, p. !>(). Trail. t'raiit/aisc.

2. Esudi sur la Jalousie coiiDiiercialc, p. 11.2; cniit'éri'Z \' Essai sur la balance du commerce dû il combat les idri'S {\\m\ Geo (Joshua) avait soutenues depuis 1713 dans sun journal The liritish merc/umt, et résumées en H'.iO dans son livre sur le commerce de r.Vngleterre. Ce dernier ouvraffe a eu quelque faveur, niÙMue on Franci', où il a été traduit par le frère de .Montesquieu, le l)aron de Secondât.

solidarité économique des nations civilisées qu'il montre en pleine lumière, c'est le parti qu'en peut tirer l'Angleterre qui le touche le plus. On peut donc reconnaître que Hume, inférieur à Smith pour la précision et la liaison de ses idées en économie politique, non seulement a sur lui cet avantage d'être venu le premier et de lui avoir frayé le chemin, mais s'est assuré une place originale à côté de lui en restant au point de vue de la politique nationale, tandis que Smith incline tout au moins vers le cosmopolitisme à la française.

Les règles que doivent suivre les gouvernements et les individus en matière financière ne peuvent guère s'appuyer que sur des lois qui ont présidé dans le passé au développement de la richesse. C'était donc par un heureux instinct que les Physiocrates étaient poussés à étudier l'origine des institutions économiques fondamentales. Ils avaient tort seulement de retracer cette histoire sans prendre la peine de s'enquérir des sources et d'en faire une véritable mythologie des droits naturels. R(nisseau avait procédé de même pour son tableau de l'état de nature. Condillac avait émis des hypothèses un peu plus vraisemblables, mais c'étaient toujours des hypothèses. Seul, Turgot avait donné à ses conceptions un fondement hisl()ri({ue. De plus, tous mêlaient plus ou moins leur idéal prati([ue à l'exposition et à l'interprétention des laits passés / (État de nature de Rousseau, vie simple de CondillacV Adam Smith, l'ami de Hume, se pla(;a comme lui au point de vue de l'histoire positive, et bien ([uCii dissentiment avec lui sur l'existence de Dieu et limniiu-lalité de l'àme, qu'il admet, il ne fait aucune diflicullé de concevoir le monde, la société humaine y comprise, comme régi par des lois naturelles. Professeur de philosophie morale, il donna un livre (pii f(uuhi sa

répiilation : la Tltrorie drs seutimeuis moraux; mais son projet le plus cher était de composer une vaste Histoire de la cicilisation, où il eût présenté de front, à l'exemple de Turgot, le développement des lettres, des arts et des sciences avec celui des sociétés mêmes. Ses Considérations sur Vorirjine et la. formation des langues, son Histoire de V astronomie... son Histoire de la logique et de la, métapligsique des Anciens, ne sont que des témoins épars de la vaste construction qu'il avait commencé à édifier, construction qui eût porté le caractère de l'époque, sans aucun doute, et où, comme on le voit par les fragments qui nous en restent, les idées a priori, les vues systématiques, les généralisations hâtives et ambitieuses eussent tenu une trop grande place, mais à tout prendre, plus riche de matériaux tirés de l'observation et de l'expérience qu'aucune de celles qui l'avaient précédée et partant mieux assise et plus solide.

Or, les Recherches sur la nature et les Causes des richesses des nations ont fait à l'origine partie du même plan. Adam Smith a voulu retracer d'abord la marche à la fois rationnelle et historique des phénomènes économiques dans les sociétés humaines. L'étude de ce qui a été et de ce qui est a précédé chez lui la recherche de ce qui doit être; les /ow naturelles du développement des richesses ont attiré son attention avant les règles à suivre pour leur production et leur emploi. Ensuite, renonçant à son plan trop vaste

d'une histoire de la civilisation, il acheva son étude spéciale sur la richesse, en donnant dans un second volume les règles de fart correspondant. C'est seulement, eu efl'et, au début du second volume que se trouve son unique définition de l'Économie politique, où l'on voit qu'elle est un art pour lui : « l'Économie politique, considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'État, se propose deux objets distincts : le premier, de procurer au peuple un revenu et une subsistance abondante, ou pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu ou cette subsistance ab(jndante ; le second objet est de fournir à l'État ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public : elle se propose d'enrichir à la l'ois le peuple et le souverain. -> Il résulte de cette division de l'œuvre d'Adam Smith, qu'il a conçu et réalisé pour la première fois la distinction entre la partie spéculative de l'Economie |)oliti(iue. ([ui retrace les lois du développement de la richesse, et à ce titre relève de la science social'\ et la l)artie pratique qui enseigne Varl de produire la richesse et de l'utiliser.

C'est par cette vue qui. ;i notre avis, domine toutes les recherches de cet ordre, ([u'il a niéi-ité le titre de fondateur de l'Économie [inlilique. Celui-là fonde une science qui la conçoit tlans son indépendance et en trace les lignes essentielles : or, ses prédécesseurs avaient luèlt' les spéculations cconoiniiiues avec les

270 HISTOIRE DKS DOllTRlNKS ÉCONOMIQUES.

spéculations sur le droit et sur la morale, et avaient constamment altéré lapeinture des institutions économiques du passé en y substituant l'exposé des vœux qu'ils formaient pour l'organisation économique de l'avenir, conformément à leur idéal moral et politique. Smith étudie la richesse séparément des autres faits sociaux et, dans ce domaine des intérêts ainsi délimité, il distingue avec soin les lois de l'histoire des règles pratiques*. C'est là un service considérable pour lequel la postérité n'aura jamais trop de gratitude, car la connaissance des lois de la nature ne peut fournir une règle sûre à l'action que si elle est obtenue par un examen désintéressé (objectif), indépendamment de tout système pratique arbitrairement préféré.

Plus tard, quand l'économie politique se sera développée librement sur son propre fonds, il y aura lieu de la subord(jnner à l'art supérieur de la conduite ; on mettra l'intérêt à sa place dans l'ensemble des mobiles humains par rapport au devoir, à l'amour de la patrie et de l'humanité. Pour Adam Smith, la question de ces rapports ne se pose pas ; comme les Physiocrates, il est optimiste. Il a foi dans la Providence. Les lois qui président à la formation et à la répartition de la richesse, œuvre d'un Dieu bon, qui a voulu le bonheur de l'homme et le maintien des sociétés, ces lois lui

1. II parle aussi des sociétés rudimentaires, des sauvages beaucoup plus pertinemment que les économistes français du dix-huitième siècle.

paraissent très belles et pleines d'harmonies cachées. Le monde moral est vé'/i par les lois de la sympathie ; il Ta montré dans sa TJiéorle des sentiiiu-nts moraux ; c'est un sentiment naturel qui assure, dans cet ordre de faits, l'accord et ré(|uilibre. Le monde désintérêts ne peut pas non plus, selon notre auteur, avoir été livré au désordre; il y a un sentiment naturel qui en fait le lien et en fonde la stabilité : ce sentiment est le désir primordial ([u'ont tous les hommes d'améliorer leur condition, d'être plus heureux en se procurant des moyens d'existence plus larges. L'amour du luxe et la témérité dans les entreprises entraînent des pertes funestes; mais racliou de ces passions dissipati'ices est intermittente et accidentelle, tandis que l'instinct d'acquéi'ir et de posséder pour vivre plus à l'aise est calme et continu; il agit à tout instant pendant presque toute la vie de chacun de nous.

11 suffit et au delà à l'éparer les pertes. « Source ]>rimitiv(> de l'opulence pubrupie et nationale aussi bien que de l'opidence jjrivée, ce princijie a souvent assez de puissance jxtur maintenir, en dépit des folies du gouvernement et de toutes les erreurs de l'administration, le jtrogrés niiiiiicl des choses vers une meilleure condition. Semblable ;i ce priiiri|u' inconiui de vie que portent avec eux l(>s êtres aniuu's, il rend souvent à la constitution de l'individu la santé et la vigueur, non seulement malgré la nudadie, mais même en àv\ù[ des absurdes onhuiuauees du

272 HISTOIRE DES Dftr.TRINES ÉCONOMIQUES.

médecin'. » De là un progrès incessant qui s'opère de lui-même, pourvu que les gouvernements ne s'avisent pas de vouloir le seconder.

Mais, si la richesse se développe, l'accord par cela même devient plus facile entre tous, l'ouvrier reçoit de plus hauts salaires et son travail, plus énergique, satisfait davantage celui qui l'emploie-, le commerce s'étend sur un marché de plus en plus vaste et met la concorde entre les États comme entre les particuliers'. L'effort naturel de tous vers le bien-être ne met donc en péril ni la paix sociale, ni la moralité qui est faite de sympathie : les intérêts sont naturellement solidaires comme les esprits sont sympathiques, et tout le monde trouve son compte dans le progrès commun.

Cet optimisme n'empêche pas Adam Smith de voir que, tandis que la richesse s'élève dans certains pays, elle décroît dans d'autres, et qu'alors les classes laborieuses y sont condamnées à de cruelles souffrances : même dans un pays stationnaire, il y a des crises douloureuses. Mais il n'est pas embarrassé pour expliquer tout cela. Toute perturbation dans le régime économique des sociétés civilisées vient, pense-t-il, de l'ingérence des gouvernements^. Les pouvoirs publics ne sauraient toucher à l'admirable mécanisme établi par

1. Recherches sur In nature et les causes de la richesse des nations. Édition Garnier, 1813. Livre II, chap. m, ji. 4-29.

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