Guyau, La Morale d'Épinan, Paris, 1880, p
ÉPICUHIKNS KT STOÏCIENS. 53
tcnt des crimes dont rougiraient les plus nécessiteux... Ils ressemblent selon moi à un homme qui, ayant beaucoup et mangeant sans cesse, ne se rassasierait jamais. Pour moi, ce que je possède est si considérable que j'ai grand'pcine à le trouver , cependant il me reste du superflu... Quand je suis au logis, les murailles me semblent des tuiiitjuos rluiudes ; les jilanchers, des manteaux épais ; et j'ai une si bonne couverture que je dors de manière que c'est toute une affaire de m'éveiller. » Ces biens, personne ne peut les eidever au sage. « N'oubliez pas ceci, c'est que la richesse comme la mienne donne à ceux qui la possèdent la liberté. » Les philosophes cyniques, pendant les siècles suivants, se multiplièi'ent; on les voyait partout marchant pieds nus sous leur manteau misérable, vivante protestation contre le luxe romain. Mettant au-dessus de tout l'indépendance de l'esprit l>ur rapport aux biens extérieurs, ils se flattaient d'être détachés de tout lien avec la famille, avec la patrie, comme avec les intérêts de ce monde, voués uniquement au sei-vicc et à la prédication de la vertu.
Les Stoïciens. — Les St<yiciens poursuivent cette tradition de renoncement volontaire. Le sage, qui est Ijarlait, est seul véritablement économe et financier, ])arce que seul il sait quel i'api)ort les productions de la terre et la richesse ont avec le bicii iiiiii|iii\ (-"cstà-dirc avec la vertu, et ([uel usage il en l;iiil l'aire jxiur atteindre la lin siiiirèiiie de riiomme. i^pictète ne veut
pas que le sage craigne la pauvreté. La dernière limite de la misère, c'est la mort ; or la mort n'est pas un mal pour le sage. La pauvreté n'est pas davantage à redouter à cause de l'humiliation qu'elle cause. « Estce que c'est une honte pour toi, ce qui n'est pas ton œuvre, ce dont tu n'es pas l'auteur, ce qui t'arrive par hasard, comme le mal de tête, comme la fièvre..? Les philosophes ne t'ont-ils pas appris que ce qui est blâmable, c'est ce qui est digne de blâme ? Et qui peux-tu blâmer de ce qui n'est pas son œuvre, de ce qu'il n'a pas fait lui-même? » — Les délices engendrent d'ailleurs mille incommodités ; il est plus digne d'un homme de mourir de faim que de mourir d'indigestion. « Ce que tu crains (en craignant la pauvreté), c'est de ne plus pouvoir mener la vie d'un malade. Quant à la vie de ceux qui se portent bien, apprends à la connaître : c'est celle que mènent les esclaves, les ouvriers, les vrais philosophes : c'est celle de Diogène, celle de Cléanthe qui tenait une école et était porteur d'eau. Si tu veux mener cette vie, tu la pourras mener partout et tu vivras dans une pleine assurance. Fondée sur quoi? Sur la seule chose à laquelle on puisse se fier, sur la seule qui soit sûre, qui soit sans entraves, que nul ne puisse t'enlever : sur ta propre volonté'. »
Ni les Cyni(|ucs ni les Stoïciens ne méprisaient le
1. Enl)ctiens d'Épictèle, trad. Courdavoaux, p. 338 et suivantes.