‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 6 sur 62 · Écoîiomie, chap. ii. — 3. Ici. Chap. xx · texte numérisé non relu

Écoîiomie, chap. ii. — 3. Ici. Chap. xx

SOCRATK ET XÉNOPHON. 25

l'énergie, de la persévérance et de la piété pour acquérir; il faut de la tempérance pour conserver la richesse. On va voir maintenant comment la vertu, non seulement consiste à bien user de la richesse, mais même nous apprend à nous en passer.

La richesse, en effet, est chose relative. Elle dépend du besoin ; celui qui se contente de peu est riche. Or le corps, siège des besoins, est un élément accidentel et périssable de la personne humaine ; <■ Tàme seule est l'homme, ou l'homme n'est rien. » Il n'est donc rien de plus contraire au bon état de l'àme que le développement du corps ; le but de la vie est de se débarrasser progressivement de cette enveloppe matérielle et des désirs qu'elle alimente. Dieu n'a pas de besoins ; l'àme, chose divine, n'en a pas non plus. Plus nous refoulerons les besoins physiques, plus nous ressemblerons à Dieu. L'idéal est de ne i)as en avoir du tout. Les biens matériels pour l'individu, et, pour la cité, le commerce et l'industrie sont donc des obstacles à la perfection morale. De ce point de vue Socrate eût dû condamner l'économie tout entière ; il parait s'être borné cl condamner celle qui ne se concilie pas avec la vertu, et c'est pour cela qu'il n'approuve qu'un métier, l'agriculture, où il pense que la vertu rencontre le moins d'obstacles. Nous retrouverons plus tard ces «doctrines ascétiques, qui sont la négation de toute économie.

Au nom des mêmes printi{)es, Socrate bh'une vive-

26 HISTOIRK DKS DOCTRINES ÉCONOMIQUES.

ment les Sophistes, les i)i*emiers professeurs qui aient donné des leçons rétribuées, de ce qu'ils acceptaient de leurs élèves de l'argent en échange de la science. L'enseignement, à ses yeux, n'a pour but que de rendre vertueux celui qui le reçoit ; il doit se réduire à un commerce affectueux des âmes, aune sorte d'apostolat désintéressé. Socrate méconnaît ainsi ce que les économistes modernes appelleront le capital intellectuel.

IL — Platon.

Comme Socrale, Platon, son disciple, voit nettement l'importance des phénomènes économiqnes dans la vie sociale. Mais comme lui, il ne croit pas que ritconomie politique puisse être séparée, même pour les besoins de l'étude, de la morale. Et comme sa morale est ascétique, il est, lui aussi, conduit à condamner la richesse.

Pri'Diù'r point di' eue. — Dans son i)eau livre sur Vhlal ou la /{rpxl/lirjue, il montre que la société trouve son origine dans les besoins de l'homme et la nécessité de l'échanj^e. Laissons-ic i»ui-h'r lui-même, ou du moins écoutons le dialoj^uc (juil met dans la bouche de Socrate et d'un de ses [xoprcs iVères, Adimante.

SoCRATE : « Ce qui donne naissance à la société, n'est-ce pas l'impuissance (ui chaijue homme se trouve de se suffire à lui-nn-mc. cl le bcsinii (pril ciirouve de beaucoup de choses? l'ist-il une aulre < ause de son ori}i;ine? » .\dimante : « Point d'iiulie. Ainsi le

besoin d'une chose ayant engagé l'homme à se joindre à un autre homme et un autre besoin à un aulre homme encore, la mnlliplicile de ces l)esoins a réuni,

28 lUSTOIRK DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES.

dans une même habitation plusieurs hommes dans la vue de s'entr'aider, et nous avons donné à cette société le nom d'État, n'est-ce pas? — Oui. — Mais on ne communique à un autre ce qu'on a, pour en recevoir ce qu'on n'a pas, que parce qu'on croit y trouver son avantage ? — Sans doute. — Bâtissons donc un État par la pensée. Nos besoins en formeront les fondements. Or, le premier et le plus grand de nos besoins n'est-ce pas la nourriture, d'où dépend la conservation de notre vie ? — Oui. — Le second besoin est celui du logement, le troisième celui du vêtement. — Cela est vrai. — Et comment notre État pourra-t-il Iburnir à ses besoins ? Ne faudra-t-il pas pour cela que l'un soit laboureur, un autre architecte, un autre tisserand ? Ajouterons-nous encore un cordonnier ou quelque artisan semblable? — A la bonne heure. — Tout État est donc essentiellement composé de quatre ou cinq personnes? — Il y a apparence. » Alors Platon formule avec la plus grande sûreté la loi de la division du travail, comme fondement de la solidarité économique : — « Mais quoi ? faut-il que chacun fasse pour tous les autres le métier qui lui est propre..., ou ne serait-il pas mieux que, sans s'embarrasser des autres, il employât la quatrième partie du temps à préparer sa nourriture, et les trois autres parties à se bâtir une maison, à se faire des habits et des souliers? — Je crois, Socrate, que la première manière serait plus commode pour lui. — Je n'en suis pas surpris ; car

au moment que tu parles, je fais réflexion que nous ne naissons pas tous avec les mêmes talents et que l'un a plus de disposition pour faire une chose, l'autre pour en faire une autre, qu'en penses-tu ? — Je suis de ton avis. — Les choses en iraient-elles mieux si un seul laisait plusieurs métiers ou si chacun se bornait au sien. — Si chacun se bornait au sien. — Il est encore évident, ce me semble, qu'une chose est manquée lorsqu'elle n'est pas faite en son temps. — Cela est évident. — Car l'ouvrage n'attend pas la commodité de l'ouvrier ; mais c'est à l'ouvrier de s'accommoder aux exigences de son ouvrage. — Sans contredit. — D'où il suit qu'il se fait plus de choses, ([u'ellesse font mieux et plus aisément, lorsque chacun fait celle pour laquelle il est propre en temps utile et qu'il est dégagé de tout autre soin.» En d'autres termes : 1° on réussit mieux dans un travail qu'on a choisi conformément à ses aptitudes; 2° on fait mieux et en plus grande quantité et avec moins de peine ce qu'on fait constamment; 3° on perd moins de temps et moins d'occasions favorables quand on est tout entier consacré à une seule tâche (livre 11). Si donc les économistes modernes n'ont pas emprunté à Platon cette importante loi, ils l'ont retrouvée après lui. Si'cond point di' viii\ Mais, presque aussitôt, Platon introduit des considérations d'ordre moral qui l'engagent à interdire à la cité tout développement économique ultérieur.

30 HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCO.NOMIIJUES.

Il faut que la cité soit juste, si l'on veut qu'elle soit saine et heureuse. Qu'est-ce que la justice? C'est la ressemblance à Dieu. Or, Dieu est simple et ne change pas. Pour être juste, la cité devra rester composée du plus petit nombre d'éléments possible, qui, étant intimement unis, seront toujours dans le même rapport. An puinl uù nous venons de le laisser, l'État est juste, par suite, sain et heureux. Platon fait bien quelques concessions aux besoins physiques. Il admet que la cité peut s'agrandir encore sans se corrompre par l'adjonction des charpentiers, des forgerons, des pâtres, même de quelques marchands ; tant qu'on ne se servira des animaux que pour avoir du lait, des peaux, de la laine et pour traîner les fardeaux, tout ira bien; mais le malheur de la cité commence et la corruption s'y introduit ([uaud les arts de luxe y prennent naissance et que Ion veut y manger de la viande. « Il ne faudra plus alors mettre simplement au rang des choses nécessaires celles dont nous parlions tout à l'heui'e, une demeure, des habits, une chaussure ; on va désormais mettre en onivi-e la peinture et tous les arts enfants du luxe. L'Etat sain dont j'ai parlé tout d'abord va devenir trop petit. Il faudra l'agrandir et y faire entrer des chasseurs, des poètes, des acteurs, des danseurs, des nourrices, des coiffeuses, des traiteurs, des cuisiniers et même des porchers? » Dès lors, les corps, regorgeant de délices, ne seront plus entretenus en santé par la gymnastique seule; des

médecins seront indispensables. Le territoire ne suffira plus à noun-ir les troupeaux, on voudra empiéter sur les voisins : la guerre apparaîtra av(;c son cortège de violences et de misères. Les conflits d'intérêt se multiplieront en même temps, et voici les tribunaux qui se dressent dans la ville. Maladies, rapines à main armée, répression tardive de la justice violée ne sont que les avant-coureurs de maux plus profonds, nés de l'essor effréné des convoitises, et (jui pousseront l'État primitivement un et stable dans un abîme de discordes et de révolutions.

La chute est inévifabie. Pour la retarder, du moins, Platon propose un certain nombre de moyens. Tous sont dirigés contre le développement de l'activité économique. D'aboid. le pouvoir devra appartenir, dans chaque cité, à des sages versés dans la théologie, ([ui auront pour mission de faire triompher la vertu sur le vice, l'àme sur le corps et régleront souverainement tout ce qui concerne les intérêts. La distinction (lu spirituel et du temporel apparaît et la su[»rématie du premier sur le second est nettement déclarée. L'Ktal sera le grand régulateur de la i)roduclion et le distributeur uni([ue de tous les l)iens. C'est le socialisme le plus radical. Point (l(> propriéti- individuelle. Si ([uel(iu'uu pai'vieiit à s'enrichir, à sa mort I l'itat dispose de ses biens ; la plus grande partie rentre dans les caisses publiques. Le Conseil des sages distribue à des hommes, choisis ])ar lui jmur faire

32 HISTOIRE DES DOCTRINES ÉilOXOMIQUES.

partie de la classe inférieure, des lots de terre qu'il leur est défendu d'aliéner. La cité sera bâtie loin de la mer, dans un pays de montagnes pourvu seulement de quelques vallées propres à la culture. L'exportation des denrées alimentaires nées du sol y est interdite ; elles sont distribuées, par les soins du gouvernement, entre tous les citoyens et consommées sur place ; interdite aussi l'importation , sauf celle des armes ; interdite la monnaie d'or et d'argent, instrument de l'échange entre cités. Platon eût souhaité de pouvoir confier le trafic à l'intérieur et l'industrie des hôtelleries à des citoyens vertueux, qui se seraient privés de tout bénéfice et auraient exercé leurs fonctions pour le bien de l'humanité et le service de l'État.

C'eût été, comme le sont en réalité les agriculteurs, les guerriers et les prêtres de cette république, de véritables fonctionnaires. Mais il recule devant cette innovation et remet le soin de faire le commerce à ceux dont la corruption est la moins dangereuse pour l'État , c'est-à-dire aux étrangers domiciliés. Pour empêcher, d'ailleurs, les gains illicites et la démoralisation qui résulte du commerce, on fixera le prix maximum et minimum des marchandises. Toute industrie manuelle sera de même interdite aux citoyens sous les peines les plus sévères, la division du travail l'exige ; le citoyen a pour fonction de pratiquer la vertu, il faut que rien ne l'en vienne distraire. Esclaves

OU mercenaires étrangers, les artisans ne doivent de même exercer qu'un métier à la fois ; l'ouvrier en fer ne devra l'aire aucun ouvrage de bois et l'ouvrier en bois ne pourra louer des ouvriers forgerons. Ainsi l'État distribue à chacun sa tâche, il en exige et en surveille l'accomplissement en échange d'un salaire viager. Les guerriers sont nourris en commun dans des casernes et les sages près des temples; avec ses d(juze sections, avec ses temples et ses quartiers militaires au centre de chaque section , la cité Platonicienne a quelque cIk^sc du couvent féodal. Par l'ensemble de ces moyens , une limite sera posée à l'accroissement de la richesse, en même temps que sera assurée la satisfaction des besoins strictement nécessaires. Ainsi seulement pourra être conjuré le danger que fait courir aux États la terrible passion de posséder et de posséder toujours plus. Car « l'or et la vertu sont comme deux poids mis dans les plateaux d'une balance et dont l'un ne peut monter que l'autre ne s'abaisse. » Ainsi on s'éloignera le moins possible do l'heureux état de choses originel où les hommes étaient, comme les brcliis d'un troupeau docile, gouvernés et nourris par la main des Dieux. Alors u ils recueillaient sur les arbres des forêts des fruits abondants (jue n'avait pas fait naître la culture et que la terre produisait par sa iiinpif fcrondité. Nus et sans ai)i-is, ils passaient presque toute leur vie en plein air; les saisons, tempérées alors, Itnir étaient clémentes et

34 HISTOIRK DKS DOiTRI.NKS KCO.XOMIQUES.

l'épais gazon dont la terre se couvrait leur offrait des lits moelleux. »

Nous voilà bien loin de la doctrine qui faisait du besoin le ciment de la vie sociale. Évidemment Platon tend à supprimer les besoins physiques à force de les restreindre et d'en rendre la satisfaction facile. Il nous dit son dernier mot quand il appelle les fonctions vitales essentielles (nutrition et reproducti(jn) des maladies. L'amour de la richesse, lié à la recherche du l)ien-èlre, cet instinct de possession qui est le grand ressort économique, est, selon sa pensée intime, l'injustice fondamentale, la racine de tous les vices. Un État où prédomine la popidation maritime, industrielle et commerçante, surtout s'il est prospère, s'il est plein d'arsenaux et de chantiers, et que de nombreux tributs y remplissent le trésor, est, à ses yeux, comme un homme chez, lequel l'àme est alourdie et corrompue par ses attaches avec un corps pléthorique'. Il rêve dune société spirituelle débarrassée des soucis de lu vie physique, unie dans la contemplation d'une même et éternelle vérité très simple, immobile, heureuse comme la pensée divine. La vie contemplative en commun est son idéal, comme elle avait été celui des Pythagoriciens, comme elle sera celui du

1. L'iiiiioiir (le la richesse est i)oin- lui une forme et une dérivation de la concupiscence, du désir physique qui siège au-dessous du diaphragme et qui, étant variahle, mobile et violent, occupe dans l'individu humain la place que les esclaves et les petits marchanda occupent dans la cité. Il"p. IX, 580, e.

moyen âge. Il y a presque un avant-goût de Vlmitation dans quelques-unes de ses paroles : « En vérité, dit-il quelque part, les all'aires humaines ne méritent pas qu'on prenne de si grands soins pour elles ; il en faut prendre cependant, et c'est ce qu'il y a de plus fâcheux ici-bas ! »

Mais, tout en condaniuanl h's ()réi)ccii[iati(ms économiques, Platon a contribué, plus qiu^ tout autre écrivain de ranti([uilé, à fonder la science des richesses. C'est d'abord pour lui un titre considérable à l'attention des économistes de tous les temps que l'invention du socialisme. Il faut se souvenir ensuite qu'il a montré nettement la sul)i)r(lination des activités productrices et commerciales aux activités régulatrices, à la politique et à la morale. On ne saurait trop admirer non p'us hi m'ttcli' avec laquelle il a conçu et formulé la loi tle la division du travail. Enfin, nous voulons citer, pour montrer la pénétration de ses analyses, une très curieuse classification des métiers, la première qui ait été tentée, ou du moins la première (jui mérite ce nom. Il divise en sejit calt'gories fout ce qui |)eut s'ac(|iiciii' :

1° Ce ([iii lournit la matière sur ia({uelle s'exercent tous les arts nuiuuels pour les façonner: « l'or, l'argent et tous les autres métaux que l'on extrait des mines, tout cf ipic r;irl (le <(Mi|>('r cl de tailler les arbres fournit à la rliarpenti'rie et à la \annerie, l'art ([ui enlève aux iilantes leur écorce, celui du corroyeur

qui dépouille les animaux de leur peau, tous les arts analogues qui nous préparent du liège, du papyrus, des liens, tout cela nous met en mesure de fabriquer des objets composés avec des choses qui ne le sont pas. » Appelons tout cela propriété primordiale et élémentaire.

2° Les outils, instruments ou ustensiles composés ou façonnés avec cette matière première.

3° Ce qui sert à la conservation des productions de l'industrie, vases, paniers et coffres, tout ce qui contient ou enveloppe les objets que l'on veut garantir de quelque altération.

4° L'ensemble des objets qui servent de sièges, immobiles ou mobiles, employés pour la locomotion sur la terre ou sur l'eau, fabriqués par le charpentier, le potier ou le forgeron.

5° Les abris, vêtements de toutes sortes, un grand nombre d'armes défensives, les murs, les remparts, tout ce qui sert à la protection. Les principaux artisans qui les fabriquent sont l'architecte et le tisserand.

6" Tout ce qui contribue à la distraction et au divertissement de l'homme, créations des beaux-arts et de la musique.

7° « Enfin, l'acquisition des aliments et tout ce qui, en se mêlant à notre corps, a le pouvoir d'entretenir par ses parties les parties de ce corps; formons-en une septième espèce et désignons-la dans toute son

étendue sous le nom d'alimentation. » L'agriculture, la chasse et la pèche, la gymnastique, la médecine et la cuisine sont les arts desquels relève la catégorie de productions signalée ici.

Certes, cet essai est digne d'atlentii)n comme toute la politique de Platon et, Aristote mis à part, la science économique attendra longtemps, même dans les temps modernes, des contributions aussi importantes que celles qu'elle doit à ce mystique. 11 n'en est pas moins certain que cette philosophie contient en germe la condamnation des instincts mêmes qui donnent naissance à la richesse, et la négation des I»rincipes sur lesquels toute économie politique rei)Ose. Nous la verrons hicntiM jtorlcr ses fruits.

Aristote a fait peul-ètre autant que Platon pour la science énonomique ; s'il n'en est pas le fondateur, — nous le savons maintenant, — il en a conçu plus nettement l'objet et lui a fixé sa place parmi les arts du gouvernement; mais, disciple de Platon et beaucoup plus fidèle qu'on ne le croit aux enseignements de son maître, il n"a pas su effacer la contradiction que celuici avait imprudemment suscitée après Socrate, entre les intérêts moraux et les intérêts matériels de la cité des hommes.

Premier point de vue. Historiquement la famille ou maison est antérieure à la cité. Avant d'être un citoyen l'homme est un être vivant, et il fait naturellement partie de la famille comme l'organe fait partie du corps. Le besoin est le lien de cette société primitive ; d'abord l'enfant doit puiser sa nourriture au sein de sa mère ; ensuite tous les membres de la famille vivent en commun des mêmes ressources. L'art de fonder et d'administrer une maison est V Économie, partie de la politi(|ue comme la maison est partie de la cité.

Les choses nécessaires à la vie en commun des

AHISTOTE. 39

membres de la famille, les biens (chrêmala) ou la richesse sont l'objet d'une science ou art, la Chrcmatistique. Mais cette science de la richesse est, comme on le voit, partie essentielle de l'Économie ou administration domestique. Elle ne dépend qu'indirectement de la politique. En effet, dit Âristote, c'est dans la famille et pour la famille que les richesses, que les biens sont acquis; c'est dans la famille qu'ils sont consommés. Voilà un trait essentiel par où l'Économie d'Aristote diffère de l'Économie politique moderne. 11 discute et réfute victorieusement le socialisme de son maître. 11 reconnaît que la propriété individuelle est la conséquence des instincts les j)lus profonds, qu'elle est légitime par conséquent, que de plus elle est bienfaisante en ce qu'elle fournit au travail un aiguillon nécessaire. Mais il est conduit (nous le verrons bientôt) par son désir d'échapper au socialisme à combattre les formes supérieures de l'échange, parce qu'elles socialisent la richesse.

La première fonction de la chrématistique est lac- ([uisition des biens (aliments et instruments;.

La première des acquisitions est celle de \'aliin''}if. Tous les jeunes des animaux trouvent en naissant une nourriture qui leur est préparée par leur mère ou ([u'elle tire de son corps; l'homme même est dans ce cas. La terre est aussi comme une mère, (lui rournit aux hommes les choses qui leur sont nécessaires pour leur subsistance. Les uns sont nomades et vivent du

40 HISTOIRE DKS DOCTRINES ÉCOXOMIOUES.

produit de leurs troupeaux; les autres sont fixés et se nourrissent de productions agricoles ; d'autres sont pêcheurs, d'autres chasseurs, d'autres encore s'emparent par le pillage et la guerre des subsistances amassées par autrui. Tous suivent les indications de la nature qui a fait les fruits de la terre pour l'homme comme le lait pour les jeunes animaux.

En outre des aliments, les msirumenis sont nécessaires. Les plus parfaits sont ceux qui accomplissent d'eux-mêmes ou sur les ordres de leur possesseur les travaux pour lesquels ils sont faits. Le bœuf, ce serviteur du pauvre, et l'esclave sont de tels instruments. Ils sont comme des organes extérieurs, comme des prolongements du corps du maître. Ils lui appartiennent donc. Âristote n'hésite pas un instant à déclarer que cette acquisition de l'homme par l'homme est naturelle. Et il va jusqu'à justifier le fait, mais pour un cas seulement, celui où l'esclave, dépourvu de toute intelligence, abruti par la servitude héréditaire, se trouve nécessairement subordonné à un plus intelligent que lui. Dans ce cas la servitude lui est avantageuse , puisque c'est le seul moyen d'existence à sa portée, les intérêts de l'esclave coïncidant avec ceux du maître. Dans le cas, au contraire, où l'esclave est un homme jadis libre, éclairé et généreux, victime des hasards de la guerre, le philosophe n'est pas loin de reconnaître le caractère violent et injuste de son asservissement. Dans les deux cas,

ARISTOTK. 41

il faut lui donnei" la iKJurriture qui est le salaire de son travail, et, si on le châtie pour ses fautes, lui proposer en même temps comme but la plus haute des récompenses, la liberté.

Une seconde catégorie d'objets relevant de la clirématistique est formée des produits de la terre qui, sans servir à l'alimentation, ont néanmoins leur utilité : comme les bois de construction et en général tout ce qui se tire des mines. Ces produits sont fort nombreux, ils tiennent l'intermédiaire entre les fruits de la terre et les créations de l'homme.

Une troisième catégorie est constituée par l'art de l'échange. Celui-ci se compose de trois parties : l» le trafic ou négoce qui lui-même comprend le transl)ort par mer, le transport par terre et l'exposition ou l'étalage; 2^ le salaire, qui est donné soit à des artisans exerçant un métier, soit à des hommes qui, étant incapables d'exercer aucun art, ne sont utiles que par les services qu'on lire de leur force corporelle Mes esclaves); 3° le prêt à intérêt.

Tout objet possédé peut être utilisé directement (»u servir à l'échange. L'échange en nature d'une famille à l'autre est inévitable, les besoins étant les in('uies pour tous et les uns ayant plus d'iiu produit, les autres d'un autre. Et cette sorte (rechange suffit au besoin. Là s'arrête la bonne clireiMatisti(Hu\ à la fois nécessaire et naturelle. Mais (|u;ui(l les honiuies, sans se soucier des obligations de la ludrale. reciierchent

la richesse pour elle-même et veulent l'accroître au delà du besoin, indéfiniment, alors ils trangressent la loi de la nature. C'est l'institution de la monnaie qui donne naissance à la seconde forme de la clirématistique, et celle-ci n'est ni nécessaire ni conforme à la nature.

Secotid point de vue. A. De l'échange par la monnaie. — Entre les objets utiles de diverses sortes qui ligurent dans les échanges, une commune mesure est désirable. Il faut que l'objet qui sert à cette commune mesure et est destiné à se substituer dans les transactions aux denrées volumineuses et lourdes soit : 1° de valeur fixe, 2" facilement transportable, 3° assez stable pour attendre l'occasion favorable à l'échange. C'est ce que l'on a obtenu en créant la monnaie. On convint de recevoir et de se donner réciproquement, dans les échanges, une chose qui n'étant pas par elle-même d'une utilité immédiate est néanmoins susceptible de se prêter facilement aux usages de la vie, comme le fer et l'argent, ou toute autre matière semblable dont on détermina d'abord simplement le poids et la quantité, et qu'on finit par marquer d'une empreinte pour s'éviter l'embarras de la peser ou de la mesurer à chaque fois, car l'empreinte « fut mise comme signe de la quantité ». « Elle fut comme une mesure qui, établissant un rapport appréciable entre les choses, les rendit égales ; car, il n'y aurait pas de société sans échange, point d'échange sans égalité, point d'égalité

AIUSTllTE. 43

sans une commune mesure. » Il est vrai, celte détermination de la valeur proportionnelle est difficile à réaliser exactement; les objets ne sont pas toujours commensurables, mais (ui y arrive par ai)proximalion et suf'tisamment pour le besoin. Il est vrai encore que la valeur de la monnaie n'est pas absolument fixe, mais il suffit qu'elle présente une fixité relative.

Tout cela paraît inotTensif, sinon même avantageux. Mais voyez les conséquences. Par la monnaie, l'échange fut facilité dans des proportions inconnues jusque-là. Il s'établit une profession nouvelle consistant à acheter en gros et à revendre en détail, et dont le but est de gagner sans produire, simplement par des combinaisons adroites de richesses existantes. Même l'argent devint objet de commerce; on vit les banquiers réaliser de gros bénéfices par des prêts, et faire produire à l'argent une espèce de progéniture'. Par là njuiuit une sorte de cliréinatisli(|ue bien difféi-enlc (le la clirématistique que nous avons exposée en décrivant la première catégorie d'acquisitions. La première eslconforme,laseconde est contraire à la nature.

Celle-ci, en effet, se fonde sur des productions arti-

1. Le mol iiiti'véts est on grec le même tinc iirof/v/iitia-e. On dit (11- mi'^nio en |ilaisantant do nos jours que dos louis d'or bien |placés ont lait des petits. Il n'est pas surprenant que ce fait, bien <liie l'amilier di-jà au monde des affaires et autorisé par la loi, ait paru illogique et incorrect aux philosophes moralistes comme au vulgaire; il suppose en effet une certaine subtilisation de l'idée de richesse qu'on a peine à faire cnmprendre aux enfants de nos jours.

44 HISTOIRE DES DOr.TRINHS ÉnOXOMIQUES.

ficielles. Le marchand à ([ui de grands capitaux permettent d'acheter des ([uantités considérables d'objets utiles pour les revendre en détail ne crée, — Aristote le dit et se trompe en le disant — aucune richesse nouvelle; il ne produit rien, n'augmente pas les ressources disponibles. De même le préteur tire un effet infini d'un instrument dont l'effet naturel est fini; la pièce de monnaie a une valeur limitée; le lingot dont elle est composée équivaut à une certaine quantité d'objets consommal)les : il n'est pas juste d'en faire sortir une suite illimitée de bénéfices. La monnaie elle-même est déjà quelque chose d'artificiel; elle est le produit d'une convention, et, cette convention changeant, elle peut perdre toute valeur. Elle ne répond à aucun besoin naturel; on peut mourir de faim à côté de monceaux d'or. Matière stérile, elle n'a rien des productions vivantes qui créent par la génération une suite indéfinie de productions semblables à elles. Bien qu'Aristote reconnaisse son utilité, qu'il semble même la considérer comme nécessaire à l'établissement de la justice dans la société, puisque c'est par elle seule que la comparaison peut s'établir entre les droits de chacun, cependant il ne comprend que son utilité morale; il ne peut admettre que les services qu'elle rend, chose abstraite, soient eux-mêmes évalués en monnaie et viennent grossir le capital. Il la condamne donc comme la source de la fause chrématistique, de la chrématistique contre nature.

B. Du travail manuel. — Aristote condamne encore, comme ses prédécesseurs, les industries autres que l'industrie agricole. « Toutes les choses utiles ne doivent pas être enseignées, parce qu'il y en a qui sont illibérales. Il ne faudra donc communiquer à la jeunesse, entre les choses utiles, que celles qui ne lui feront pas contracter un genre de vie sordide. Or, on doit regarder comme tel tout travail, tout art, toute instruction qui rend le corps ou l'àme ou l'intelligence des hommes libres incapables d'acquérir la vertu ou d'en pratiquer les actes. Voilà pourquoi nous appelons sordides tous les arts qui tendent à altérer les bonnes dispositions du corps et tous les travaux dont on reçoit un salaire, car ils ne laissent à la pensée ni loisir ni élévation. » Seule, l'agriculture est une profession salubre, naturelle, favorable à la vertu, où la production est limitée par le besoin, et qui fait de celui qui l'exerce un bon soldat, un citoyen accompli.

Ces idées nous paraissent (luelquc peu singulières, pourquoi Aristote condamne-t-il ainsi le commerce et l'industrie manufacturière?

Parce qu'ils sont contraires à la nature de l'homme, ou, ce qui revient au même, à la vertu. Mais pourquoi le commerce et le li-avail iiianuel sont-ils contraires à la nature, pourquoi sont-ils incompatibles avec la vertu ou avec la perfection ilu citoyen? Il le dit luimême : c'est que le citoyen parfait est celui qui ne

s'occupe que des intérêts moraux de la cité, celui qui passe son temps à juger dans les tribunaux et à voter dans les assemblées. Ces fonctions seules conviennent au caractère de noblesse et de générosité que ro})iiiion unanime attribuait au citoyen.

Cependant si c'était là la dernière raison d'Aristote, la doctrine économique (<^u plutôt antiéconomique") que nous venons de recueillir dans sa Politique et sa Morale serait, avouons-le, assez mal fondée. Elle se ramènerait en dernière analyse à une pétition de l)rincipe peu dissimulée. Même on trouverait dans les œuvres du philosophe de quoi la réfuter facilement. On y lit que la vertu, but de la politique, est la justice, c'est-à-dire l'égale distribution entre tous des avantages sociaux; mais la justice ne serait rien s'il n'y avait pas de transactions et des contrats auxquels elle s'apj)lique, des avantages à partager, des contestalions d'intérêt à régler, et de ce point de vue du juste et de l'injuste, peu importe que les richesses soient considérables ou restreintes, pourvu qu'elles soient légitimement acquises et loyalement échangées. Mais il semble qu'Aristote ait eu en vue, lorsqu'il a condamné le négoce et le travail manuel, non seulement les préjugés aristocratiques dont la démocratie athénienne n'avait pu se guérir, non seulement l'idée qu'il se faisait, avec ses compatriotes d'adoption, de la vertu politique, mais une conception de la vertu très différente qu'il expose à la fin de sa morale et qu'il

superpose en quelque sorte à sa théorie de la vertu civique.

On voit là que, pour lui, la véritable nature de riiomrae n'est ni de vivre physiquement, ni d'acquérir, ni de pratiquer la justice dans les rapports sociaux, mais qu'elle consiste à penser, à contempler la vérité, à s'absorber dans la contemplation de la perfection absolue. La nature de chaque être est, en effet, d'après Aristote, non dans ses fonctions les plus humbles, mais dans ses fonctions les plus hautes. Or la raison, la pensée pure de l'être pur sont ce qu'il y a de plus éminent dans l'homme. La vertu et le bonheur résidant à la fois dans l'exercice de cette activité supérieure, qui est celle de Dieu en nous. Et tout ce qui s'opposera à son exercice entraînera pour l'homme une déchéance. De ce point de vue (qui est le dernier auquel Aristote s'arrête, non sans quelque hésitation), ni li's incessants travaux de l'agriculteur, ni les soins du plus prévoyant des hommes d'affaires, ni même les nobles fonctions du citoyen et de l'homme d'État n'(Mit plus aucune valeur propre. N'eùt-il ni puissance, ni richesse, le sage qui a dépouillé par son commerce spirituel avec Dieu ce qu'il y avait de mortel en lui, se suflit à lui-même et son bonheur dépasse toutes les satisfactions Unies'.

1. Voir pour la doctrine ôcononiiqiie d'Aristote la Politique, livre 1 à partir du chap. ii jus(piïi la fin; livre II, chap. i. n.ui,iv, v; livre III, chap. v; livre VII, cliap. m, ix; livre VIII, chap. ii; la Morale, livre V et le Traité tie irronumique.

Aristote aboutit donc comme Platon à une théorie métaphysique de la vertu et du bonheur dont il ne tire pas toutes les conséquences, mais qui explique suffisamment la crainte que lui cause le développement sans bornes de la richesse par le commerce et lindustrie. L'activité économique est aux antipodes de la vie contemplative quil préconise ; il devait donc trouver quelque biais pour la condamner. Il ne va pas, comme Platon, jusqu'à vouloir que l'État prenne en main officiellement la cause de la vertu, qu'il fasse des lois contre le commerce illicite et le travail déshonorant; il maintient la propriété individuelle et fait de la justice sociale une œuvre de liberté et de discussion : mais ses subtils arguments contre l'échange et le prêt à intérêt devaient entraver pendant longtemps Tart économique. Son individualisme final n'est pas moins dangereux que le socialisme Platonicien. La vertu contemplative résulte de l'activité solitaire de Fàme ; elle s'accommode donc aussi bien d'une constitution que d'une autre ; elle n'attend aucun secours de la cité et même se passe de toute loi et de tout commerce avec les hommes. La société telle qu'il la conçoit, fortement constituée à sa base par la solidarité des besoins dans la famille, cimentée par la gestion des intérêts communs et l'administration de la justice dans la cité, finit par s'évanouir à son sommet dans l'indépendance des penseurs sublimes qui voient Dieu face à face chacun à part, et

n'ont plus besoin les uns des autres pour être heureux.

La vie spéculative se trouve donc, en fin de compte, mise par Aristote comme par Platon au-dessus de la vie politique et surtout de la vie utilitaire ; elle est l'idéal commun de tous les philosophes grecs des cinquième et quatrième siècles qui ont traité de la richesse. Tous font aux besoins essentiels de la nature humaine un minimum de concessions ; dès qu'ils ont assuré la subsistance de l'individu dans la famille, ils considèrent tout ce qu'il y a de légitime dans VEconomie comme épuisé ; au delà commence le domaine de la vertu et celui de la politique qu'ils confondent avec la morale ; en d'autres termes, pour eux réconomie, comme son nom l'indique, est domestique, ihmi pulitique.

Cette préoccupation unanime ne tient pas à un système ou à un autre ; les causes en sont générales. Évidemment les philosophes ne font ici que refléter l'opinion commune. C'était, en efl'et, une conviction pour la majorité des Grecs que la constitulion la jjIus parfaite était celle de Lacédémone ; ils la regardaient comme la plus ancienne, et les oracles, avec l'immense autorité qui s'attachait alors aux enseignements de la religion, lavaient célébrée à l'envi. Or la cité Spartiate appartcuail à un l\ pc d'Ktals (h-jà ancien, en efl'et, quand Athènes atteignit son a[»ogée : celui des États de l'intérieur des terres, à constitution aristocratique , exclusivement adonnés <à l'agriculture.

oO HISTOIRE DKS DOC.TUIXES ÉCONOMIQUES.

immobilisés dans les pratiques traditionnelles. Le type plus moderne des cités maritimes, livrées à l'industrie et au commerce, gouvernées par des despotes populaires ou des assemblées démocratiques selon des vues utilitaires et laïques, eut en fait une large extension ; Athènes fut la plus brillante d'entre elles, et ses plus illustres citoyens eurent conscience de sa supériorité. Périclès par exemple met le développement de la richesse publique au premier rang des préoccupations de riiomme d'État. Il n'en est pas moins vrai que, même dans les démocraties les plus prospères, même à Athènes, les croyances antiques, les traditions conservatrices et aristocratiques gardaient une bonne partie de leur empire ; on continuait à admirer le genre de vie du bon vieux temps où la pauvreté était en honneur, où l'agriculture suffisait aux besoins, où la pratique de la vertu était le but de la politique. L'esclavage d'ailleurs s'était développé avec l'industrie et on trouvait que l'homme du peuple, l'artisan était semblable à l'esclave, ce qui déconsidérait le travail manuel au yeux des familles nobles et des citoyens distingués qui les imitaient.

Justement les philosophes athéniens, Socrate et ses disciples, étaient de grands amis des Spartiates et des admirateurs de la constitution aristocratique. Xénophon et Platon appartenaient à d'anciennes familles. L'indignité du travail manuel était un préjugé qu'ils ne discutaient pas. Ils dédaignaient la

démocratie industrieuse et commerçante qui avait fait la fortune d'Athènes.

Enfin le prestige dont la religion antique avait revêtu les mœurs simples et la vie frugale des cités agricoles, prestige confirmé à Sparte par tout un arsenal de lois contre le luxe, se trouva singulièrement relevé par les enseignements dune religion nouvelle, celle des mystères. Là, beaucoup plus explicitement ({ue dans les anciens temples, on professa la distinction profonde de l'àme avec le corps, la préexistence (les âmes avant la vie, leur libération au moment de la mort, et l'on assigna comme but à la vie la préparali(jn de cette délivrance par le mépris des besoins corporels et de la richesse. Avec Socrale, la philosophie s'empara de cette doctrine; elle se l'assimila au i)oint qu'elle parut l'avoir créée, et ainsi, tout en l)ortanl sa curiosité sur les phénomènes que mms appelons économiques, elle se préoccupa dès l'abord des périls que la prospérité industrielle et commerciale jiouvait selon elle faire courir à la vertu, cette anticipation (!r lu mort. Telles sont les causes de la direclion ([lie prit dans l'antiquité la doctrine économique; • Ile (levait la garder pendant tout le moyen âge oh domine la nit-me conception de la destinée huuiair.e.

Page 1