‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 52 sur 62 · Vol.I, p · texte numérisé non relu

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les pays européens ; entre le genre de vie des populations féodales et celui des nations modernes. Le degré de richesse auquel une société est parvenue influe aussi beaucoup sur la quotité des capitaux accumulés chaque année. Un pays pauvre consomme presque tout son revenu ; un pays riche en emploie une grande partie à augmenter son capital. Mais par cela même, dans la période de richesse croissante, le taux des salaires et des produits, bien que s'élevant dune manière absolue, diminue par rapport au capital, qui tend toujours à prendre la plus grosse part. C'est là l'efTet de la prévoyance et de l'économie ; tout capital a son origine dans cet instinct d'épargne qui est le grand ressort toujours tendu de l'activité économique et la cause première du développement de la richesse.

Le genre d'emploi au(iuel sert un capilal mot plus ou moins de travail on uclivité et par conséquent contribue plus ou moins à ce ({uo le travail gagne en étendue. L'n capital ne peut s'employer que de quatre manières : à faire [produire la lorre et à l'améliorer, c'est-à-dire à multi]»lior les produits bruts, à entretenir des ouvriers de manufaoluros, à adiolor en gros pour revendre soit en gros, soit on détail. La grande loi qui régit ce groupe de faits, c'est que de lui-même, par le cours des choses, le capital va à l'emploi le plus avantageux pour l'industrie nationale, parce qu'il va à ronii)loi le plus ;iv;tiitagoux pour rinlorèt

privé. Nous n'insisterons pas sur cette loi qui avait été déjà posée par les Physiocrates.

Tandis que les deux premiers livres sont consacrés à décrire les organes qui concourent à la formation de la richesse et à déterminer les lois de leur fonctionnement, le troisième (et dernier de cette première partie ) renferme l'histoire de l'évolution de ces organes. Adam Smith montre comment les types divers de production apparaissent les uns après les autres. « Suivant le cours naturel des choses, la majeure partie du capitqil d'une société naissante se dirige d'abord vers l'agriculture, ensuite vers les manufactures, et en dernier lieu vers le commerce étranger. » Quand une fois les organes supérieurs sont nés, ils réagissent sur les inférieurs ; les villes exercent une grande influence sur les campagnes, l'industrie sur l'agriculture. Toute cette étude est pénétrée du sentiment des harmonies sociales , si profond chez Adam Smith, mais elle est surtout intéressante en ce qu'elle est la première application de la théorie de l'évolution à un groupe important de phénomènes sociaux.

Partie praliqnr. — Les causes du développement de la richesse étant connue^, que faut-il faire pour le développer? Adam Smith examine successivement et critique les deux systèmes qui avaient été proposés avant lui, le mercantilisme et le système agricole. Il ne retient rien du premier, mais approuve dans le

second, sans réserve, le principe de la liberté. En effet, pour son compte, il n"a aucun conseil à donner aux gouvernants au sujet de l'administration du monde de l'agriculture, de l'industrie et des affaires. Le cours naturel des choses amène nécessairement, selon lui, le progrès dans cet ordre de faits; l'ingérence des gouvernements n'a fait que retarder ou arrêter ce progrès; il faut donc le laisser se faire paisiblement et régulièrement.

Dans le système de la liberté naturelle, le souverain n'a que trois devoirs à remplir : entretenir une armée, rendre la justice, pourvoir aux travaux publics qui iM' sauraient être entrepris par les particuliers. Ces timctions supposent certaines dépenses; Adam Smith ne se résigne pas facilement à reconnaître que quelques-unes de ces dépenses doivent être exclusivement à la charge de l'État : il passe condamnation pour l'armée; même il montre la grande supériorité des armées régulières sur les milices locales; mais pour la justice, il constate ([u'ou aucun temps et dans aucun pays elle n'a été administrée gratuitement ; il propose de faire payer les dépenses qu'elle entraîne aux parties sous forme de (iui'!([U(' taxi'. Ouaiit aux travaux publics, il revient sur rc qu'il avait acnu-dé au début : « Une grandi' route, uu piuil. un ciinal navigable, par exemple, peuvent le phis souvent être construits et entretenus avec h^ jjroduil d'un léger droit sur les voilures ou les j)aleaii\ qui en fout

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usage; un port, par un modique droit de tonnage du vaisseau qui y fait son chargement et son déchargement ; l'enseignement peut être rétribué par les élèves. » On voit la tendance : décharger TÉtat de tout ce qui peut être obtenu du concours des particuliers. L'individualisme d'Adam Smith n'est pas douteux, mais on ne trouve chez lui aucune des formules absolues, familières aux Physiocrates; son but, en restreignant les attributions du pouvoir souverain, est de faire fonctionner les services nécessaires au public le mieux possible, au meilleur marché. Il compte beaucoup pour résoudre ces sortes de problèmes pratiques sur les effets de la libre concurrence.

L'État n'eût-il qu'à assurer la sécurité de la nation en assurant l'inviolabilité de son sol et en protégeant son commerce sur les rives lointaines, il a besoin, pour subvenir à ces dépenses, de sommes considérables. Il les trouve dans le revenu de son domaine, dans le produit de l'impiH et parfois dans des emprunts. Bornons-nous à indiquer le système préconisé par Adam Smith pour les impôts.

Tout système d'impôt doit obéir à ces quatre règles générales. Il doit frapper également tous les revenus: l'État est comme une association privée où chacun contribue aux frais de régie au prorata des avantages qu'il retire de l'entreprise commune. La taxe doit être certaine et non arbitraire. L'époque du paiement, le mode du paiement, la quantité à payer, tout cela

doit l'trc clair et précis. Tout impôt doit être perçu à l'époque et selon le mode que l'on présumera les plus commodes pour le contribuable. Enfin, il doit être conçu de manière qu'il fasse sortir des mains du peuple le moins d'argent possible, au delà de ce qui entre dans le trésor de l'État; en d'autres termes, les frais de perception en doivent être réduits au minimum.

Quelle partie de la fortune publique l'impôt doit-il frapper, capital, rente, profits ou salaires? Adam Smith ne songe pas à imposer le capital, grand instrument de la régénération de la richesse. Il admet qu'on demande une partie de l'impôt à la rente, mais rejette également l'impôt unique préconisé par les physiocrates et la dîme de Vauban. Il condamne comme inégal l'impôt sur les jeux et les portes et fenêtres. Le profit, c'est-à-dire la différence entre l'intérêt payé par l'entrepreneur et le fermier au propriétaire, et le bénéfice brut, ne lui paraît pas pouvoir être avantageusement taxé, parce que, privé de cette compensation de ses risques, l'entrepreneur renoncerait à faire valoir le capital au grand détriment de la richesse publique. L'intérêt du capital, ou le revenu annuel diminué du profit et séparé de la rente, lui paraît une excellente matière à taxation, bien (jue difficile à évaluer. Adam Smith refuse, enfin, de frapper les salaires, parce qu'il croit que les salaires dépendent de l'état général de la fortune pul)lii[ue, et

que, selon que cet état est progressif, stationnaire ou déclinant, ils se maintiennent au minimum sans lequel l'ouvrier ne pourrait subsister.

La part de la richesse que Timpôt peut le plus utilement atteindre est, selon Adam Smith, le fonds de consommation, c'est-à-dire que les impôts indirects lui paraissent les moins sensibles, étant volontaires, en même temps que les plus justes, étant proportionnels aux ressources; mais à une condition, c'est que les objets de première nécessité soient épargnés et que les objets de luxe soient frappés des plus lourdes taxes.

Adam Smith, le grand ennemi des restrictions apportées à la liberté du commerce, fut, pendant ses douze dernières années, commissaire des douanes à Edimbourg. Dans son grand ouvrage, il lui arrive d'accéder à des transactions sur les plus essentiels de ses principes. Ainsi, il admet que certaines compagnies pour le commerce d'outre-mer jouissent d'un monopole, et recommande même de se servir de l'impôt pour rendre presque obligatoires certaines tenures de terre et engager les propriétaires à cultiver eux-mêmes leur domaine. C'était un esprit tempéré et redoutant les allures révolutionnaires. Celui qui aime l'humanité, disait-il, « quand il ne peut vaincre par la raison et la persuasion les préjugés enracinés des peuples, n'essaie point de les étouffer par la force » ; il essaie d'à/faibli?^ /'o6«5 jusqu'à

ce qu'il cède devant le droit. Rien n'est plus propre, à ses yeux, à affaiblir les abus, que la vérité, non cette vérité altière qui parle au nom d'un système géométrique, mais la vérité qui résulte d'observations accumulées et repose sur la connaissance approfondie de l'histoire. Quand on le lit, après avoir lu ses prédécesseurs, même Condillac, on a l'impression qu'il appartient à une autre époque; on sent qu'un pas décisif a été franchi; on sort du domaine de la chimère pour entrer dans celui de l'expérience. On s'explique ce sentiment quand on pense que ce petit coin de terre où Smith a vécu, — l'Ecosse, — formait, à ce moment, le milieu intellectuel le plus cultivé, le plus ouvert aux idées, le plus exempt d'entraînement et de parti pris qui fût dans toute l'Europe, et que c'est lui qui a produit, en même temps que le plus grand économiste, le plus positif, le plus rassis, le plus moderne des philosophes du dix-huitième siècle, Hume, l'ami inséparable de Smith.

Dor.TD. ÉC0K03J.

HT. — Successeurs d'Adam Smith.

A. Directs : L'École de Manchester.

L'importante distinction que fait Adam Smith entre la partie théorique de l'Économie politique (étude des organes et des fonctions servant à l'alimentation et à l'entretien du corps social) et la partie pratique (étude des règles que doit suivre une société donnée pour la production, la circulation et la répartition de la richesse), ne se maintient pas chez ses successeurs',

1. Nous ne pouvons que signaler à rattontion de ceux qui voudraient approfondir l'histoire que nous esquissons, les noms de Coiidorcet et de Lavoisier qui, dans les dernières années de l'ancien régime et pendant la Révolution même, consacrèrent à l'économie politique quelques essais trop vite interrompus. Le premier exprime heureusement la méthode statistique que le second appliqua dans toute sa rigueur. « Si on passe maintenant, dit Condorcet, à la théorie qui doit diriger l'application de ces principes et servir de base à VArl social, ne voit-on pas la nécessité d'atteindre à une précision dont ces vérités premières ne peuvent être susceptibles dans leur généralité absolue?... L application du calcul des combinaisons et des probabilités à ces mêmes sciences promet des progrès d'autant plus importants qu'elle est à la fois le seul moyen de donner à leurs résultats une précision presque mathématique et d'en apprécier le degré de certitude ou de vraisemblance. Les faits sur lesquels ces résultats sont appuyés peuvent bien, sans calcul et d'après la seule observation, conduire quelquefois à des vérités générales; apprendre si l'effet produit par une telle cause a été favorable ou contraire; mais si ces faits n'ont pu être ni comptés ni pesés, si ces effets n'ont pu être soumis à une mesure exacte, alors on ne pourra connaître celle du bien ou du mal qui résulte de cette cause..., etc. » Progrès de Cesprit humain, dixième époque.

clic ne réapparaît que plus tard dans la seconde partie du dix-neuvième siècle. Dans son école, les uns, comme Ricardo, ont une prédilection pour les recherches abstraites; les autres, comme Malthus, pour les études pratiques; mais ils négligent de distinguer soigneusement les unes des autres comme le maître l'avait fait, et la science retombe dans Tempirisme d'où il s'était efforcé de la dégager.

Au moment où Smith écrivait, les machines commençaient à jouer un rôle de plus en plus considérable dans la production industrielle, et celle-ci avait déjà reçu de ce fait une vigoureuse impulsion. On peut même croire que la surabondance des produits manufacturés offerts par l'Angleterre au commerce européen ne fut pas étrangère à la vivacité avec laquelle Smith ressent le besoin d'une liberté de plus en plus large accordée aux transactions internationales. Il n'était cependant pas sans inquiétude sur l'extension croissante de l'industrialisme. Il voyait poindre l'antagonisme entre les capitaux concentrés par la grande industrie dans les mains d'un petit nombre et la maind'œuvre nécessiteuse, asservie par la division du travail aux chefs des grands ateliers. Il était amené, par là, à chercher comment l'essor de la production manufacturière pourrait être ralenti; il cherchait le remède aux maux iiaissauls dont il ])ressentait l'aggravation prochaine dans le déveloiipomeiil de l'agriculture, dans la restriction du luxe, cnlin dans

la modération volontaire des patrons vis-à-vis des instruments humains du travail. Mais l'équilibre déjà menacé allait être rompu définitivement par les découvertes de la science appliquée à l'industrie. Vers la fin du siècle, la machine à vapeur et le métier à tisser faisaient leur apparition, et c'était en Angleterre que ces nouveaux engins de la production se répandaient tout d'abord, apportant à l'industrie de ce pays un moyen de multiplier, despécialiseret de perfectionner le travail hors de proportion avec les moyens antérieurement connus. De là, la nécessité, pour les économistes anglais, de persévérer dans leurs doctrines libre-échangistes, d'autant plus passionnément que la Révolution française revenait aux restrictions et aux prohibitions du système mercantile. Mais de là aussi l'obligation pour eux de s'interroger sur les causes et sur les remèdes des misères affreuses engendrées par le développement foudroyant du régime industriel, avec les puissantes concentrations de capitaux et l'écrasement de la population ouvrière qui en sont la suite. Dès lors, la question de la répartition des richesses, négligée jusque-là pour celle de la production et du travail, prend le premier rang dans les préoccupations des économistes.

Malthus (1766-1834) était un pasteur du comté de Cambridge. La révolution française ne lui avait inspiré que de l'horreur. Née d'une foi sans bornes dans la raison humaine et la perfectibilité indéfinie de notre

race, elle lui paraissait fournir par son apparent avortement la réfutation dctinitive des doctrines impies des philosophes. Non, il ne suffisait pas de laisser Thumanité à elle-même pour qu'elle fût heureuse et progressât indéfiniment. Et quand Godwin soutenait que les souffrances des peuples venaient des fautes des gouvernements , Malthus , jusqu'alors confiné dans les soins de son ministère, prenait la plume pour le réfuter, et avec son expérience froide et désenchantée, avec sa pitié méprisante pour l'imprévoyance des pauvres, il disait : « Si ces gens-là sont misérables, c'est qu'ils se marient trop tôt et qu'ils ont trop d'enfants. »

La population ne peut croître que si les subsistances croissent dans la même proportion. Or la population se multiplie selon une proportion géométrique, les subsistances s'accumulent selon une proportion arithmétique. 11 arrivera donc nécessairement, ou que l'augmentation de la population sera contenue par des causes préventives, ou que, ayant dépassé le niveau des subsistances disponibles, elle sera brutalement arrêtée par la suppression de l'excédent. Une grande partie du livre de Mallhus* est remplie par l'exposé des causes diverses qui vont au devant des effets de la loi impitoyable. Il étudie de ce point de vue, en précurseur de Darwin, les mœurs des popula-

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